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PROCHE-ORIENT

 

ENTRETIEN

 

31 DÉCEMBRE 2016 PAR JOSEPH CONFAVREUX

Comment expliquer le bras de fer tardif entre l’administration Obama et le gouvernement de Netanyahou ? Le discours prononcé par John Kerry sur Israël et la Palestine a-t-il une portée autre que symbolique ? Entretien avec l’historien Vincent Lemire.

 

Vincent Lemire est historien, maître de conférences à l’université Paris-Est / Marne-la-Vallée, directeur du projet européen «Open-Jerusalem ».

Il vient de publier avec Katell Berthelot, Julien Loiseau et Yann Potin Jérusalem. Histoire d’une ville-monde (Champs-Flammarion).

Comment expliquer la très vive réaction de Netanyahou au discours de John Kerry qui n’énonce guère plus que ce que dit l’ONU depuis des décennies ? Est-ce un signe de fébrilité ?

C’est même un signe de faiblesse, totalement contre-productif. De même qu’il avait largement contribué à amplifier la polémique en critiquant les résolutions de l’Unesco sur Jérusalem en avril et en octobre derniers, Netanyahou crée de la tension et de la visibilité autour de ce discours, il met en scène l’isolement diplomatique croissant d’Israël, alors qu’il aurait pu se contenter d’un bref communiqué ironique sur le « testament diplomatique » d’une administration Obama sur le départ, puisque, effectivement, les paramètres posés par Kerry ne sont pas nouveaux.

Mais, selon moi, ce discours a quand même une portée historique, précisément parce qu’il est testamentaire. C’est un discours qui s’autorise à être vrai, sincère, avec une liberté de ton et de parole assez rare en diplomatie. Justement parce qu’il est sur le départ, Kerry peut se permettre de dire ses quatre vérités aux Israéliens, d’employer par exemple le mot de nakba, et d’essayer de sauver la possibilité d’une paix juste et durable, même si cette possibilité est infime.

C’est sans doute cette dimension historique qui fait réagir à ce point Netanyahou, en plus du fait qu’il a dans son gouvernement des ministres comme Naftali Bennett qui militent ouvertement contre une solution à deux États, et que par ailleurs il est personnellement encerclé par des affaires de corruption qui se rapprochent de plus en plus de lui. Or Israël, contrairement à d’autres pays, n’hésite pas à emprisonner ses dirigeants quand ils sont reconnus coupables (par exemple, récemment, l’ancien président Moshe Katsav et l’ancien premier ministre Ehud Olmert).

Ce discours de Kerry est donc autre chose qu’une communication hypocrite et tardive d’une administration Obama qui continue par ailleurs d’aider militairement et financièrement Israël, tout comme la dictature égyptienne en échange du maintien de la paix à la frontière sud d’Israël ?

On a assisté à l’intervention la moins hypocrite de Kerry depuis qu’il est secrétaire d’État. Il n’avait pas besoin de faire ce long discours, surtout après la résolution 2334 sur la colonisation. Il décide de s’exprimer pendant près d’une heure et demie, et seulement sur Israël et la Palestine. Le long développement qu’il a effectué sur la possibilité et les risques d’un État binational, en rappelant qu’il ne pourra alors pas être à la fois juif et démocratique, mais qu’il devra choisir entre ces deux exigences, cela avait déjà été formulé par de nombreux observateurs, mais jamais avec une telle netteté par un secrétaire d’État américain.

 

John KerryJohn Kerry

Le discours de Kerry est historique au sens premier du mot, en ce qu’il cristallise un moment historique, et il est paradoxal comme l’est le moment historique que traverse le Proche-Orient ; en tout cas il est puissant et ses effets seront durables, comme c’est le cas pour un testament. D’un côté, il marque la fin de la fin du processus d’Oslo, même s’il réanime au passage quelques pacifistes old-school en réactivant sur le plan théorique la solution à deux États. De l’autre, il décrit une situation qui est l’inverse de la solution à deux États, avec 600 000 colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (100 000 de plus depuis l’arrivée d’Obama), et il place ainsi les dirigeants israéliens devant une responsabilité historique.

 

Il est vrai qu’on peut aussi faire le parallèle avec Bill Clinton et le sommet de Taba, en 2001, comme si les présidents américains en fin de mandat ramassaient le consensus minimal pour le transmettre à l’administration suivante. Il était frappant d’entendre Kerry répéter ce qu’a été la position américaine depuis des décennies, citer plusieurs fois George W. Bush, en précisant bien que cette position n’était pas « démocrate » ou « républicaine », mais américaine. En ce sens, ce discours s’adresse aussi à Trump et à ses soutiens… mais le problème est que Trump n’est ni démocrate, ni républicain, il est juste « Trump », par nature imprévisible et incontrôlable.

Peut-on voir aussi dans ce discours testamentaire une forme de chant du cygne de la diplomatie occidentale dans la région, quand on voit que le sort de la Syrie se décide aujourd’hui à Astana, au Kazakhstan, entre la Russie, la Turquie et l’Iran, sans les États-Unis et sans l’Europe ?

Effectivement, le sort du Proche-Orient ne semble plus se décider à Genève ou à New York. Après tout, un des axes majeurs de la politique d’Obama était de se retirer de la région, notamment d’Irak, parce que les interventions américaines dans la région se sont soldées par des échecs patents ; dans le même temps, la Russie fait un retour remarqué au Proche-Orient. Et on peut faire un lien entre l’agressivité de Netanyahou vis-à-vis d’Obama et son rapprochement avec Poutine, qui se rend fréquemment en Israël.

Il ne faut pas oublier que, jusqu’au début des années 1960, c’est l’URSS qui était l’allié privilégié d’Israël et fournissait le pays en armes, en même temps que la France, tandis que les États-Unis avaient promulgué un embargo sur les livraisons d’armes à Israël qui a couru jusqu’en 1962. Dans l’esprit de Netanyahou, il y a peut-être la possibilité d’une autre alliance, dirigée vers la Russie avec laquelle il a déjà un deal sécuritaire sur le Golan syrien ; mais c’est une prise de risque immense pour un premier ministre israélien que de fragiliser l’alliance historique avec les États-Unis en espérant un hypothétique soutien russe.

La « solution » à un ou deux États partage-t-elle de manière claire le champ politique israélien ?

Il faut souligner que l’option binationale n’est pas une idée récente ; ce qui a changé, c’est la couleur politique de ses porte-voix, et donc la définition même de cette option. En gros, ce qui était une idée « de gauche » et fondamentalement palestinienne est en train de devenir une idée portée par l’extrême droite israélienne. L’option binationale est très ancienne et elle s’est forgée au sein de nombreux foyers idéologiques, du côté palestinien comme du côté israélien. Il faut rappeler que jusqu’en 1974, et même jusqu’en 1988 dans la Charte de l’OLP, l’option binationale est l’option palestinienne défendue officiellement par l’OLP, et de façon encore plus surprenante c’est l’option qui demeure aujourd’hui la position officielle du Hamas, qui refuse les amendements introduits dans les années 1980 par l’OLP. Dans cette optique, l’État de Palestine irait de la Méditerranée au Jourdain et serait un État laïque et démocratique, où les différentes communautés pourraient coexister pacifiquement.

À l’origine, cette vision palestinienne était donc une déclinaison du droit du sol, une citoyenneté ouverte à vocation universaliste, qui insistait sur le fait qu’il ne pouvait exister sur ce territoire singulièrement mixte un État-nation homogène, mais seulement un État laïque et hétérogène. C’est d’ailleurs ce qui explique en grande partie l’attraction qu’a eue la cause palestinienne sur les extrêmes gauches occidentales. Le FPLP (Front populaire de Libération de la Palestine, tendance marxiste-léniniste de l’OLP) a été particulièrement engagé dans la défense de ce modèle binational. Finalement, c’est seulement le processus d’Oslo, au début des années 1990, qui a réactivé du côté palestinien la solution à deux États, l’un juif et l’autre arabe, solution prônée par l’ONU depuis le plan de partage de novembre 1947.

 

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Côté israélien, le motif d’un État binational est également très ancien, porté notamment par Martin Buber et Judah Magnès au sein du Brit Shalom (« l’alliance pour la paix ») dans les années 1920. Ce sont alors des voix minoritaires, mais qui portent fortement au sein du mouvement sioniste. Cette vision est ensuite reprise par les sionistes marxistes du parti Mapam, sur une base ouvriériste, et on en retrouve encore quelques traces dans ce qu’est aujourd’hui le parti Meretz.

Plus près de nous, Edward Saïd s’était positionné explicitement pour l’option binationale. Encore plus récemment l’écrivain et intellectuel Avraham Yehoshua, clairement positionné à gauche, a publié une tribune en octobre 2015 en expliquant qu’il était depuis 1967 pour une solution à deux États, mais que ce n’était plus envisageable. D’abord parce qu’il a fallu mobiliser 50 000 militaires pour évacuer moins de 8 000 colons à Gaza, à une époque où l’armée israélienne était nettement moins religieuse qu’aujourd’hui, ce qui rend techniquement impossible l’évacuation de 500 000 ou 600 000 colons de Cisjordanie. Le journaliste et écrivain très marqué à gauche Gideon Levy a également changé d’avis et milite désormais pour un État binational, laïque, avec une stricte égalité des droits entre Juifs et Arabes.

Le retour de cette option binationale crée-t-elle aujourd’hui une situation nouvelle ?

Ce qui est nouveau, c’est que l’idée est reprise et captée par de plus en plus de sionistes religieux, qui ne sont plus du tout marginaux, puisqu’ils sont menés par des ministres de premier plan, comme Naftali Bennett, aujourd’hui ministre de l’éducation nationale dans le gouvernement Netanyahou. Que des membres puissants d’un gouvernement israélien explicitent l’idée que la solution à deux États a échoué et qu’il faut annexer la Cisjordanie, c’est effectivement un tournant historique dans l’histoire d’Israël et du mouvement sioniste.

Ce qui est également nouveau, c’est aussi que le président de l’État d’Israël Reuven Rivlin, qui vient du Likoud, dise qu’il faut créer un État démocratique sur la totalité du territoire, alors que la présidence était occupée avant lui par Shimon Pérès qui était le symbole même d’Oslo et de la solution à deux États. Mais si Rivlin et Bennett affichent tous les deux leur soutien à une solution binationale et s’ils sont tous les deux clairement à droite de l’échiquier politique israélien, ils ne parlent pas de la même chose. L’un est un vrai démocrate, l’autre un authentique colon, religieux, habité par une vision messianique du destin d’Israël. L’État binational est donc aujourd’hui un concept fourre-tout, utilisé de manière très ambiguë dans un moment où toutes les lignes politiques ont explosé. 

Kerry a-t-il raison de souligner que l’État binational est en train de devenir une réalité sur le terrain ?

Oui, l’État binational existe aujourd’hui de fait parce que la souveraineté israélienne s’exerce partout dans l’ancienne Palestine mandataire, sauf à Gaza et dans les quelques confettis de la zone A qui s’apparentent à des bantoustans. En réalité, comme le dit Gideon Levy, de la Méditerranée au Jourdain, on a aujourd’hui un seul État souverain, une seule monnaie (le shekel), une seule direction politique, une seule armée, qui contrôle toutes les frontières. Un seul État souverain avec trois régimes politiques distincts : un régime démocratique pour les Juifs ; un régime de discriminations pour les Palestiniens israéliens ; et un régime d’apartheid pour les Palestiniens de Cisjordanie.

Le discours de Kerry pointe précisément cela, en démontrant que la déclaration faite en juin 2009 à l’université de Bar-Ilan par Netanyahou, qui faisait mine d’accepter la solution à deux États, était en réalité un plan de communication externe destinée à la seule communauté internationale, alors qu’en interne le discours était tout à fait différent et que toute la politique de son gouvernement allait à l’encontre de cette option, en soutenant les colons par tous les moyens matériels et idéologiques. Kerry dit aujourd’hui aux Israéliens : l’État binational vers lequel vous allez à toute vitesse ne peut pas être à la fois juif et démocratique, il sera l’un ou l’autre, et donc les fondements mêmes de votre projet national sont en péril.

La « solution » à un ou deux États partage-t-elle de manière claire le champ politique israélien ?

Il faut souligner que l’option binationale n’est pas une idée récente ; ce qui a changé, c’est la couleur politique de ses porte-voix, et donc la définition même de cette option. En gros, ce qui était une idée « de gauche » et fondamentalement palestinienne est en train de devenir une idée portée par l’extrême droite israélienne. L’option binationale est très ancienne et elle s’est forgée au sein de nombreux foyers idéologiques, du côté palestinien comme du côté israélien. Il faut rappeler que jusqu’en 1974, et même jusqu’en 1988 dans la Charte de l’OLP, l’option binationale est l’option palestinienne défendue officiellement par l’OLP, et de façon encore plus surprenante c’est l’option qui demeure aujourd’hui la position officielle du Hamas, qui refuse les amendements introduits dans les années 1980 par l’OLP. Dans cette optique, l’État de Palestine irait de la Méditerranée au Jourdain et serait un État laïque et démocratique, où les différentes communautés pourraient coexister pacifiquement.

À l’origine, cette vision palestinienne était donc une déclinaison du droit du sol, une citoyenneté ouverte à vocation universaliste, qui insistait sur le fait qu’il ne pouvait exister sur ce territoire singulièrement mixte un État-nation homogène, mais seulement un État laïque et hétérogène. C’est d’ailleurs ce qui explique en grande partie l’attraction qu’a eue la cause palestinienne sur les extrêmes gauches occidentales. Le FPLP (Front populaire de Libération de la Palestine, tendance marxiste-léniniste de l’OLP) a été particulièrement engagé dans la défense de ce modèle binational. Finalement, c’est seulement le processus d’Oslo, au début des années 1990, qui a réactivé du côté palestinien la solution à deux États, l’un juif et l’autre arabe, solution prônée par l’ONU depuis le plan de partage de novembre 1947.

 

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Plus près de nous, Edward Saïd s’était positionné explicitement pour l’option binationale. Encore plus récemment l’écrivain et intellectuel Avraham Yehoshua, clairement positionné à gauche, a publié une tribune en octobre 2015 en expliquant qu’il était depuis 1967 pour une solution à deux États, mais que ce n’était plus envisageable. D’abord parce qu’il a fallu mobiliser 50 000 militaires pour évacuer moins de 8 000 colons à Gaza, à une époque où l’armée israélienne était nettement moins religieuse qu’aujourd’hui, ce qui rend techniquement impossible l’évacuation de 500 000 ou 600 000 colons de Cisjordanie. Le journaliste et écrivain très marqué à gauche Gideon Levy a également changé d’avis et milite désormais pour un État binational, laïque, avec une stricte égalité des droits entre Juifs et Arabes.

Le retour de cette option binationale crée-t-elle aujourd’hui une situation nouvelle ?

Ce qui est nouveau, c’est que l’idée est reprise et captée par de plus en plus de sionistes religieux, qui ne sont plus du tout marginaux, puisqu’ils sont menés par des ministres de premier plan, comme Naftali Bennett, aujourd’hui ministre de l’éducation nationale dans le gouvernement Netanyahou. Que des membres puissants d’un gouvernement israélien explicitent l’idée que la solution à deux États a échoué et qu’il faut annexer la Cisjordanie, c’est effectivement un tournant historique dans l’histoire d’Israël et du mouvement sioniste.

Ce qui est également nouveau, c’est aussi que le président de l’État d’Israël Reuven Rivlin, qui vient du Likoud, dise qu’il faut créer un État démocratique sur la totalité du territoire, alors que la présidence était occupée avant lui par Shimon Pérès qui était le symbole même d’Oslo et de la solution à deux États. Mais si Rivlin et Bennett affichent tous les deux leur soutien à une solution binationale et s’ils sont tous les deux clairement à droite de l’échiquier politique israélien, ils ne parlent pas de la même chose. L’un est un vrai démocrate, l’autre un authentique colon, religieux, habité par une vision messianique du destin d’Israël. L’État binational est donc aujourd’hui un concept fourre-tout, utilisé de manière très ambiguë dans un moment où toutes les lignes politiques ont explosé. 

Kerry a-t-il raison de souligner que l’État binational est en train de devenir une réalité sur le terrain ?

Oui, l’État binational existe aujourd’hui de fait parce que la souveraineté israélienne s’exerce partout dans l’ancienne Palestine mandataire, sauf à Gaza et dans les quelques confettis de la zone A qui s’apparentent à des bantoustans. En réalité, comme le dit Gideon Levy, de la Méditerranée au Jourdain, on a aujourd’hui un seul État souverain, une seule monnaie (le shekel), une seule direction politique, une seule armée, qui contrôle toutes les frontières. Un seul État souverain avec trois régimes politiques distincts : un régime démocratique pour les Juifs ; un régime de discriminations pour les Palestiniens israéliens ; et un régime d’apartheid pour les Palestiniens de Cisjordanie.

Le discours de Kerry pointe précisément cela, en démontrant que la déclaration faite en juin 2009 à l’université de Bar-Ilan par Netanyahou, qui faisait mine d’accepter la solution à deux États, était en réalité un plan de communication externe destinée à la seule communauté internationale, alors qu’en interne le discours était tout à fait différent et que toute la politique de son gouvernement allait à l’encontre de cette option, en soutenant les colons par tous les moyens matériels et idéologiques. Kerry dit aujourd’hui aux Israéliens : l’État binational vers lequel vous allez à toute vitesse ne peut pas être à la fois juif et démocratique, il sera l’un ou l’autre, et donc les fondements mêmes de votre projet national sont en péril.

La « solution » à un ou deux États partage-t-elle de manière claire le champ politique israélien ?

Il faut souligner que l’option binationale n’est pas une idée récente ; ce qui a changé, c’est la couleur politique de ses porte-voix, et donc la définition même de cette option. En gros, ce qui était une idée « de gauche » et fondamentalement palestinienne est en train de devenir une idée portée par l’extrême droite israélienne. L’option binationale est très ancienne et elle s’est forgée au sein de nombreux foyers idéologiques, du côté palestinien comme du côté israélien. Il faut rappeler que jusqu’en 1974, et même jusqu’en 1988 dans la Charte de l’OLP, l’option binationale est l’option palestinienne défendue officiellement par l’OLP, et de façon encore plus surprenante c’est l’option qui demeure aujourd’hui la position officielle du Hamas, qui refuse les amendements introduits dans les années 1980 par l’OLP. Dans cette optique, l’État de Palestine irait de la Méditerranée au Jourdain et serait un État laïque et démocratique, où les différentes communautés pourraient coexister pacifiquement.

À l’origine, cette vision palestinienne était donc une déclinaison du droit du sol, une citoyenneté ouverte à vocation universaliste, qui insistait sur le fait qu’il ne pouvait exister sur ce territoire singulièrement mixte un État-nation homogène, mais seulement un État laïque et hétérogène. C’est d’ailleurs ce qui explique en grande partie l’attraction qu’a eue la cause palestinienne sur les extrêmes gauches occidentales. Le FPLP (Front populaire de Libération de la Palestine, tendance marxiste-léniniste de l’OLP) a été particulièrement engagé dans la défense de ce modèle binational. Finalement, c’est seulement le processus d’Oslo, au début des années 1990, qui a réactivé du côté palestinien la solution à deux États, l’un juif et l’autre arabe, solution prônée par l’ONU depuis le plan de partage de novembre 1947.

 

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Plus près de nous, Edward Saïd s’était positionné explicitement pour l’option binationale. Encore plus récemment l’écrivain et intellectuel Avraham Yehoshua, clairement positionné à gauche, a publié une tribune en octobre 2015 en expliquant qu’il était depuis 1967 pour une solution à deux États, mais que ce n’était plus envisageable. D’abord parce qu’il a fallu mobiliser 50 000 militaires pour évacuer moins de 8 000 colons à Gaza, à une époque où l’armée israélienne était nettement moins religieuse qu’aujourd’hui, ce qui rend techniquement impossible l’évacuation de 500 000 ou 600 000 colons de Cisjordanie. Le journaliste et écrivain très marqué à gauche Gideon Levy a également changé d’avis et milite désormais pour un État binational, laïque, avec une stricte égalité des droits entre Juifs et Arabes.

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Ce qui est nouveau, c’est que l’idée est reprise et captée par de plus en plus de sionistes religieux, qui ne sont plus du tout marginaux, puisqu’ils sont menés par des ministres de premier plan, comme Naftali Bennett, aujourd’hui ministre de l’éducation nationale dans le gouvernement Netanyahou. Que des membres puissants d’un gouvernement israélien explicitent l’idée que la solution à deux États a échoué et qu’il faut annexer la Cisjordanie, c’est effectivement un tournant historique dans l’histoire d’Israël et du mouvement sioniste.

Ce qui est également nouveau, c’est aussi que le président de l’État d’Israël Reuven Rivlin, qui vient du Likoud, dise qu’il faut créer un État démocratique sur la totalité du territoire, alors que la présidence était occupée avant lui par Shimon Pérès qui était le symbole même d’Oslo et de la solution à deux États. Mais si Rivlin et Bennett affichent tous les deux leur soutien à une solution binationale et s’ils sont tous les deux clairement à droite de l’échiquier politique israélien, ils ne parlent pas de la même chose. L’un est un vrai démocrate, l’autre un authentique colon, religieux, habité par une vision messianique du destin d’Israël. L’État binational est donc aujourd’hui un concept fourre-tout, utilisé de manière très ambiguë dans un moment où toutes les lignes politiques ont explosé. 

Kerry a-t-il raison de souligner que l’État binational est en train de devenir une réalité sur le terrain ?

Oui, l’État binational existe aujourd’hui de fait parce que la souveraineté israélienne s’exerce partout dans l’ancienne Palestine mandataire, sauf à Gaza et dans les quelques confettis de la zone A qui s’apparentent à des bantoustans. En réalité, comme le dit Gideon Levy, de la Méditerranée au Jourdain, on a aujourd’hui un seul État souverain, une seule monnaie (le shekel), une seule direction politique, une seule armée, qui contrôle toutes les frontières. Un seul État souverain avec trois régimes politiques distincts : un régime démocratique pour les Juifs ; un régime de discriminations pour les Palestiniens israéliens ; et un régime d’apartheid pour les Palestiniens de Cisjordanie.

Le discours de Kerry pointe précisément cela, en démontrant que la déclaration faite en juin 2009 à l’université de Bar-Ilan par Netanyahou, qui faisait mine d’accepter la solution à deux États, était en réalité un plan de communication externe destinée à la seule communauté internationale, alors qu’en interne le discours était tout à fait différent et que toute la politique de son gouvernement allait à l’encontre de cette option, en soutenant les colons par tous les moyens matériels et idéologiques. Kerry dit aujourd’hui aux Israéliens : l’État binational vers lequel vous allez à toute vitesse ne peut pas être à la fois juif et démocratique, il sera l’un ou l’autre, et donc les fondements mêmes de votre projet national sont en péril.

 

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