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27 JANVIER 2017 PAR THOMAS CANTALOUBE

Le nouveau président provoque déjà des vagues dans le domaine policé des relations internationales : crise avec le Mexique, démissions en masse de diplomates... L’Europe sera-t-elle sa prochaine cible ?

 

Depuis que Donald Trump a surgi sur le devant de la scène politique américaine, il a toujours été compliqué de faire le tri entre ce qui relève de la posture et ce qui trahit ses véritables intentions. Aujourd’hui qu’il occupe la Maison Blanche, il est plus important que jamais de parvenir à distinguer la petite musique de la gouvernance derrière le fracas des annonces. Et ce n’est guère aisé.

Après une première semaine menée tambour battant, le paysage dessiné par le nouveau gouvernement Trump est rempli d’une épaisse poussière : celle des décombres de son entreprise de démolition, qui se mêle à l’écran de fumée qu’il distille à coup de décrets présidentiels, où tout n’est pas aussi décisif que son équipe le laisse entendre. Son premier décret, par exemple, pris dès le vendredi de son investiture, sur le système d’assurance santé créé par Barack Obama ne contient aucune disposition pratique : ni annulation, ni suspension, ni piste de réforme. Dans le même ordre d’idées, son décret annonçant la construction, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, d’un mur financé par les Mexicains relève, pour l’instant, de la pensée magique.

Mais ce n’est pas parce que le nouveau président prend ses désirs pour des réalités que ses embardées n’ont aucune conséquence. En particulier sur le tissu fragile que sont les relations internationales, régies davantage par le magistère de la parole ciselée que par des traités ou des accords en bonne et due forme. Sa première incartade dans ce domaine, juste après son élection, s’était produite lorsqu’il avait appelé la présidente taïwanaise, au mépris de la position américaine traditionnelle, qui considère qu’il n’y a qu’une seule Chine. Cela n’avait débouché que sur la remontrance courroucée d’un porte-parole du gouvernement chinois, mais ce qui a commencé à se dérouler jeudi 26 janvier 2017 entre Washington et Mexico est bien plus sérieux.

 

Donald Trump à la Maison Blanche, janvier 2017 © ReutersDonald Trump à la Maison Blanche, janvier 2017 © Reuters

Tout à son obsession de vouloir faire payer au Mexique le « mur » qu’il entend construire, Trump a contraint le président mexicain à annuler sa visite d’État, qui était prévue pour le 31 janvier. Enrique Peña Nieto avait montré jusqu’ici beaucoup de patience face à son nouvel homologue, choisissant à chaque fois d’apaiser les tensions face aux provocations de Trump. Mais, pris à partie par son opinion publique, qui ne badine pas avec la fierté nationale et a, par ailleurs, beaucoup d’autres choses à lui reprocher, le président mexicain a bien dû finir par jeter le gant.

Donald Trump, après avoir faussement proclamé qu’il était à l’origine de l’annulation de la visite, a, dans la foulée, déclaré qu’il allait infliger un droit de douane de 20 % sur les marchandises importées du Mexique… avant de faire machine arrière quelques heures plus tard. Outre l’aspect gribouille et complètement improvisé de cette séquence, qui laisse entrevoir l’impréparation de l’équipe de la Maison Blanche, les dégâts sur les relations avec le Mexique ne s’effaceront pas aisément. « Le Mexique a toujours été en position d’infériorité par rapport aux États-Unis, mais il y a des limites à ne pas dépasser en matière d’humiliation », explique Miguel Arrieto, doctorant en relations internationales à l’université de Georgetown.

« Washington a souvent été en mesure d’imposer des choses délicates à Mexico, par un mélange de discussions et de pressions discrètes, comme on l’a vu récemment avec l’extradition vers New York du trafiquant de drogue El Chapo. Mais quand les États-Unis veulent jouer les gros bras, cela se passe toujours mal, et ce sont les deux pays qui en souffrent, pas uniquement le Mexique. » On l’a bien vu avec le retrait expéditif de la proposition d’une taxe de 20 % sur les produits en provenance du Mexique, qui aurait heurté autant, voire davantage, les entreprises et les consommateurs américains que ceux au sud du Rio Grande.

L’ancien président mexicain Vincente Fox (de 2000 à 2006), grand ami de George W. Bush à l’époque, est sorti de sa réserve avec des tweets vengeurs qui reflètent assez bien la position des Mexicains : « Donald Trump, le Mexique ne paiera pas pour ton mur. Tu dis que les États-Unis non plus. Qui reste-t-il ? Toi et ton #PutainDeMur. » Ou encore, narquois : « Le véritable coût du monument égocentrique de Donald Trump est de 25 milliards de dollars. Américains, je vous pose la question : qu’est-ce que vous préféreriez à la place de ce #PutainDeMur ? Améliorer votre couverture santé ? Un système éducatif abordable ? La modernisation de vos infrastructures ? »

Juste avant cette « impasse mexicaine », un autre événement serait presque passé inaperçu si le Washington Post n’avait pas déniché l’information : la démission ou le renvoi d’une dizaine des plus hauts diplomates du département d’État. Ces fonctionnaires, à la tête des grandes directions administratives et géographiques de l’équivalent du ministère des affaires étrangères, passent traditionnellement d’une administration à l’autre – certains ont servi aussi bien sous Bush que sous Obama. Alors que le nouveau secrétaire d’État, le pétrolier Rex Tillerson, n’a pas encore été confirmé par le Sénat, une dizaine de diplomates parmi les plus expérimentés ont pris la porte. Selon le quotidien américain, « les candidats à leur remplacement sont des spécialistes républicains de politique étrangère en dehors des rangs du gouvernement ». S’ils sont de la même trempe que plusieurs recrues de la Maison Blanche, des anciens journalistes du site d’extrême droite Breitbart News, cela augure assez mal de l’avenir de la diplomatie américaine.

Trump n’entend signer que des accords plaçant « l’Amérique d’abord »

La nouvelle émissaire des États-Unis aux Nations unies, Nikki Haley, a démarré sur le même ton en adressant à l’ONU une manière d’avertissement : « Le but de la nouvelle administration est d’afficher notre force, d’afficher notre voix, de protéger les arrières de nos alliés et de s’assurer qu’ils protègent les nôtres. Que ceux qui ne protègent pas nos arrières soient prévenus : nous tiendrons une liste ! C’est une période de force, c’est une période d’action, c’est une période pour faire avancer les choses. Cette administration est prête à tout réévaluer avec de nouveaux yeux, une nouvelle force et une nouvelle vision. » Gageons que les diplomates de l’ONU ne vont pas tarder à regretter les années Bush…

Elizabeth Saunders, professeure de sciences politiques et de relations internationales à la George Washington University, expliquait la semaine dernière : « Mes recherches ont montré que des conseillers expérimentés ne contrebalançaient pas un président sans expérience – les dirigeants ont besoin de leur propre expérience en matière de politique étrangère pour être en mesure d’évaluer les conseils qu’ils reçoivent. Par ailleurs, les présidents inexpérimentés font généralement confiance à un groupe beaucoup plus restreint de conseillers, et ils n’écoutent pas forcément les avis de ceux qui possèdent de l’expérience, par crainte de paraître ignorants ou faibles. »

Il semble pourtant que deux des rares poids lourds du gouvernement (ils ont été les premiers à être confirmés par le Sénat, qui semblait rassuré d’avoir au moins quelques adultes à des positions clés) soient parvenus à contrecarrer un projet de décret présidentiel qui aurait réactivé les « sites noirs » de la CIA. Trump avait annoncé dans la journée du mercredi 25 janvier qu’il signerait un tel décret mais, le soir venu, il n’y en avait plus trace. Selon des fuites dans la presse, les patrons du Pentagone et de la CIA, James Mattis et Mike Pompeo, auraient convaincu le président d’y renoncer.

« On reproche souvent aux diplomates de couper les cheveux en quatre ou de trop manier la langue de bois, mais il y a une raison pour cela : on évite ainsi de nombreuses crises, soupire un diplomate européen autrefois en poste à Washington. On avait déjà vu sous George W. Bush ce qu’il pouvait se passer quand quelqu’un parlait de manière intempestive, mais avec Trump, on est passé à l’échelon supérieur. Il précipite tout le monde dans la tourmente, même s’il retire ses propos aussi vite qu’il les tweete. Le monde des relations internationales n’est pas celui de l’immobilier : on ne peut pas tourner le dos à ses partenaires ni les insulter quand on est en désaccord ; on est obligé de continuer à parler et à échanger avec eux. »

Dans ces circonstances, tout le monde se demande ce que la première ministre britannique Theresa May est venu faire à Washington vendredi 27 janvier, pour la première rencontre officielle d’un chef de gouvernement étranger avec Donald Trump. D’autant qu’elle s’est placée en position d’infériorité face au gouvernement Trump, qui ne cesse de chanter les louanges d’un Brexit que May a bien du mal à orchestrer. En annonçant qu’elle allait entamer les prémices des discussions en vue d’un accord de libre-échange entre les États-Unis et le Royaume-Uni, elle s’est mise dans les serres de la Maison Blanche, qui, selon les préceptes de Trump, n’entend signer que des accords plaçant « l’Amérique d’abord ».

Même si les Britanniques sont très attachés à la « relation spéciale » qu’ils ont avec les États-Unis, l’essentiel de la classe politique londonienne, les conservateurs comme les travaillistes, s’est montré très critique avec la « visite-génuflexion » de Theresa May. Pour Jonathan Freedland, chroniqueur du Guardian : « Theresa May va à Washington comme une suppliante. Elle est prête à passer un accord commercial à la manière d’une personne qui a déjà vendu sa maison et qui n’a nulle part où habiter. Trump, en spécialiste de l’immobilier, le sait parfaitement. » Theresa May a beau avoir évoqué le fantôme de la relation Ronald Reagan-Margaret Thatcher lors d’un discours devant les républicains à Philadelphie, jeudi 26 janvier, la vision du monde de Trump n’a que peu de choses à voir avec celle de Reagan.

« Trump, et surtout son conseiller Steve Bannon, n’ont que mépris pour l’Union européenne, comme ils l’ont fréquemment répété durant la campagne, analyse le diplomate européen. Leur objectif, si tant est qu’ils aient une vraie réflexion, est de détacher la Grande-Bretagne de l’Europe et de favoriser l’émergence des partis politiques hostiles à Bruxelles. » Dans ces conditions, un certain nombre de spécialistes de politique étrangère estiment que la prochaine confrontation de Trump avec le reste du monde, après celle avec le Mexique, pourrait se dérouler avec l’Europe. François Hollande et Angela Merkel, qui se rencontraient vendredi 27 janvier à Berlin, semblent l’anticiper. Comme l’a déclaré le président français, « il y a des défis que pose l’administration américaine par rapport aux règles commerciales, par rapport aussi à ce que doit être notre position pour régler les conflits dans le monde. Nous devons bien sûr parler à Donald Trump, puisqu’il a été choisi par les Américains pour être leur président, mais nous devons le faire aussi avec une conviction européenne et la promotion de nos intérêts et de nos valeurs. »

Le mandat de Donald Trump ne fait que démarrer, mais il présage d’ores et déjà d’une grande instabilité. Même si l’hôte de la Maison Blanche reculera sur certaines de ses annonces, qu’il en amendera d’autres et se heurtera souvent aux incarnations du principe de réalité qui l’encadrent (les autres nations, les traités, les élus du Congrès, certains de ces conseillers à la tête plus froide), la frénésie maniaque avec laquelle il entame sa présidence promet des secousses qui se répercuteront d’un point à l’autre du globe.

 

Tag(s) : #Politique internationale

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