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DIPLOMATIE

 

7 JANVIER 2017 PAR JÉRÔME HOURDEAUX

Le futur président américain a reçu les responsables des agences de renseignement du pays pour une réunion d'information sur le piratage des courriels du parti démocrate réalisé, selon un rapport, sur ordre de Vladimir Poutine. Donald Trump, qui avait jusqu'à présent mis en doute le travail de ses services, s'est engagé « à combattre agressivement et à stopper les cyberattaques », sans toutefois nommer directement Moscou.

Les services de renseignement américains ont publié, vendredi 6 janvier, un rapport commun dans le cadre d’un effort sans précédent visant à convaincre le futur président américain Donald Trump (il sera investi le 20 janvier) de la responsabilité de son homologue russe Vladimir Poutine dans les piratages qui ont marqué la campagne présidentielle.

Cela fait plusieurs semaines que le futur Président, qui met en doute l’implication de Moscou, et la communauté du renseignement sont engagés dans un bras de fer inédit qui a même dégénéré ces derniers jours en véritable crise de défiance. Le rapport rendu public vendredi, et commandé il y a un mois par le président Obama, est exceptionnellement cosigné par les trois principales agences américaines : le FBI, la CIA et la NSA. Même s’il n’apporte aucune nouvelle preuve, les éléments techniques n’ayant pas été déclassifiés, il constitue l’accusation la plus forte et la plus directe à l’encontre des autorités russes.

« Nous pouvons affirmer que le président russe, Vladimir Poutine, a ordonné une campagne visant à influencer la campagne électorale de 2016 », écrivent  les agences américaines. « Les buts des Russes étaient de miner la confiance du public dans le processus démocratique, de dénigrer Hillary Clinton, et de nuire à ses chances d’être élue ou d’être une Présidente crédible. »

Le rapport réaffirme, « avec grande confiance », que ce sont les services de renseignement militaires russes, le GRU, qui ont créé le groupe de hackers Guccifer 2.0, auteur du piratage des courriels de responsables du parti démocrate, dont Hillary Clinton et son directeur de campagne John Podesta. Le GRU aurait ensuite choisi de donner ces documents à WikiLeaks en raison « de la réputation autoproclamée du site de ne jamais publier de documents falsifiés ».

Les services américains accusent également une nouvelle fois leurs homologues russes de propagande par le truchement de leurs médias internationaux Sputnik et Russia Today, et l’embauche de « trolls professionnels ». Ces derniers, chargés de propager de fausses informations et de défendre les positions russes, seraient liés à l’Agence de recherche internet, située à Saint-Pétersbourg. Les services russes auraient également réussi à pénétrer les bases électorales de plusieurs États, mais aucune d’entre elles n’aurait été corrompue.

Ce rapport de 25 pages est censé être accompagné de nouvelles preuves, mais celles-ci n’ont pas été déclassifiées. Elles auraient été obtenues par des écoutes et des informations recueillies sur des réseaux informatiques russes. Face à un gouvernement russe et à WikiLeaks qui continuent à nier fermement toute implication dans les piratages et la diffusion des courriels du parti démocrate, ces nouvelles « révélations » ne vont certainement pas suffire à clore la polémique. Mais elles semblent avoir eu un effet immédiat sur Donald Trump qui, quelques heures encore avant leur publication, semblait lancé dans un conflit ouvert avec ses propres agences de renseignement.

Déjà, lors de la campagne, le candidat  républicain n’avait jamais caché son enthousiasme pour les révélations qui frappaient sa rivale démocrate, et son admiration pour les auteurs de ces fuites. « J’aime WikiLeaks », déclarait ainsi au mois d'octobre le milliardaire lors d'une réunion publique qui se tenait peu après la publication de nouveaux courriels piratés dans les serveurs du parti démocrate. Cette déclaration d’amour constituait un revirement pour un homme qui, il y a quelques années, aurait bien vu Julian Assange avec une « balle dans la tête ».

Mercredi, la chaîne américaine CNN a en effet ressorti une interview accordée par Donald Trump à la chaîne Fox en décembre 2010, en pleine publication des câbles diplomatiques fournis par Chelsea Manning à WikiLeaks. Avec sa verve habituelle, le futur président américain était alors bien moins indulgent avec les lanceurs d’alerte. « Si c’était arrivé en Chine, ces gens auraient reçu une balle dans la tête dans les 24 heures […] En ce qui me concerne, il s’agit d’espionnage. […] Ils devraient poursuivre ce jeune soldat et ils devraient franchement soit le mettre en prison pour le reste de sa vie, soit peut-être lui appliquer la peine de mort, estimait-il. Vous savez, dans l’ancien temps, si vous étiez un espion, et c’est ce qu’il est, vous étiez condamné à mort. »

Mais depuis que WikiLeaks diffuse des informations sur ses adversaires, Donald Trump a changé son fusil d’épaule. Au point de se mettre à dos une bonne partie de la communauté du renseignement américain. Principalement sur Twitter, son moyen de communication privilégié, le président républicain a multiplié les messages mettant en doute l’hypothèse d’une opération mise sur pied par les Russes et pointant du doigt le travail des services américains.

Il faut dire que ces derniers lui facilitent bien la tâche. Malgré les multiples accusations, souvent proférées dans la presse sous couvert d’anonymat par des responsables du renseignement, les autorités américaines n’ont apporté aucune preuve définitive que le gouvernement russe est bien derrière le groupe Guccifer 2.0. Le 29 décembre, Barack Obama avait pourtant tenté de peser sur le débat en actant officiellement l’agression russe dans une déclaration présidentielle ordonnant une série de sanctions, dont l’expulsion de 35 diplomates russes. Le même jour, le FBI publiait un premier rapportsur une opération baptisée « Grizzly Steppe » présentant quelques éléments techniques.

Ceux-ci montrent bien que des attaques informatiques ont été menées, mais le rapport n’apportait toujours pas la preuve de l’implication directe du Kremlin. Et, en fin de compte, l’opération de communication s’est retournée contre la Maison Blanche. S’appuyant sur les failles du rapport du FBI, par exemple le fait que celui-ci n’avait même pas expertisé les serveurs du parti démocrate lors de son enquête, Donald Trump n’a depuis cessé de remettre en cause le travail des services américains. Le 31 décembre, avant de se rendre à son réveillon du nouvel an, Donald Trump avait même promis de faire ses propres révélations : « Je sais aussi des choses que les autres ne savent pas, et aussi qu’ils ne peuvent pas être certains de la situation. »

Dans une interview accordée le 3 janvier à la chaîne FoxNews, Julian Assange a de son côté une nouvelle fois affirmé que les documents publiés par WikiLeaks n’avaient pas été fournis par Moscou. « Nous pouvons dire, et nous l’avons dit de manière répétée au cours de ces deux derniers mois, que notre source n’est pas le gouvernement russe et elle n’est pas une entité étatique. » Comme le souligne le Washington Post, on remarquera que Julian Assange dément que Moscou soit sa source, mais à aucun moment il ne se prononce sur l’identité de l’auteur du piratage, qui peut très bien être différente de celle de la source avec laquelle WikiLeaks a été en contact.

« Aucune conséquence sur l’élection »

Julian Assange a également souligné la facilité avec laquelle les quelque 50 000 courriels du parti démocrate avaient été récupérés, notamment ceux du directeur de campagne de Hillary Clinton, John Podesta : « Nous avons publié plusieurs courriels qui montrent Podesta répondant à un courriel de phishing [filoutage – ndlr]. »

Cette technique de piratage consiste à envoyer à la cible un courriel imitant celui d’un organisme ou d’une société connus (sa banque, son service de messagerie, une organisation…) afin de l’inciter à cliquer sur un lien renvoyant vers une page, elle aussi montée de toutes pièces pour ressembler à une page “officielle” sur laquelle est installé un piège permettant de récupérer ses données personnelles. En l’espèce, selon un rapport publié en juin dernier par la société SecureWorks, c’est un faux courriel de réinitialisation du mot de passe de sa messagerie Gmail qui a été envoyé à John Podesta. Celui-là lui demandait de cliquer sur un lien le menant à une page, copiant une procédure de Google, sur laquelle il lui était demandé d’entrer son mot de passe actuel. Ce que le responsable démocrate a fait, offrant ainsi l’accès de son compte aux pirates.

« Podesta a donné son mot de passe qui était le mot “passwords” [« mot de passe » en anglais, un des termes les plus utilisés, et les moins sécurisés – ndlr]. Sa propre équipe lui a dit que le courriel qu’il avait reçu était totalement normal. Donc, c’est quelque chose… un gosse de 14 ans aurait pu hacker Podesta de cette manière », a noté Julian Assange. Le rapport de SecureWorks soulignait de son côté que pas moins de 213 liens avaient été mis en place et 108 adresses électroniques visées. S’il est vrai que la technique du phishing fait partie du b. a.-ba du piratage, utilisable par tout apprenti hacker, ce caractère massif et parfaitement réglé de l’opération est peu compatible avec la thèse d’un acte commis par un jeune hacker isolé.

Dans ses conclusions de juin dernier, SecureWorks rendait un jugement particulièrement prudent sur l’origine du piratage. La société n’avait notamment pas pu prouver que la vaste opération de phishing était directement liée au piratage des serveurs du parti démocrate. Elle se contentait d’estimer « avec une confiance modérée que le groupe opère depuis la Fédération de Russie et rassemble des renseignements pour le compte du gouvernement russe ».

Les déclarations de Julian Assange ont très vite été reprises par Donald Trump sur Twitter : « Julian Assange a dit “quelqu’un de 14 ans aurait pu pirater Podesta”. Pourquoi le parti démocrate a-t-il été si imprudent ? Il a dit aussi que les Russes ne lui ont pas donné l’info ! » Face à ces critiques, les services de renseignement avaient organisé deux réunions d'information, l’une pour le président sortant, l’autre pour le président élu, au cours desquelles devaient leur être présentées les conclusions confidentielles du rapport commandé par Barack Obama il y a un mois.

Mardi, la rencontre avec Donald Trump avait été reportée, provoquant une nouvelle sortie du milliardaire : « La réunion d'information “renseignement” sur le prétendu “piratage russe” a été reportée à vendredi, peut-être besoin de plus de temps pour monter le dossier. Très étrange ! » C’est donc Barack Obama qui, jeudi, a eu la primeur des révélations des services américains. Mais, dès le lendemain, et avant la rencontre avec Donald Trump, la chaîne NBC dévoilait quelques éléments de l’entretien. Cette “fuite” a provoqué la colère de Donald Trump qui, toujours sur Twitter, est allé jusqu’à demander l’ouverture d’une enquête parlementaire.

Outre l’ironie de la situation, ce nouvel accrochage entre le nouveau président et les services de renseignement est le point culminant d’une crise de confiance qui, depuis plusieurs semaines, n’a fait que s’envenimer. Outre ses déclarations sur l’affaire du piratage des courriels démocrates, Donald Trump a en effet multiplié les signes de défiance à l’encontre de la communauté du renseignement. Après son élection, il a par exemple refusé les traditionnelles réunions d'information hebdomadaires aux cours desquelles les services informent le Président des principaux dossiers intéressant la sécurité nationale.

De leur côté, les agence de renseignement ont, à de nombreuses reprises, fait part de leurs inquiétudes et de leur frustration. Ces critiques se sont d’abord exprimées sous couvert d’anonymat dans la presse. Mais elles ont éclaté au grand jour lors d’auditions des principaux responsables du renseignement par le Sénat. « Il y a une différence entre le scepticisme et le dénigrement », a lâché jeudi 5 décembre le directeur national du renseignement James R. Clapper devant une commission du Sénat qui l’interrogeait sur les dernières déclarations de Donald Trump.

Le même jour, un membre éminent de l’équipe de transition du futur président américain, l’ancien directeur de la CIA R. James Woosley Jr., a annoncé sa démission. Selon le Washington Post, cet expert reconnu dans le monde du renseignement ayant travaillé sous cinq gouvernements, ne supportait plus d’être totalement mis à l’écart par Donald Trump qui ne discuterait de ses stratégies qu’avec l’ancien lieutenant général Michael Flynn, futur conseiller pour les questions de renseignement de la Maison Blanche.

Mais les événements de vendredi semblent avoir sensiblement influé sur la position de Donald Trump. Alors que, quelques heures plus tôt, il demandait l’ouverture d’une enquête contre NBC, le milliardaire est ressorti de sa réunion d'information avec les responsables du renseignement dans un tout autre état d’esprit. Le communiqué publié à l’issue de la rencontre est visiblement une tentative de renouer le contact. Après avoir qualifié celle-ci de « constructive », Donald Trump y rend un hommage appuyé aux services américains. « J’ai un énorme respect pour le travail et les services rendus à notre grande nation par les hommes et les femmes de cette communauté », affirme-t-il.

 

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Concernant les nouvelles informations qui lui ont été fournies, le Président élu semble avoir légèrement modifié son jugement, même si la responsabilité de Moscou n’est pas directement abordée. « La Russie, la Chine, d’autres pays, des groupes extérieurs et des individus essayent constamment de pénétrer la cyber-infrastructure des institutions de notre gouvernement, et d’organisation, dont le comité du parti démocrate. »

Pour couper l’herbe sous le pied à toute contestation, le communiqué affirme que ces attaques n’ont eu « aucune conséquence sur l’élection ». Le changement de ton est encore plus notable dans la conclusion où Donald Trump s’engage « à combattre agressivement et à stopper les cyberattaques ». Après sa prise de fonction, il nommera une « équipe » qui aura 90 jours pour lui remettre un plan d’action. Celui-ci ne sera cependant pas rendu public dans son intégralité car « cela pourrait bénéficier à ceux qui nous veulent du mal ».

Quelques heures plus tard, le nouveau Président est de nouveau revenu sur le sujet par l'intermédiaire de son média favori. « La seule raison pour laquelle nous discutons du piratage du parti démocrate mal protégé est que les pertes pour les démocrates sont tellement grandes qu’ils sont totalement embarrassés ! » a-t-il tweeté. Avant d’ajouter : « Avoir de bonnes relations avec la Russie est une bonne chose, pas une mauvaise chose. Seuls les gens stupides, ou les fous, penseraient que c’est une mauvaise chose ! »

Tag(s) : #Politique internationale

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