Fawaz Baker est originaire d’Alep, il a quitté la Syrie sous les bombardements en 2012 pour se réfugier à Paris. Ce joueur d’oud était directeur du conservatoire d’Alep et architecte. Depuis le Liban où il se trouve ces jours-ci pour organiser un concert avec des enfants dans un camp de réfugiés, il assiste à l’écrasement de sa ville.

La bataille d’Alep est en train de prendre fin. De quelles informations disposez-vous ?

D’après les gens sur place que je suis sur les réseaux sociaux, Alep est déjà tombée. Depuis la nuit dernière, l’ensemble de la ville est envahi par les forces gouvernementales. Malheureusement, on en arrive à un sentiment de soulagement : il faut que les tueries cessent. Il n’y a plus rien de politique dans tout ça. Ce n’est plus qu’une question militaire. Ça fait très longtemps que l’histoire des Syriens ne concerne plus les Syriens. Le monde entier est en train de régler ses comptes chez nous comme si nous étions un terrain de jeu.

Avez-vous encore des proches à Alep ?

De très proches, non. Ma famille a réussi à s’échapper et moi-même je suis parti en 2012 après un an et demi de guerre, avec l’un des derniers avions : l’aéroport d’Alep a fermé juste après mon départ. Mais je suis en contact avec de nombreuses personnes – des musiciens avec qui j’ai joué ou des gens avec qui j’ai travaillé sur des chantiers de construction. Les gens avec qui j’échange veulent tout simplement que le chaos cesse, ils ne sont pas du même avis que ceux qui se trouvent à l’extérieur d’Alep.

Le musicien Fawaz Baker © DRLe musicien Fawaz Baker © DR

 

Le plus absurde aujourd’hui, c’est que la population visée par les bombes les plus coûteuses est celle qui a le moins de moyens : les Syriens se trouvant encore à Alep sont les plus démunis. Survivre à cette guerre, c’était aussi une question de classe sociale. Les plus riches sont partis pour les États-Unis et le Canada, les autres en Europe, ceux qui avaient un peu moins de moyens sont allés au Liban, en Turquie… Et ceux qui restent coincés à l’intérieur d’Alep sont ceux qui n’ont plus rien. La hiérarchie sociale se retrouve dans l’horreur.

De quoi Alep a-t-elle besoin aujourd’hui ?

Alep est une ville qui vit sur l’humanitaire depuis des années. Des tas de réseaux se sont développés pendant la guerre pour acheminer de l’aide alimentaire et médicale, pour déplacer et reloger des gens… Les Alépins sont extrêmement actifs, la plupart de ceux que je connais font de l’humanitaire. Ces gens-là ont besoin de tout !

Est-il encore envisageable, pour un exilé comme vous, de retourner vivre à Alep ?

Pour l’instant, je ne vois pas ma place là-bas, mais le jour où ce sera possible, je rentrerai. Pour cela, il faudrait que je ne sois menacé ni par un camp ni par l’autre. Aujourd’hui, nous sommes tous menacés. Quel que soit le vainqueur de cette guerre, il faudra beaucoup de tolérance à chacune des parties pour qu’un climat de paix soit possible. Or il n’y aucune tolérance nulle part.

Je crois que lorsque les conditions seront remplies, beaucoup de Syriens reviendront parce que ça ne marche pas pour eux ailleurs et qu’ils n’ont pas envie de rester des réfugiés. En fait, dès qu’ils seront sûrs d’avoir un avenir pour leurs enfants, ils rentreront. C’est pour leurs enfants qu’ils sont partis, c’est pour eux qu’ils rentreront.

Savez-vous à quoi ressemble votre quartier aujourd’hui ?

J’habitais dans la vieille ville, une zone frontalière. Je suis parti car nous recevions trop de balles, il y avait des tirs de snipers en permanence. Aujourd’hui, ma maison est par terre, c’est une ruine qui ne fait pas plus de 70 cm de hauteur.

Pensez-vous qu’Alep peut être reconstruite ?

Je ne crois pas à la reconstruction ; depuis longtemps, j’ai appris à ne plus être optimiste. Aujourd’hui je me concentre sur ce que je sais faire : je travaille avec des enfants d’un camp de réfugiés au Liban, nous donnons un concert après-demain. Pour moi, c’est primordial. Le dialogue, les arts et la culture, ce n’est pas un luxe ; c’est ce qui nous évite de devenir des animaux en quête de pouvoir.

Cela ne m’intéresse pas de faire le procès des responsabilités dans cette guerre, ni d’en chercher les raisons. Je laisse ça aux juges et aux historiens. Parfois, en se focalisant sur les raisons, on prolonge les conflits. Et on continue d’enrichir tous ceux qui vivent de l’industrie de l’armement…

La priorité aujourd’hui est d’arrêter la tuerie et d’améliorer les conditions de vie des gens. Il est plus important d’apporter de l’eau à quelqu’un qui a soif que de chercher à tuer celui qui a coupé l’eau.