De notre envoyé spécial à Bruxelles.– Il faut sans doute y voir un signe des temps très sombres. Le débat s’est ouvert par les interventions d’une dizaine d’étudiants venus de toute l’Europe, assis en demi-cercle sur la scène. Un à un, comme les membres d’une thérapie de groupe, ils ont décrit, dans un anglais fluide, leur « plus grande peur » face à l’Europe d’aujourd’hui. Ils ont dit leur sentiment d’appartenir à une génération sacrifiée, leur crainte d’une poussée des régimes autoritaires, leurs inquiétudes sur la fin du projet européen.

Ce fut au tour de Slavoj Zizek de prendre la parole. Le philosophe slovène, pantalon en velours kaki, s’est prêté à l’exercice en prenant d’entrée de jeu les étudiants à rebrousse-poil. « Ma peur la plus vive, ce n’est pas la poussée de nouveaux fascismes. Ce n’est qu’un symptôme […]. Il faut traiter la maladie, a-t-il martelé. Le problème, ce n’est pas le fascisme, c’est cette démocratie libérale. L’establishment doit se livrer à une solide autocritique, sur les raisons de son échec. Et ma grande peur, c’est qu’il ne le fasse pas. »

 

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Invité d’une conférence organisée durant deux jours à Bozar, centre culturel à Bruxelles, à l’initiative du Goethe Institut pour réagir à la supposée propagation d'une « european Angst » (la peur, en allemand) sur le continent, Zizek a dialogué le 7 décembre avec une écrivaine turque basée à Londres, Elif Shafak, devant un public d’environ 300 personnes. Habitué aux provocations, souvent agressif dans ses échanges avec ses éventuels contradicteurs, le philosophe, né à Ljubljana en 1949, n’a pas tardé à revenir sur les raisons de son soutien à Donald Trump pendant la campagne américaine.

« Trump est un opportuniste totalement corrompu. Mais j’ai formulé l’espoir […] qu’avec toutes les horreurs qu’il a imaginées pour sa présidence, il secouera l’establishment démocratique libéral. Il l’obligera à se remettre en question de manière un peu radicale. Et peut-être à se déplacer un peu plus sur la gauche », a-t-il avancé, avant de résumer le fond de sa provocation : « Parfois, il faut en passer par des divisions radicales, pour retrouver une véritable unité. »

« Auparavant, j’avais soutenu Bernie Sanders [opposant à Hillary Clinton pour la candidature démocrate aux États-Unis – ndlr]. Le miracle Sanders, c’est qu’il a mobilisé justement ces gens ordinaires, ces gens de la classe moyenne modeste, qui votent normalement pour des conservateurs républicains. Bien sûr que Trump est un cauchemar, mais c’est trop facile de dire qu’il est fasciste. La gauche libérale, y compris en Europe, ne veut pas penser. Quand elle voit quelque chose qu’elle n’aime pas, elle crie au fascisme. Non, les choses ne sont pas si simples. C’est l’establishment démocratique qui a produit Trump, c’est lui qui en est responsable. »

« Nous, libéraux, Européens de l’Ouest, gens de gauche, qui que nous soyons, nous avons besoin d’une bonne dose d’autocritique. Ne soyez pas fascinés par Trump, là-bas ! Posez-vous la question de savoir pourquoi Trump est devenu possible, quelles erreurs de nos politiques l’ont rendu possible », a-t-il poursuivi. Et de citer Staline, sans ciller, en plein milieu du débat : « Vous savez, Staline a dit un jour : l’agent du changement, pour le socialisme, c’est l’autocritique. »

« Hillary Clinton, que représente-t-elle ? De Wall Street à Occupy Wall Street… De l’argent de l’Arabie saoudite à la défense des minorités sexuelles transgenre… Elle a cherché à inclure à tout-va dans sa campagne. Et la question, c’est de savoir qui on laisse au dehors, dans ces moments-là. C’est simple : le mouvement mobilisé par Sanders est resté au-dehors, et c’est pourquoi elle a perdu. »

 

 

Sur sa lancée, le Slovène, qui a un temps frayé avec Yanis Varoufakis pour lancer le mouvement pro-européen DIEM 25 (avant de prendre ses distances), a aussi évoqué l’éventuel duel François Fillon-Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle française : « Pardon, mais je suis presque tenté de dire que j’ai davantage peur de Fillon. Pourquoi ? Je suis horrifié par Marine Le Pen, mais la tragédie, c’est qu’elle est la seule à parler au nom de l’intérêt des travailleurs. Ce que Fillon propose, c’est de la politique néolibérale radicale, combinée à du conservatisme social. C’est la nouvelle forme du capitalisme aujourd’hui. C’est Poutine. C’est Erdogan. C’est le danger. Alors, pour qui voter en France [au deuxième tour – ndlr] ? Sans doute je m’abstiendrais [si j’étais français – ndlr]. » Au passage, le Slovène a proposé de rebaptiser « Poutogan » le couple Poutine-Erdogan, avec un certain succès dans la salle.

Dans l’un de ses derniers essais en français (Fayard, 2016), Zizek propose d’activer ce qu’il nomme « la nouvelle lutte des classes » à partir du drame des migrants qui tentent d’arriver en Europe. Il dénonce l’accord conclu par l’UE avec la Turquie, qualifié d’« acte honteux et répugnant, une véritable catastrophe éthique et politique », mais critique également le « multiculturalisme abstrait » d’une élite intellectuelle, qui aurait, lui aussi,« contribué à ce triste état des choses ».

À Bruxelles, le Slovène en a rajouté une couche : « Les élites multiculturelles forment en fait les franges les plus isolées de la société aujourd’hui. » « Nous défendons les valeurs européennes, OK. Mais soyons précis. Encore faut-il les nommer et les définir, si l’on veut se battre pour elles. Le problème, c’est que je ne vois pas un seul ensemble homogène de valeurs européennes, entre les conservateurs opposés à l’accueil des réfugiés, les technocrates bruxellois et ceux qui défendent un peu plus de justice sociale. Si l’Europe se refuse à faire un pas dans cette direction, vers cet État providence d’autrefois, à quoi bon continuer à se battre pour l’héritage européen ? »

 

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« L’une des règles que l’on doit se fixer, et je le dis comme une provocation, c’est que si l’on entend par démocratie le fait de consulter les gens, eh bien, là, ça ne suffit pas. C’est ce que je dis toujours à mon ami Varoufakis qui a des idées sur la démocratie [le DIEM 25 – ndlr]. Si la manière dont l’Europe doit s’occuper de la crise migratoire devait être traitée de manière plus démocratique, en consultant les gens, le résultat, pour les migrants, serait encore pire », a-t-il avancé, en en crispant plus d'un dans le public.

« Les gens peuvent avoir tort. Cela ne veut pas dire que je défends une structure de type parti communiste qui a toujours raison. Bien sûr que non. Mais il faut savoir, par moments, tuer quelques vaches sacrées » pour s’en sortir, a insisté Zizek, avant d’aller chercher une énième référence exotique – de Gaulle. « En 1940, de Gaulle a fait un truc dingue, en violation de toutes les règles démocratiques, et il s’est tenu à sa ligne [l’appel du 18 juin – ndlr]. N’oubliez pas que Pétain avait été désigné par le parlement démocratiquement élu. »

Mais Zizek, tout à sa tâche de tuer ce qu’il nomme les « vaches sacrées », reconnaît en même temps qu’il n’a pas les réponses au marasme qu’il décrit. « Le capitalisme mondial est en crise. L’écologie, les migrants… Regardons cela en face. Mais la gauche n’a pas de système économique alternatif. Nous n’avons pas la réponse. Pas encore. Il faut l’admettre : nous ne savons pas », a-t-il enchaîné. 

Au terme de la conférence, avant de se lever, Zizek a tapoté l’épaule du modérateur, un journaliste tchèque : « Sorry guy, nous n’avons pas donné de solutions. » Rien de surprenant de la part du Slovène qui écrit, dans son dernier essai, que « rêver d’une alternative [au capitalisme mondial actuel – ndlr], c’est faire preuve de lâcheté intellectuelle ». « Le vrai courage est d’admettre que la lumière discernée au bout du tunnel est très probablement le feu avant d’un train fonçant sur nous. » Et la conférence de Zizek s’est terminée, sous un tonnerre d’applaudissements, aussi lugubre qu’elle avait commencé. 

On peut regarder une partie de la conférence (en anglais) ici (mais plusieurs des interventions de Zizek n’apparaissent pas) :