Il s’agit de la plus grande fuite d’informations de l’histoire du sport. Mediapart et ses partenaires du réseau de journalistes d’investigation European Investigative Collaborations (EIC) démarrent ce vendredi 2 décembre la publication des Football Leaks. C’est le coup d’envoi de trois semaines de révélations, basées sur 1 900 gigaoctets de données informatiques (l’équivalent de 500 000 bibles…), obtenues par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. La fuite contient, au total, 18,6 millions de documents confidentiels : contrats, audits, immatriculations de sociétés, factures, comptes bancaires ou encore emails.

 

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Pendant sept mois, soixante journalistes de douze pays européens ont analysé cette gigantesque masse de données, puis ont enquêté, souvent par équipes multinationales, sur les coulisses du foot business, qui s’exerce à l’échelle du continent et parfois plus. Outre Mediapart et Der Spiegel, le projet rassemble The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

 

Les documents Football Leaks permettent de mettre en lumière d’une façon inédite les coulisses de l’industrie du football. Évasion fiscale, paradis fiscaux, blanchiment, conflits d’intérêts, commissions occultes pour faciliter les transferts de footballeurs, exploitation des joueurs mineurs, agents sans foi ni loi, financiers aux connexions mafieuses : nos données racontent l’histoire d’un sport rongé par la fièvre du profit, devenu un business ultra-spéculatif où tous les moyens sont bons pour grappiller de l’argent, via des montages offshore aussi opaques et complexes que ceux élaborés par les marchands d’armes ou les multinationales comme Apple et Amazon. 

Même les plus grandes stars sont mises en cause. Nos premières révélations montrent que le triple Ballon d’or Cristiano Ronaldo a dissimulé 150 millions d’euros dans les paradis fiscaux avec l’aide de Jorge Mendes, l’agent le plus puissant du monde. Lequel a organisé un réseau d’évasion fiscale pour ses sept clients les plus riches, dont l’entraîneur José Mourinho, deux fois vainqueur de la Ligue des champions, ou l’attaquant de l’AS Monaco Radamel Falcao (lire nos enquêtes ici et ).

Les personnalités qui figurent dans les données sont riches et puissantes. Ces vendeurs de rêve, promoteurs d’un spectacle qui rapporte des milliards d’euros par an, détestent qu’on vienne sentir l’odeur de leur arrière-cuisine. Ils ont beaucoup trop à y perdre. Alors, ils ont riposté à leur manière. Immédiate et brutale.

Dès qu’il a reçu, le 23 novembre, les questions de l’EIC, le cabinet d’avocats espagnol Senn Ferrero, qui défend Ronaldo et les autres joueurs du système Mendes, a tout mis en œuvre pour tenter d’empêcher la publication des Football Leaks. Le jour même, Senn Ferrero obtenait en Espagne une décision de justice qui interdit à notre partenaire El Mundo de publier le moindre article sur le sujet, et lui ordonne de communiquer l’ensemble des documents et l’identité de notre source. Le cabinet affirme que nos données sont issues d’un piratage informatique dont il a été victime. El Mundo a décidé de publier quand même, malgré cette absurde censure judiciaire.

Senn Ferrero ne s’est pas arrêté là. Le 25 novembre, par l'intermédiaire du cabinet Deloitte, il a menacé les douze médias membres de l’EIC de poursuites pénales et d’actions civiles pour réclamer des dommages, si jamais nous persistions à vouloir publier. Dans son courrier, le cabinet d'avocats estime que révéler les montages fiscaux « confidentiels » des stars du ballon rond porterait un grave préjudice à leur « honneur », à leur « image » et à « leur vie privée et celle de de leur famille ». Évidemment, ni Mediapart, ni les autres membres de l’EIC n’ont cédé à la menace. Nous avons également choisi de publier l’injonction, même si le cabinet d’avocats écrit que le « contenu de ce courrier est également confidentiel » (voir ci-dessous).

 

L'injonction envoyée à l'EIC par les avocats du cabinet Senn Ferrero, nous menaçant de poursuites si jamais nous persistions à vouloir publier nos articles basés sur les Football Leaks. © DR

 

Lorsqu’il a appris cette tentative d’intimidation, l’homme à l’origine de Football Leaks, c’est-à-dire la source, est resté silencieux. Il n’a pas dû être surpris. Il se fait appeler “John”. Mediapart ignore son identité. Il communique exclusivement avec Rafael Buschmann, le journaliste du Spiegel à qui il a transmis les données. Selon Rafael, “John” est un jeune Portugais qui parle cinq langues et en apprend deux autres, dont le russe. Il porte des jeans et des tee-shirts hiver comme été. C’est un bon vivant au rire communicatif, qui aime la fête et la bière. “John” a une grande confiance en lui-même et en ce qu’il fait. Il s’intéresse à la politique et à la crise des réfugiés. Il a les ongles rongés jusqu’au sang, signe du stress auquel il est soumis depuis un an.

“John” est un homme traqué. Outre l’enquête en cours en Espagne, il est recherché par la justice portugaise, qui le soupçonne d’avoir orchestré un autre piratage informatique. Le fonds d’investissement Doyen Sports, victime présumée de cette intrusion, a lancé quatre équipes de détectives privés à ses trousses, dont des hackers russes et un ancien soldat d’élite britannique. Début 2016, “John” se cachait quelque part en Europe de l’Est. Il n’y est sans doute plus. Il ne reste jamais très longtemps au même endroit. 

La pression ne l’empêche pas d’assouvir sa passion. Il y a quelques semaines, il chantait dans un stade, quelque part en Allemagne, avec les supporters d’un club de la Bundesliga. “John” est un fou de foot, un vrai geek incollable sur les clubs et les joueurs, même les moins prestigieux. Il se voit comme un lanceur d’alerte, une sorte de Robin des Bois dont la mission est de venger les supporters en exposant les dérives du sport roi. « Il est temps, enfin, de nettoyer le football, dit-il. Les fans doivent comprendre qu’à chaque fois qu’ils achètent un billet, un maillot ou un abonnement à une chaîne de télévision, ils alimentent un système extrêmement corrompu qui n’agit que pour lui-même. »

 

La "une" du site Football Leaks © Football LeaksLa "une" du site Football Leaks © Football Leaks

 

Le 29 septembre 2015, “John” a mis en ligne un site web baptisé Football Leaks. Pendant cinq mois, il a fait trembler une première fois le monde du foot en publiant des dizaines de documents confidentiels. Son premier message annonce la couleur : « Malheureusement, ce sport que nous aimons tant est pourri. Les fonds, les commissions, le racket, tous servent à enrichir certains parasites qui attaquent le football et sucent totalement les clubs et les joueurs. »

“John” promet des « révélations ». Il tient parole. Football Leaks dévoile les montants astronomiques des rémunérations ou des transferts de stars comme l’ailier du Real Madrid Gareth Bale, l’entraîneur du Sporting de Lisbonne George Jesus, ou les joueurs français Anthony Martial et Eliaquim Mangala. “John” publie les contrats léonins du fonds d’investissement Doyen Sports, qui achète des parts de footballeurs aux clubs désargentés, et en profite pour leur imposer sa loi. Suite à ces révélations, l’un des clients de Doyen, le club néerlandais de Twente, a été sanctionné par la FIFA et son président forcé à la démission. Football Leaks a aussi mis au jour une filière de blanchiment de l’argent des transferts de joueurs sud-américains vendus à des clubs italiens.

Football Leaks attire l’attention des médias, de L’Équipe au prestigieux New York Times. « Personne ne comprend ce qui se passe, mais personne ne veut être le prochain » sur la liste, confie un dirigeant de club au quotidien américain. Le 21 janvier 2016, le site est même félicité publiquement par Mark Goddard, le responsable du transfer management system (TMS), la police des transferts de la FIFA, qui juge ses informations « très utiles » pour son travail. « Ce serait vraiment bien si on avait une source vérifiable, transparente et crédible, et pas seulement des sites de leaks sur le football », ajoutait Goddard, dénonçant le peu d’informations que lui envoient les clubs pour faire son travail : « Cela permet une grande opacité et la réalisation de manœuvres douteuses. C’est vraiment une honte. »