« Il y a des mots qui semblent accomplir déjà ce qu’ils désignent et, mieux encore, indiquer le chemin qui va des mots aux choses parce que déjà il allait des choses aux mots, parce que le souffle qui les émet appartient au mouvement de la vie universelle. “Soulèvement” est un de ces mots », écrit le philosophe Jacques Rancière dans le texte qu’il publie dans le catalogue de l’exposition « Soulèvements », présentée au Jeu de Paume jusqu’à la mi-janvier, dont le commissaire est le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman.  

Didi-Huberman cite la fameuse phrase de Camus présente dans L’Homme révolté : « Je me révolte, donc nous sommes », pour rappeler qu’un soulèvement ne peut être une affaire individuelle. Il cherche ainsi, avec ce travail sur les images, à restituer ce qui fait la dimension collective des soulèvements et la façon dont ils peuvent se répondre d’un lieu ou d’une époque à l’autre.

 

Gustave Courbet, « Révolutionnaire sur une barricade » (projet de frontispice pour « Le Salut public »), 1848, fusain sur papier. © © Musée Carnavalet / Roger-Viollet.Gustave Courbet, « Révolutionnaire sur une barricade » (projet de frontispice pour « Le Salut public »), 1848, fusain sur papier. © © Musée Carnavalet / Roger-Viollet.

 

Mais, conscient de la spécificité du sujet qu’il aborde à travers un montage inédit de documents et d’œuvres artistiques, Didi-Huberman s’interroge en ces termes : « N’est-ce pas trahir cet “objet” si particulier – les soulèvements qui ne sont justement pas des “objets” mais des gestes ou des actes – que d’en faire des “objets” d’exposition ? Que deviennent les soulèvements et leur énergie propre sur les murs du white cube ou dans les vitrines d’une institution culturelle ? »

Autrement dit, comment éviter les « bonnes consciences artistiques » quand elles abordent les moments de l’histoire et les gestes des individus lorsqu’ils tentent d’échapper aux dominations et à tout ce qui peut les écraser ? Pour répondre à cette question, Georges Didi-Huberman a choisi un montage fondé sur des formes de similarités visuelles entre des gestes et des histoires parfois hétérogènes mais dont les éléments qui les ont constitués ou les désirs qui les ont portés peuvent dialoguer.

Ce choix de privilégier les rencontres entre images plutôt que de restituer les histoires matérielles de celles-ci, les manières dont elles ont été fabriquées ou dont elles ont circulé, évoque deux grandes références de montage d’images : Le fond de l’air est rouge, le film de Chris Marker qui tissait un atlas des conflits où les « luttes semblaient se disséminer sur tous les points du globe et à tous les moments de l’histoire » et le travail de l’historien de l’art Aby Warburg, L’Atlas mnémosyne, construit sur les rapprochements par analogie d’images d’origines et d’époques variées mettant en évidence certaines constantes.  

 

Dennis Adams, Patriot : la série « Airborne », 2002, C-Print contrecollé sur aluminium. Prêt du Centre national des arts plastiques, Paris, inv. FNAC 03.241. © Dennis Adams / CNAP / Courtesy Galerie Gabrielle Maubrie.Dennis Adams, Patriot : la série « Airborne », 2002, C-Print contrecollé sur aluminium. Prêt du Centre national des arts plastiques, Paris, inv. FNAC 03.241. © Dennis Adams / CNAP / Courtesy Galerie Gabrielle Maubrie.

 

Pour autant, se concentrer sur les gestes, les corps et les désirs ne signifie pas proposer une lecture indistincte des soulèvements, quelles que soient leurs motivations. Ainsi dans l'exposition ne voit-on pas de traces de la révolte menée aux États-Unis par Nathaniel Bacon qui, en 1676, avait pris la tête d'un groupe de colons contre le gouverneur, lui reprochant de ne pas avoir massacré les Indiens qui avaient attaqué leur poste-frontière ; ni de manifestations d’extrême droite, anciennes ou contemporaines.