Quand une entreprise partie de rien en 2011 se hisse en un temps record parmi les plus gros fonds d’investissement du football européen et gère des stars du calibre de Neymar et David Beckham, cela suscite la curiosité. Mais lorsque les journalistes interrogent le siège londonien de Doyen Sports pour connaître l’identité des actionnaires, on leur répond que c’est confidentiel. Secret défense. Jusqu’à ce qu’en juin 2013, l’agence financière Bloomberg lève un premier coin du voile : Doyen Sports appartient à deux hommes d’affaires, dont un certain Tevfik Arif, magnat kazakho-turc de l’immobilier.

 

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La dépêche est inexacte, puisque Doyen Sports est contrôlé par le frère cadet de Tevfik Arif. Mais la divulgation de leur patronyme suffit à semer la panique dans la famille. Arif Efendi, fils de Tevfik et patron du bureau de Doyen à Londres, écrit à son directeur des sports, le portugais Nelio Lucas : si le nom de son père apparaît à nouveau dans la presse, « les Kazakhs […] vont s’en prendre à notre business familial au Kazakhstan et tout sera fini ».

 

Interloqué, Lucas n’y croit pas. Arif lui rétorque qu’il a toujours vécu « dans le monde civilisé », pas au Kazakhstan ou en Turquie. « Ils vont nous ruiner. Ils vont tout révéler sur nous, notre business et nos relations à haut niveau. […] Ils vont tout prendre et il ne nous restera plus rien », insiste-t-il. À tel point que la famille envisage de « liquider » Doyen « immédiatement ».

 

Arif Efendi, copatron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EICArif Efendi, copatron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EIC
Mais qu’est-ce qui peut inspirer une telle terreur aux propriétaires de Doyen Sports ? Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau EIC, montrent que le business en question est une usine chimique kazakhe grâce à laquelle la famille Arif a siphonné plus de 300 millions d’euros dans les paradis fiscaux, avec l’aide de protecteurs apparemment si dangereux qu’ils peuvent « ruiner » la famille Arif d’un claquement de doigts. C’est cet argent kazakh qui a servi à financer Doyen Sports, à hauteur de 75 millions d’euros. Un argent si sulfureux que le simple fait de dévoiler le nom des Arif est insupportable pour les partenaires de la famille.

 

Les Football Leaks révèlent les sombres méthodes de Doyen Sports, les prostituées que ses dirigeants ont tenté de mettre dans le lit du président du Real Madrid (lire ici) et ses commissions occultes versées via Dubaï pour favoriser les transferts de footballeurs (lire ici). Nos documents concernant les propriétaires du groupe démontrent aussi que le foot business s’est laissé infiltrer par les fonds douteux d’un clan d’oligarques aux connexions mafieuses, qui n’a fait qu’appliquer au football les méthodes qui ont fait son succès : prostituées, paradis fiscaux et influence au plus haut niveau.

C’est ainsi que la famille Arif a bâti un empire secret dans les matières premières, la chimie, l'immobilier, l’hôtellerie, le BTP et désormais le foot, qui s’étend du Brésil à la Turquie en passant par les steppes de l’Asie centrale.

Doyen appartient à quatre frères kazakhs naturalisés turcs. On ne sait presque rien des trois premiers (Refik, Rustem et Vakif), qui pilotent le groupe familial depuis Istanbul. Rustem Arif, 67 ans, paraît être le chef et veille sur l’usine chimique kazakhe. « Le chef de la famille est mon oncle Rustem Arif. Dans notre culture, le patriarche est habituellement le membre le plus âgé de la famille », écrit dans un mail confidentiel son neveu Arif Efendi, copatron de Doyen Sports.

Le quatrième frère, Tevfik Arif, 63 ans, est la seule personnalité publique de la famille. Il a été soupçonné d’être le boss d’un réseau qui importait des prostituées mineures en Turquie et a multiplié les projets immobiliers aux États-Unis, en partenariat avec l’actuel président Donald Trump et un repenti de la mafia (lire notre enquête ici).

Tevfik Arif vit désormais à Londres, où il entretient des fréquentations pour le moins éclectiques : lorsque la duchesse britannique Sarah Ferguson a été poursuivie en Turquie, en 2012, pour avoir filmé en secret un orphelinat, c’est le fils de Tevfik qui s’est chargé de faire passer sa lettre d’excuses au premier ministre de l’époque et actuel président turc, Recep Erdogan, qui se trouve être un ami de la famille Arif.

 

De gauche à droite : l'oligarque russe Musa Bazhaev, Alexander Mashkevitch et Tevfik Arif, lors d'une soirée privée à Bruxelles en 2009. Chacun des trois hommes a un accès direct à un président, respectivement Vladimir Poutine (Russie), Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan) et Recep Erdogan (Turquie) © EICDe gauche à droite : l'oligarque russe Musa Bazhaev, Alexander Mashkevitch et Tevfik Arif, lors d'une soirée privée à Bruxelles en 2009. Chacun des trois hommes a un accès direct à un président, respectivement Vladimir Poutine (Russie), Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan) et Recep Erdogan (Turquie) © EIC

 

Les Arif sont aussi des intimes des milliardaires Alexander Mashkevitch, Alijan Ibragimov et Patokh Chodiev, qui possèdent Eurasian Resources Group (ERG, l'ex-ENRC), le plus gros groupe minier du Kazakhstan. Ce « trio kazakh » (c’est son surnom), plusieurs fois poursuivi pour corruption pour avoir joué les intermédiaires au bénéfice de multinationales comme Airbus, est notamment au cœur du Kazakhgate, cette affaire de pots-de-vin présumés qui éclabousse Nicolas Sarkozy et plusieurs de ses proches (lire nos enquêtes ici et ).

Le trio au grand complet était invité au mariage d’Arif Arif, fils d’un des quatre frères, célébré le 19 septembre 2015 dans le luxueux domaine familial d’Antibes, sur la Côte d’Azur. La cérémonie donne une idée de l’incroyable influence de la famille. Parmi les 115 hôtes présents dans le parc, entre la piscine et les quatre villas, on pouvait croiser le ministre des affaires étrangères kazakh, un général angolais, de nombreux oligarques de l’ex-URSS (dont le président du géant pétrolier russe Lukoil) ou un député russe proche de Vladimir Poutine. Les Arif fréquentent aussi Arik Kislin, gestionnaire des fonds offshore de l’un des principaux gangs de la mafia russe, et investissent dans les mines en Afrique avec le sulfureux Samuel Jonah, l’un des personnages clés du scandale Uramin qui a ruiné Areva. 

Ces fréquentations, tout comme l’existence même du groupe familial, n’auraient jamais dû être ébruitées. Le clan Arif a tout fait pour rester dans l’ombre. Ses actifs sont détenus par un empilement de dizaines de sociétés offshore, de trusts et de prête-noms, tous répartis entre le Panama, l’île de Man, les Pays-Bas, Malte et les îles Vierges britanniques. Ces coquilles peuvent détenir indifféremment des sociétés commerciales et le patrimoine privé de la famille, comme leur demeure à 21 millions à Londres ou leurs deux jets privés, que les frères Arif prêtent à l’occasion à leur chef des sports, Nelio Lucas, lorsqu’il souhaite impressionner les présidents de club de foot.

Cette obsession pour le secret a sans doute une motivation fiscale. Mais les documents Football Leaks montrent que le clan veut à tout prix dissimuler l’origine de sa fortune : une usine chimique kazakhe, dont les frères Arif ont pris le contrôle au milieu des années 1990, peu après l’effondrement de l’URSS, lorsque le président russe Boris Eltsine qualifiait son pays de « plus grand État mafieux du monde ». Une période noire, superbement racontée dans un article du magazine Fortune, pendant laquelle les futurs oligarques se sont appropriés à vil prix les mines et les usines, avec l’appui de politiques corrompus et du crime organisé.

Au Kazakhstan, pays doté d’immenses ressources minières, deux des frères Arif étaient idéalement placés pour participer au festin. Dès la chute du mur de Berlin, Tevfik Arif abandonne son poste de fonctionnaire au ministère du commerce pour se lancer dans le négoce et la transformation des matières premières. Il n’a pas trop de mal à trouver des tuyaux : son frère cadet Refik occupe un poste clé au ministère de l’industrie à Astana, où il est chargé d’orienter les étrangers qui veulent investir dans le secteur des métaux.

Tevfik Arif devient, au début des années 1990, l’« agent sur le terrain » des frères Reuben, deux Indiens aux méthodes sulfureuses, qui se sont approprié la majorité des usines d’aluminium russes et kazakhes. Puis vint l’impitoyable « guerre de l’aluminium », qui a vu les Reuben perdre une majorité de leur empire, après que plusieurs responsables de leurs usines ont eu la gorge tranchée ou reçu une balle dans la tête. C’est peut-être pour cela que Tevfik Arif a fui le Kazakhstan pour la Turquie en 1993. « Une fois que les affaires ont été entremêlées avec le crime organisé (c’est inévitable de nos jours), il a tout laissé tomber », a écrit son fils dans un mail confidentiel obtenu par l’EIC.