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24 DÉCEMBRE 2016 PAR MICHAEL HAJDENBERG, MICHEL HENRY, YANN PHILIPPIN

Pendant trois semaines, les documents Football Leaks ont révélé les turpitudes du ballon d'or, de l'entraîneur le plus connu, de l'agent le plus puissant, du club le plus titré, du joueur le plus cher. Mais aussi les méthodes de ceux qui investissent sur un terrain miné par la corruption et les conflits d'intérêts. Une enquête judiciaire est ouverte. Cela suffira-t-il à changer les choses ?

Le football est un sport qui se joue à 11 et à la fin, ce sont les brigands qui gagnent. Les révélations de Mediapart et de l’EIC (European Investigative Collaborations) suffiront-elles à changer le cours de la partie ? Rien n’est moins sûr. Mais l’enquête judiciaire déclenchée en France à l’initiative du Parquet national financier assure au moins des prolongations à notre gigantesque investigation européenne, déclenchée par la plus grande fuite de documents de l’histoire du sport. Alors que nous sommes arrivés au bout de nos trois semaines de publications et qu’un nouveau mercato va bientôt s’ouvrir, avec son lot de transferts fous, de clauses absurdes et de commissions occultes, Mediapart ne refait pas le match. Mais en tire les enseignements.

 

footballleaks-logo

Dès le 2 décembre, premier jour de parution, les Football Leaks ont fait trembler la planète foot avec l’annonce que Cristiano Ronaldo avait placé 150 millions d’euros dans des paradis fiscaux. Derrière le scandale, sont apparues les premières questions : Ronaldo savait-il ? Peut-on le tenir pour responsable ? Pourquoi « s’acharner » sur lui ?

 

L’EIC n’a jamais décidé de cibler Ronaldo. Il est simplement le footballeur le plus riche et le plus connu du monde. Le meilleur aussi, selon France Football, qui lui a décerné le ballon d’or quelques jours après la publication de nos informations. Or, comme souvent dans le journalisme, la prise de conscience passe par des exemples concrets.

On peut écrire à longueur d’articles que chaque année, quelque 80 milliards d’euros échappent à l’État français en raison de la fraude fiscale : cela suscitera à peine un haussement de sourcils. Mais quand Jérôme Cahuzac, ministre du budget, est confondu, cela provoque un débat national, de nouvelles réglementations, des contrôles supplémentaires. Et une sanction exemplaire, tombée – comme un symbole – pendant les Football Leaks : trois ans de prison ferme.

 

Paul Pogba et son agent Mino Raiola sur la pelouse du Juventus Stadium de Turin le 23 juin 2015. © LaPresse - SpadaPaul Pogba et son agent Mino Raiola sur la pelouse du Juventus Stadium de Turin le 23 juin 2015. © LaPresse - Spada

 

Le football n’échappe pas à la règle. À travers le cas Ronaldo ou celui de l’international français Paul Pogba, nous avons voulu montrer que dans le monde du foot, l’évasion fiscale était sinon systématique, du moins systémique ; sinon généralisée, du moins extrêmement répandue.

L’EIC n’est pas la caisse de résonances d’affaires privées et de négligences personnelles. Le football, sport le plus populaire, peut permettre de faire comprendre l’enjeu colossal que constitue l’évasion fiscale. Il n’est pas ici questions de chefs d’État méconnus ou d’obscures sociétés. Mais de personnages dont on croise le visage tous les matins dans le métro, dont on guette la performance le week-end, les rares figures « positives » d’une actualité généralement déprimante. Un de nos neveux, Arthur, 6 ans, « très déçu » par ce qu’il entendait à la radio, a demandé à son papa pourquoi son joueur préféré ne voulait pas participer à la construction d’écoles, de crèches, d’autoroutes.

Cette seule question, en apparence naïve, enfantine, démontre « l’intérêt général » de nos articles, en dépit des objections des principaux mis en cause. Les avocats des joueurs du Real Madrid, qui défendent des footballeurs mais aussi des intérêts financiers faramineux, ont réussi à faire interdire par un juge espagnol la publication de nos articles. L’EIC n’a pas obtempéré. Et pour cause.

Si l’affaire a donné une conscience citoyenne à de jeunes enfants qui rêvent de fouler un jour la pelouse du Stade de France, tant mieux. Mais les footballeurs sont eux-mêmes bien souvent de grands enfants, déracinés à l’adolescence, pris en main par des aigrefins plus soucieux de leur avenir que de celui de leurs supposés protégés. Qui sait si après avoir entendu la radio ou lu les journaux, un jeune joueur prometteur n’aura pas demain la curiosité et le courage de demander si le contrat qu’on lui soumet est bien légal ?

Car c’est possible. Karim Benzema, si décrié en France pour son manque de patriotisme supposé, a choisi de payer ses impôts sur les droits à l’image dans son pays d’origine. Pas de dissimuler ses revenus dans un paradis fiscal, comme tant d’autres de ses camarades du Real Madrid. Ni même de les payer en Espagne, où cela aurait été parfaitement légal et où il aurait bénéficié d’un taux d’imposition bien plus avantageux qu’en France. « Je paye mes impôts, tranquille », a commenté le joueur après un match de Ligue des champions.

 

Karim Benzema et Cristiano Ronaldo, au centre des révélations de l'EIC pour des raisons opposées © ReutersKarim Benzema et Cristiano Ronaldo, au centre des révélations de l'EIC pour des raisons opposées © Reuters

 

Preuve que la pédagogie ne passe pas que par le mauvais exemple, il est amusant de noter que l’article concernant Benzema est celui qui a été le plus lu sur Mediapart (quatre fois plus que celui sur les turpitudes de Ronaldo, par exemple) et celui qui a le plus buzzé sur les réseaux sociaux.

À l’évidence, il y a d’autres Benzema. Mais il y a aussi beaucoup d’autres Ronaldo, qui n’ont ni son talent, ni son patrimoine, mais la même stratégie fiscale. Alors fallait-il, pour l’exemple, priver le Portugais du ballon d’or ? Le problème est que le deuxième, Lionel Messi, a déjà été condamné pour fraude fiscale. C’est un peu comme le dopage sur le Tour de France : quand on commence à rayer des noms au palmarès, on ne sait plus où s’arrêter. Ni si le nouveau champion ne sera pas un jour rattrapé.

Car il ne faut pas oublier que Football Leaks n’est qu’une lucarne sur le monde du foot. Notre source, qui se fait appeler John, a souhaité « nettoyer le football », lutter contre la « corruption » qui le gangrène, l’argent sale qui le pollue. Il a transmis 18 millions de documents. Mais « seulement » 18 millions de documents. Qui ne concernent que quelques montages, quelques filières.

Parmi elles, l’écurie du super agent Jorge Mendes : sept joueurs ayant dissimulé 188 millions d’euros. Mais aussi l’« Argentinian connection » : l’histoire de cinq agents associés en affaire sous la houlette d’un groupe financier argentin, acheminant l’argent des transferts et des droits à l’image sur des territoires où le mot « impôt » est à peine répertorié.

Parmi les footballeurs cachottiers, Di Maria, la star du Paris Saint-Germain, dont son agent explique expressément dans un courriel qu’il ne veut pas voir dans un contrat son nom associé à un paradis fiscal. Mais qu’il veut absolument y toucher son argent. Preuve que certains footballeurs sont moins naïfs qu’on ne le croit, ou qu’on ne veut le faire croire. C’est d’ailleurs ainsi qu’on peut entendre les commentaires ambigus de l’actuel entraîneur du Real Madrid, Zinedine Zidane : « Les joueurs sont des personnes intelligentes, ils savent parfaitement ce qu'ils font ou ce qu'ils ont fait. »

Car le monde du football a trouvé des boucs émissaires tout désignés. Les « conseillers », les « entourages », les agents : voilà les responsables ! Et c’est vrai que l’imagination de certains d’entre eux est sans limite dès qu’il s’agit de truander (voir ici notre compilation de leurs coups tordus). Les risques (fiscaux, judiciaires, médiatiques) qu’ils font courir à leurs clients laissent pantois. Au-delà des questions légales et éthiques, était-il vraiment conseillé de faire monter à Ronaldo une structure offshore, alors même que le régime fiscal hyper avantageux accordé à certains joueurs étrangers en Espagne lui assurait entre 2009 et 2014 un taux d’imposition sur ses droits à l’image inférieur à 5 % ? Et alors même que le produit de quelques heures de tournage pour une publicité aurait assuré au joueur de quoi payer ses cinq années d’impôt ?

Ceci n’est pas une formule journalistique. C’est mathématique. L’affaire est là aussi instructive : les politiques fiscales visant à réduire l’impôt des hyper riches pour éviter l’évasion fiscale démontrent leurs limites.

Des réactions bien timides

« L’entourage » a cependant bon dos. L’entourage, c’est flou, c’est personne, c’est pratique. En réalité, le milieu fait tout pour épargner les joueurs (des victimes), les sponsors (de généreux compagnons de route abusés), les institutions (qui aimeraient tant agir mais n’ont pas les moyens de contrôler). Et surtout les clubs (au courant de rien).

À d’autres… Tout est fait dans le système pour que les clubs et les sponsors n’aient pas à verser directement de l’argent dans des pays exotiques. Des sociétés-écrans sont donc créées en Europe : en Irlande, à Malte ou encore aux Pays-Bas. Les acteurs du système peuvent ainsi dire qu’ils ne savent pas où l’argent part après. L’hypocrisie est générale, selon les témoignages de certains acteurs du milieu que nous avons conviés à Mediapart pour une soirée live. Tout le monde sait. Personne ne s’offusque. Ce qui peut conduire à certains relâchements : nous avons retrouvé la trace de factures qui montrent qu’Adidas payait le Marseillais Lucho Gonzalez directement au Panama.

Et que dire des clubs ? Prenons l’exemple du FC Porto, qui s’est retrouvé cité dans plusieurs de nos articles. Lauréat de la Ligue des champions en 1987 et 2004, vainqueur à quinze reprises du championnat portugais entre 1992 et 2013, le club est présidé par Jorge Nuno Pinto da Costa depuis 1982. L’EIC a découvert que le fils du président, agent, touchait des commissions sur des transferts du club. Que Porto n’hésitait pas à débaucher des joueurs mineurs en Afrique, et à payer des agents pour le faire, enfreignant ainsi toutes les réglementations en vigueur. Qu’il continuait de faire affaire en cachette avec l’ancien agent de Zidane et de Deschamps, Luciano D’Onofrio, pourtant condamné en justice et interdit d’exercer.

Porto verse également des commissions occultes lors de transferts. Il ment sur les prix de ces mêmes transferts pour privilégier des agents amis. Il se fait prêter de l’argent sous des motifs fallacieux. Il continue de posséder des joueurs en TPO alors que cela est interdit depuis 2015. Bref : la liste de ses méfaits est presque aussi longue que celle des joueurs passés par le club ces dernières années.

 

Le FC Porto a menti sur le vrai coût du transfert de Yacine Brahimi © ReutersLe FC Porto a menti sur le vrai coût du transfert de Yacine Brahimi © Reuters

 

Le club portugais va-t-il réussir à traverser les Football Leaks sans que personne ne lui demande de rendre des comptes ? Cela tiendrait du miracle. Et pourtant, les réactions sont bien timides – sur Porto comme sur le reste. Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a accordé une interview à l’EIC. Il n’y annonce ni réformes, ni changements, ni sanctions. Tout juste le lancement d’une réflexion l’an prochain, actant par là même les insuffisances et l’impuissance de l’institution.

Il y a pourtant un sujet sur lequel la FIFA avait fini par intervenir : la TPO (third party owner), qu’elle a interdite en 2015. Ce système né en Amérique du Sud et exporté en Europe a permis pendant quelques années à des fonds d’investissement ou à des agents influents d’acheter des bouts de joueurs. Un saucissonnage en règle, les ravalant au rang de bétail. Et générant des conflits d’intérêts majeurs et secrets, comme à l’AS Monaco, paradis fiscal oublié de notre championnat.

L’interdiction de ce mécanisme, qui a permis à certains de faire fortune, n’a cependant pas tout réglé. La règle est aujourd’hui soit ignorée, soit contournée. Des agents ont même fini par s’offrir des clubs pour continuer à spéculer.

La société Doyen, principal fonds d’investissement du football européen, était particulièrement impliquée dans ce business du TPO où, sous couvert de financer des clubs, elle dictait des transferts. Doyen Sports a ainsi réussi des plus-values ahurissantes, notamment sur les transferts d’internationaux français comme Geoffrey Kondogbia ou Eliaquim Mangala (10 millions de profit, quatre fois la mise de départ). Combien de domaines d’activité permettent un tel retour sur investissement ?

L’EIC a par ailleurs retrouvé la trace d’au moins 10,8 millions d’euros de commissions occultes versées par Doyen dans des paradis fiscaux pour faciliter le transfert de certains de ses joueurs. Sans qu’on sache pour l’instant précisément à qui cet argent était destiné.

Mais Doyen Sports, qui a tenté d'entrer sur le marché français via l'Olympique de Marseille, est prêt à aller plus loin encore : en 2013, pour refourguer Kondogbia au Real Madrid, il a organisé une fête avec des prostituées destinées au président madrilène Florentino Perez. Celui-ci assure ne pas s’y être rendu, en dépit de messages internes à Doyen qui se félicitent de sa présence.

La stratégie est éprouvée et approuvée : l’un des membres de la famille Arif, qui contrôle Doyen, a déjà été impliqué en 2010 dans une affaire de trafic de prostituées mineures, dont il est sorti miraculeusement indemne.

Ces oligarques kazakho-turcs ne font donc qu’importer dans le sport ce qu’ils ont expérimenté ailleurs : des connexions mafieuses et le blanchiment d’argent aux îles Vierges britanniques. Les frères Arif ont fait fortune grâce à une usine chimique kazakhe, dont ils ont pris le contrôle au milieu des années 1990. Les 75 millions d’euros investis dans le foot viennent de là.

De telles fréquentations pourraient faire peur. Cela n’empêche pas les Arif d’entretenir des liens de proximité avec le président turc Recep Erdogan. Ni Tevfik Arif d’avoir été associé au nouveau président américain.

Dans les années 2000, Donald Trump a en effet loué très cher la marque Trump à Arif. Lequel a ainsi pu installer son activité immobilière aux États-Unis et y faire circuler des millions d’argent douteux issu de l’usine kazakhe. Heureusement que Football Leaks est là pour le lui rappeler : officiellement, Donald Trump se souvient à peine avoir été en association avec Bayrock, la société américaine de promotion immobilière de la famille Arif.

 

Donald Trump et Tevfik Arif lors du lancement de Trump Soho en 2007 © Getty ImagesDonald Trump et Tevfik Arif lors du lancement de Trump Soho en 2007 © Getty Images

 

Qui aurait pu penser il y a sept mois qu’une enquête sur l’industrie du football nous conduirait au business du président d’un pays qui méprise royalement le soccer ? Et pourtant : même le Washington Post a tenu informés ses lecteurs des suites judiciaires françaises des Football Leaks.

La problématique est mondiale : le football est devenu un produit financier comme un autre. Mais par la nature même de notre consortium, de ses révélations, et parce que ce sport draine toujours plus d’argent sur notre continent, elle est surtout européenne. Le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, a annoncé qu’il comptait demander au gouvernement espagnol des mesures de lutte contre la fraude fiscale dans le football.

En France, le secrétaire d'État aux sports, Thierry Braillard, a expliqué que « l'argent rend fou », et qu'il serait « bon de remettre beaucoup d'éthique et beaucoup de transparence ». Pierre Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, a déclaré que la Commission européenne allait faire des propositions législatives en 2017 au sujet du rôle des intermédiaires de joueurs de football dans l'organisation de l'évasion fiscale et également sur les conseillers fiscaux au sens large.

Mais que se passera-t-il vraiment, au-delà des déclarations de bon aloi et des vœux pieux de saison ? Les enquêtes fiscales portugaises et espagnoles suffiront-elles à faire la lumière ? Ou seront-elles étouffées ? Pourquoi, en Espagne, le procureur n’avait-il jusqu’à présent été saisi d’aucun cas alors que l’administration fiscale espagnole disposait de tous les éléments pour le faire ? Comment est-il possible que le super agent Jorge Mendes, prêt à toutes les dissimulations, n’ait pas été inquiété ?

 

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Et depuis nos publications, pourquoi l’Angleterre ou l’Italie n’ont-elles pas ouvert une enquête judiciaire sur Paul Pogba, qui y est ou y a été résident fiscal ? Pourquoi le Portugal ne fait-il pas le ménage au sein de ses clubs aux méthodes frauduleuses ? Pourquoi l’UEFA ne dit-elle rien ? Pourquoi personne ne propose-t-il une nouvelle instance qui enregistrerait l’ensemble des contrats, y compris en droits d’images, les contrôlerait et serait en mesure de punir les malfaisants ?

Des fautes ont beau être commises, si aucun arbitre ne siffle ni ne sanctionne, le jeu continue. À ce rythme, les îles Vierges britanniques proposeront bientôt la plus belle équipe nationale. Éric Cantona a déjà fait savoir qu’il postulait au poste de sélectionneur.

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