« On peut résoudre ça dans le plus grand secret »

Malgré ces succès, “John” n’est pas satisfait. Il ne veut plus publier les contrats au compte-gouttes. Il souhaite que ses millions de documents soient explorés en profondeur, que des histoires et du sens émergent de l’océan des données. C’est pour cette raison qu’il a, au printemps dernier, fourni huit disques durs contenant l’intégralité du leak au Spiegel, qui l’a transmis au réseau de journalistes d’investigation EIC. Pendant sept mois, nous avons enquêté, vérifié, recoupé. Et acquis la conviction que les données étaient parfaitement authentiques.

De son côté, “John” a vécu sous la pression de ses puissants ennemis. Les détectives privés lancés à ses trousses pensent l’avoir identifié. Dans un mail confidentiel, l’un d’entre eux prévoit d’aller rencontrer ses parents au Portugal. Un blog anonyme aujourd’hui disparu, sans doute créé par ses adversaires, a publié un nom et une photo. Son site web a été plusieurs fois fermé, et toujours rouvert. « Nous sommes toujours là ! », a-t-il lancé un jour, dans un sourire triomphant, au reporter allemand Rafael Buschmann. 

Le journaliste du Spiegel l’a rencontré des dizaines de fois et a passé des centaines d’heures avec lui au téléphone. Mais il n’a pas pu percer ses secrets. Rafael Buschmann le décrit comme un homme extrêmement secret. On ignore s’il bénéficie de soutiens. “John” dit seulement qu’il n’est pas seul, que Football Leaks est un travail d’équipe. Poussé sur le sujet, il élude avec un sourire.

Car Football Leaks a aussi une face sombre. Une histoire digne d’un film d’espionnage, où il est question de piratage, de chantage et de tentative d’extorsion de fonds. On en trouve la trace dans les documents Football Leaks, ainsi que dans des emails confidentiels ne figurant pas dans les données, mais que l’EIC s’est procurés.

Le 29 septembre 2015, la première version du site est mise en ligne. Cinq jours plus tard, Nelio Lucas, le patron portugais du fonds d’investissement Doyen Sports, reçoit un courriel d’un homme qui se fait appeler Artem Lobuzov – sans doute un pseudonyme. Il utilise une adresse électronique créée chez Yandex, la plateforme russe qui héberge également les fichiers publiés par le site Football Leaks.

« La fuite est bien plus importante que vous l’imaginez », écrit Lobuzov. Et de décrire des documents très embarrassants pour Doyen. Il y est question du business personnel de Nelio Lucas via une société écran, des oligarques kazakhs qui financent Doyen, de « documents antidatés » qui ont permis de blanchir une commission versée au fils du président d’un grand club de foot. « Tout cela et bien plus encore peut être publié sur internet et ensuite dans la presse européenne. Mais vous ne voulez sûrement pas que ça arrive, n’est-ce pas ? »

Le patron de Doyen demande à Lobuzov ce qu’il veut. « Une généreuse donation », qu’il chiffre « quelque part entre 500 000 et 1 million d’euros ». « Vous pourrez être sûr que les informations que j’ai seront éliminées. On peut résoudre ça dans le plus grand secret, de préférence entre avocats. » Pour preuve de sa bonne foi, le maître chanteur propose d’interrompre la publication. Et il tient parole : pendant deux semaines, aucun document de Doyen n’apparaît sur le site.

Pour conclure le deal, Artem Lobuzov recrute un avocat portugais, Annibal Pinto. Rendez-vous est pris le 21 octobre 2015 avec Nelio Lucas et son conseil dans une station-service de la banlieue ouest de Lisbonne. Mais le patron de Doyen, qui a découvert que son entreprise a été piratée, a porté plainte. Lorsque la réunion commence, elle est observée et enregistrée par la police. Selon un mail interne de Doyen, un accord aurait été conclu pour 300 000 euros. Et Annibal Pinto aurait affirmé qu’il pouvait « contrôler Artem ».

Contacté par l’EIC, l’avocat d’Artem Lobuzov dément. Il assure qu’il n’a réalisé que lors de la réunion que son client se livrait à une tentative d’extorsion de fonds. « J’ai alors mis fin à la conversation (…) et j’ai conseillé à mon client, comme je le fais toujours, de ne pas poursuivre une activité qui pourrait être considérée comme illégale », indique-t-il.

Quoi qu’il en soit, l’affaire ne s’est pas faite, sans que l’on sache précisément pourquoi. Peut-être Artem a-t-il appris que le patron de Doyen lui avait tendu un piège. Deux semaines après la rencontre, Football Leaks publie un document interne de Doyen. Nelio Lucas, furieux, écrit qu’il ne veut désormais payer que la moitié de la somme convenue. « Gardez votre argent, vous en aurez besoin », lui répond Artem Lobuzov. Le patron de Doyen réplique par cette menace : « Je ne vous menace pas d'une montagne de plaintes, ce que vous méritez, mais nous ne sommes pas des bandits. Nous avons du caractère et des principes. On va vous donner une autre leçon qui vous fera encore plus mal !!!! »

Au nom de l’EIC, Rafael Buschmann a confronté sa source. Artem Lobuzov travaille-t-il avec “John” ? Sont-ils une seule et même personne ? “John” est-il un hacker ? Le jeune homme n’est manifestement pas très à l’aise avec ces questions. Avant de répondre, il fixe son écran d’ordinateur pendant plusieurs minutes : « Nous n’avons jamais piraté personne, et comme nous l’avons toujours dit, nous ne sommes pas des hackers. Nous avons seulement un bon réseau de sources. Toutes ces allégations ridicules viennent d’une organisation criminelle. Selon nous, Doyen est une mafia. » “John” se refuse à tout autre commentaire sur le sujet.

Doyen a refusé de répondre à nos questions, arguant notamment que les données Football Leaks « ont été obtenues de façon illégale ». Nous réfutons fermement cet argument. Les journalistes sont, par nature, amenés à détenir des informations qu’ils n’auraient jamais dû avoir. Si elles sont d’intérêt public, les médias ont le devoir de les publier. C’est le cas des Football Leaks, qui permettent de documenter de façon inédite les dérives du sport le plus populaire au monde.

Plusieurs scandales retentissants d’évasion fiscale, des Luxleaks aux Panama Papers, sont issus de données volées ou probablement piratées. Et les sources de ces fuites ne sont pas toujours des oies blanches. Hervé Falciani, l’informaticien à l’origine des Swissleaks, a dérobé le fichier clients de la banque HSBC à Genève, et aurait dans un premier temps tenté de le revendre à des banques libanaises. Il a par la suite transmis ces données à des journalistes et aux administrations fiscales de plusieurs pays, ce qui leur a permis de récupérer plusieurs milliards d’euros auprès des fraudeurs.

Doyen affirme également que les documents sont « totalement faux, ont été manipulés et créés comme une invention ». Après sept mois d’enquête, nous sommes persuadés du contraire. Et à ce jour, aucune des informations déjà publiées sur le site Football Leaksn’a été remise en cause. Certains documents ont même été authentifiés par la FIFA, lorsqu’elle a sanctionné le FC Twente pour l’accord financier illicite que ce club néerlandais a passé avec Doyen.

Le cabinet d’avocats espagnol Senn Ferrero, qui défend la superstar Cristiano Ronaldo et les autres joueurs qui ont caché leur argent au fisc avec l’aide de leur agent Jorge Mendes, nous ont servi une version plus prudente du même argumentaire, estimant que les documents « pourraient avoir été manipulés ou partiellement biaisés ». Sauf que les réponses écrites du cabinet sur le fond du dossier confirment intégralement nos informations (lire nos enquêtes ici et ). Les documents Football Leaks visent juste. Et comme le montrerons dans nos articles des trois semaines à venir, ils sont accablants pour le petit monde du foot business.