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Défier le récit des puissants : C’est le titre du livre du cinéaste engagé Ken Loach, palme d’or au festival du film de Cannes en 2016. Jamais titre ne fut plus approprié pour décrire ce qui se passe dans le monde occidental ces jours-ci. Après les référendums [1] danois, irlandais, français, néerlandais rejetés par les peuples mais fourgués à ce vulgum pecus par voie parlementaire ou en les faisant revoter, c’est comme si les peuples avaient décidé de s’attaquer au cœur de l’Empire. Si la surprise du Brexit s’apparentait au rat qui quitte le navire, la commotion de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis donne peut-être l’impression que c’est le capitaine lui-même qui abandonne le navire. Qu’en est-il réellement ?

Quand la classe moyenne arrive sur la scène politique pour faire valoir son point de vue, cela s’appelle une révolution. On l’a vu au Québec en novembre 1976 lorsque le Parti Québécois a pris le pouvoir. Le visage du Québec s’en est trouvé profondément, et à jamais, modifié. C’est ce qui s’est passé le 8 novembre 2016 dernier lors des élections américaines. Contre toute attente, malgré un battage médiatique sans précédent pour diaboliser le candidat Donald Trump, la classe moyenne étasunienne a fait entendre sa voix. Elle a surgi sur l’échiquier politique pour défier le récit des puissants, avec une clairvoyance politique qu’on ne soupçonnait pas, et rejeter le néolibéralisme globaliste et guerrier incarné par la candidate du système, Hilary Clinton. Jamais on n’avait vu une telle campagne de « salissage » à l’endroit d’un candidat. Même la candidature du très libéral McGovern en 1972 [2] était très loin d’avoir suscité une telle hystérie de dénigrement. Aucun média mainstream, à part le Los Angeles Times et le cinéaste Michael Moore, aucun gouvernement occidental n’avait envisagé la défaite de la candidate néolibérale. Personne ne voulait assumer qu’un personnage aussi clownesque, grossier, raciste et xénophobe que Donald Trump pourrait devenir President of the United States. Aussi, jamais on n’avait vu, au moment de la défaite de la candidate du système, une classe politique aussi frappée de stupeur devant ce qu’elle considérait comme un revirement de situation inattendu.

Le modèle premier de cet état de sidération est sans conteste l’allocution du Président de la France, François Hollande. D’abord, on nous apprend qu’il n’avait envisagé qu’une issue possible à la présidentielle américaine et n’avait, en conséquence, préparé qu’un seul discours de félicitations adressées à Hilary Clinton. On imagine l’ampleur de sa stupeur à l’annonce de la victoire de Donald Trump ! Et jusque devant les caméras il était encore sonné, l’air hagard, tout bredouillant, énonçant une déclaration maladroite qui ne sied pas à la posture diplomatique quand il dit que la victoire de Trump « ouvre une période d’incertitude [3] ». Comme si la voie néolibérale était la seule possible. Tout en laissant entrevoir également leur désarroi face à cette élection, les présidents de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et du Conseil européen Donald Tusk l’affirment sans détour, telle une foi quasi religieuse, dans une lettre adressée à Donald Trump lorsqu’ils lui rappellent les « valeurs communes que sont la liberté, les droits de l’homme, la démocratie et une croyance en l’économie de marché  [4] ». D’ailleurs, depuis Margaret Thatcher, on nous l’a assez répété : There is no alternative.

Mais pourquoi le peuple en a-t-il décidé autrement ? Depuis le 8 novembre, on parle beaucoup du candidat mais très peu de ceux qui l’ont élu, comme s’ils n’étaient pas dignes d’intérêt, comme s’ils n’étaient que des pauvres idiots manipulés par un populiste, comme si leur jugement était dénué d’intelligence, de raison et de discernement, comme si, pauvres débiles, ils devaient être éclairés [5], comme si leur vécu n’avait aucune importance, comme si, peuple invisible qu’il faut dissoudre, leurs voix ne comptaient pas. Or, Le néolibéralisme tant vanté a-t-il produit les résultats qu’il avait promis ? Il faut bien reconnaître que non. Les délocalisations des entreprises ont fait augmenter le chômage, précipitant les classes laborieuses dans un appauvrissement sans précédent. Les politiques néolibérales ont apporté l’austérité, coupant ainsi dans les services sociaux et faisant perdre aux plus pauvres leurs retraites et leur mince filet de sécurité, les aspirant dans une spirale de pauvreté sans fin.

Aux Etats-Unis, la crise hypothécaire de 2008 a jeté bien des ménages à la rue et les vingt dernières années, 90% des travailleurs ont vu leurs salaires diminuer [6] en moyenne de 10% après une action concertée des employeurs [7] ; et cette baisse ne tient pas compte de l’inflation, si bien que la perte réelle de pouvoir d’achat est bien plus importante. Même si ces dernières années la reprise économique a fait baisser le taux de chômage à 5,6%, cette baisse est due au vieillissement de la population active, à l’abandon de la recherche d’un emploi par des chômeurs découragés et à l’augmentation des emplois à temps partiels [8]. L’avenir paraît sombre et celui des enfants bien hypothétique. De plus, les peuples rejettent cette mondialisation uniformisante. Ils s’opposent aux jet-sets des grandes villes - banquiers, industriels, traders, artistes etc...- qui vivent dans un univers homogène et univoque, n’ont pas d’attache et se reconnaissent entre eux dans leur nomadisme tant identitaire que culturel tandis que les ouvriers et petits travailleurs appauvris réclament une vie décente ancrée dans les valeurs qui ont fait la réussite et la fierté de leurs parents, existence qu’ils ont connue, puis perdue et à laquelle ils aspirent de nouveau. C’est cette politique mortifère que le peuple a rejeté quand, en face, les privilégiés de Davos, les multinationales, les banques et leurs affidés politiques, médiatiques et hollywoodiens se gavent de libre-échange et s’en mettent plein les poches dans une gloutonnerie indécente. Les 1% les plus riches de la population mondiale possèdent davantage que les 99% restants. Et soixante-deux personnes concentrent en leurs mains une richesse équivalente à celle que possèdent les 3 milliards et demi d’individus les plus pauvres, soit autant que la moitié de l’humanité [9]. Ces chiffres donnent le vertige et on ne peut plus demander aux peuples de faire les frais de cette mondialisation productrice de si criantes inégalités. Le néolibéralisme n’est plus crédible. Il n’a rien à offrir aux populations sinon que des chimères et des mirages camouflés sous des mensonges. La démocratie est dévoyée par les multinationales et la haute finance qui ont capté dans leurs filets et soumis à leurs décrets : politiciens, médias mainstream et intellectuels charlatans. Et ce sont ces derniers qui sont mobilisés au moindre signe de lucidité que manifeste le peuple.

La stratégie néolibérale

Lors de la campagne présidentielle américaine, c’est d’abord la classe politique qui se dressa pour écarter celui qui portait les revendications du peuple. Puisqu’on ne peut pas « dissoudre le peuple [10] », il faut donc réduire au silence son porte-parole. Même s’il n’avait pas encore réussi à mobiliser les minorités [11], le progressiste Bernie Sanders aurait dû remporter l’investiture démocrate si ce n’était les coups bas, les tricheries et les manipulations de la machine du Parti qui favorisait la candidature de Hilary Clinton.

Dans un article paru le 21 avril 2016, Kshama Sawant montrait déjà les manipulations en faveur d’Hilary Clinton et plus généralement la nature anti-démocratique des primaires. Celles-ci ne sont pas faites pour favoriser les candidats issus des mouvements populaires, représentant les 99%, comme Bernie Sanders. Trois éléments fondamentaux attestent de cette nature anti-démocratique :

1. L’influence de l’argent et du big business (au Parti Démocrate comme au Parti Républicain)

Cet obstacle fut contourné pour la première fois par un candidat représentant les 99% grâce à un financement populaire. Et là était l’espoir de briser le monopole des deux Partis.

2. La manipulation de l’espace médiatique par l’establishment

« Les médias au service du big business sont fortement intervenus en appui à Clinton pendant tout le processus de la primaire. Tout d’abord avec un blackout médiatique en 2015, alors que Clinton fut dépeinte comme l’inévitable nominée et que Trump reçut plus de 20 fois la couverture médiatique [de Bernie Snders]. Lorsque Sanders arriva à se poser en tant que menace, l’establishment médiatique a tout fait pour tenter de le discréditer. Des attaques incessantes sur ses propositions de projets de loi par des importantes personnalités libérales comme Paul Krugman, jusqu’aux véritables assauts comme celle du Washington Post, le 1er mars, alors qu’un article anti-Sanders fut publié toutes les heures pendant 16 heures  ».

3. Les leaders du Parti Démocrate se mettent systématiquement en travers de tous les candidats issus des mouvements populaires. Quand le 14 avril 40 sénateurs et 166 représentants de la Chambre avaient appuyé Hillary, un seul sénateur démocrate, Jeff Merkley, avait accordé son appui à Bernie Sanders.

4. Et quand tout ceci ne suffit pas à éliminer le candidat des 99%, la stratégie se déporte du côté de la manipulation du processus électoral, du vote lui-même. Kshama Sawant donne l’exemple de La Primaire de l’État de New-York. Que s’est il passé ?

- 27% des électeurs de l’État (3 millions) ont été exclus par la révocation du droit de vote des électeurs identifiés comme « inactifs ».

- Dans une circonscription de Brooklyn 10% des électeurs qui se sont présentés ont appris sur place que leurs noms avaient été effacés.

- Dans le Comté où se retrouve Brooklyn 125 000 électeurs ont été retirés des registres ce qui a mené à une chute de 14% d’électeurs éligibles.

- Dans le Nord de l’État de New-York les plages horaires de plusieurs bureaux de vote dans des régions favorables à Bernie Sanders ont été considérablement réduites.

- Une règle pratiquement inconnue de plusieurs stipulait que seuls les électeurs enregistrés en tant que démocrates depuis le 9 octobre avaient le droit de vote.

Et Kshama Sawant ajoute qu’en « Arizona, où les gens ont attendu jusqu’à cinq heures en file pour voter, p lusieurs personnes ont également vu leurs inscriptions au registre changer sans qu’ils en aient connaissance ».

Le maire de New York, Bill de Blasio, n’a pas hésité à noter que : « La perception selon laquelle plusieurs électeurs ont possiblement été privés de leurs droits mine l’intégrité du processus électoral dans son ensemble, et doit être corrigée [12] ».

De plus, bien que Sanders avait, selon les sondages, toutes les chances de battre le candidat républicain à la présidentielle quel qu’il fut, l’establishment du Parti a choisi l’aveuglement et le mépris de sa base, du peuple, malgré la sanction de ce dernier contre leur candidate perçue comme corrompue, tricheuse et menteuse. Mais, puisque la candidate néolibérale appuyée par Wall Street et le complexe militaro-industriel était le choix du Parti, le peuple devrait l’accepter.

Mais un autre grain de sable allait s’infiltrer dans la machine néolibérale. L’autre face du néolibéralisme, le Parti Républicain, allait voir ses primaires dévoyées par un outsider excentrique au parler direct, souvent grossier, stigmatisant les minorités. Le milliardaire Donald Trump, candidat hors système, comme sorti de nulle part, va bousculer les autres prétendants de l’establishment à l’investiture et réussir à s’imposer comme candidat officiel du Parti Républicain. L’élection présidentielle américaine n’a donc pas été un concours de personnalité entre deux prétendants du même système mais une lutte interne à l’establishment entre deux options radicalement différentes pour la survie du système.

Et comme une bonne partie du peuple manifesta très tôt le désir de suivre cet outsider, la candidate de l’establishment a tout de suite tenté de les discréditer, les traitant, les électeurs de cet outsider, de déplorables [13]. Erreur. Le camp Clinton a rapidement compris que cette gaffe était un acte manqué, un lapsus qui révélait l’inconscient de son auteur, inconscient fait du mépris que le « 1% » entretient face à la plèbe [14]. Et elle dut s’excuser.

Ce sont alors, ensuite, les médias qui entrèrent dans la danse. Ils ont mené une campagne à sens unique en faveur de Clinton et toute opposée à Trump [15]. Tous les coups bas, tous les épithètes péjoratifs, tous les attributs dépréciatifs, tous les qualificatifs défavorables, rien n’était assez négatif pour décrire le candidat perturbateur. Sans expérience de la politique, Trump est un candidat qui détonne. Il parle directement, sans prendre de gants. Il ne connaît pas le politiquement correct et il n’a pas le temps pour ça, dit-il. Forte stature, coiffure pittoresque, comportement tapageur et des propos à l’emporte-pièce, le truculent Trump débarque dans cette présidentielle comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ou comme un clown. Son style est grossier et faubourien. Il flatte les bas instincts des laissés pour compte de la société. Il est manichéen, direct, simple à comprendre. Il fustige Wall Street, il stigmatise les immigrants et il dénonce les médias aux ordres. Les angles d’attaque pour ces derniers sont donc aussi faciles que malhonnêtes. Malhonnêtes parce qu’on pourrait accuser la candidate de l’establishment des mêmes travers, mais d’elle pas un mot ne fut soufflé en ce sens. À partir de ses propres déclarations cassantes et irréfléchies, qu’ont-ils dit, les médias, de Donald Trump ? Qu’ont-ils dit de Trump qu’on ne retrouve également dans le camp adverse ?

1. Ils ont dit qu’il est raciste. Il s’en prend aux Mexicains, aux Musulmans, aux Africains et il a une attitude paternaliste envers les Afro-américains. C’est vrai, il l’est, bien sûr, et par son style gauche et brutal il attise les haines entre les minorités. Mais cette élite médiatico-politique qui l’accuse de racisme, depuis quand a-t-elle un problème avec le racisme ? Elle est elle-même raciste. Et ce, depuis la fondation du pays. Bill Clinton lui-même, qu’on ne peut soupçonner de racisme, a laissé parler l’Autre en lui, son inconscient profond. De ce 42è Président des Etats-Unis, la romancière noire et prix Nobel de littérature Toni Morrison a dit qu’il était le premier Président noir du pays : « Si l’on fait abstraction de la couleur de sa peau, Bill Clinton est le premier président noir des Etats-Unis [16] ». En effet, il en a toutes les caractéristiques sociologiques, celles attachées à la pauvreté : père alcoolique et violent, mère battue, parents divorcés, joueur de saxophone ayant fumé du hasch, tous les clichés accolés aux Noirs lui collent à la peau. Il a été gardé dans son enfance par des Mammy noires et a passé sa jeunesse dans des quartiers noirs de l’Arkansas. Ses meilleurs amis sont des Noirs [17]. Et pourtant, lors de la campagne électorale de 2008, quand sa femme briguait pour la première fois l’investiture démocrate face à Barack Obama, n’a-t-il pas laissé échappé que ce dernier « à une époque, [il] nous aurait apporté notre café [18] » ? Comme quoi, devant les intérêts surgissent et s’expriment les relents les plus vils de l’être humain ! Car le racisme sert bien le néolibéralisme. Il est facteur de division de la classe ouvrière qui, ainsi fractionnée, ne peut s’opposer au patronat. Devant la façade antiraciste, on laisse exploser - ou on provoque - des tensions entre Blancs et minorités. Les Noirs constituent 40% de la population carcérale alors qu’ils ne comptent que pour 13,6% de la population totale du pays. Les jeunes hommes noirs tués par la police sont 21 fois plus nombreux que les jeunes hommes blancs [19]. Et c’est sous Obama que les tensions raciales entre policiers et Noirs ont été les plus exacerbées.

2. Ils ont dit qu’il est misogynie et plein de mépris envers les femmes. Oui, il l’est. D’accord. À ce chapitre, nous laisserons encore une fois les Clinton répondre. Leur expérience est conséquente en ce domaine. Par ailleurs, Trump a engrangé 42% des voix des femmes et plus de la moitié des électrices blanches malgré ses propos fielleux sur les femmes et ses positions rétrogrades sur l’avortement. Parmi ces femmes, 62% n’ont pas de diplôme universitaire. Plus qu’un reflexe féministe il semblerait que les questions d’emploi et d’immigration aient été les éléments déterminants dans ce vote [20].

3. Ils ont dit qu’il est xénophobe. Il propose de construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique et d’expulser des millions de Mexicains clandestins qu’il insulte de surcroit, les traitant de « corrompus, de délinquants et de violeurs ». En voulant les expulser Trump les rend responsables de la misère et de l’exploitation que les États-Unis leur ont fait subir comme la femme violée qui se retrouve au tribunal accusée et coupable de l’agression qu’elle a subie. Oui, donc il est xénophobe. Oui, Donald Trump est odieux quand il soumet une telle proposition. On ne peut être plus odieux dans le mépris ! Mais qui a créé et profité de cet état de fait sinon les tenants du néolibéralisme qui masquent la vraie raison de l’immigration illégale sous le couvert de l’accueil généreux et de l’antiracisme ? Car pourquoi sont-ils aux États-Unis, tous ces Mexicains ? Parce qu’on est allé chez eux, on a volé leurs richesses et on les a appauvris. Puis on les a fait venir au Nord, soit légalement pour diviser la classe ouvrière et faire pression à la baisse sur les salaires, soit illégalement pour qu’ils acceptent des salaires encore plus bas, des salaires de misère. Il s’agit d’une délocalisation démographique tout bénéfice pour le patronat [21]. En plus, quand le quota de travailleurs clandestins est atteint, on stigmatise la dite « immigration subie » pour réclamer et entreprendre une « immigration choisie », vidant ainsi les pays du Sud de leurs cadres et de leurs cerveaux tout comme à l’époque de l’esclavage on vidait l’Afrique de sa force de travail et de sa main-d’œuvre.

 

 
Tag(s) : #Politique internationale

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