Tous les enfants du monde jouent au football. Mais le monde du football se joue des enfants. La FIFA a beau avoir édicté des règles destinées à les protéger depuis 2001, les clubs et les agents les foulent au pied, comme le montrent les documents Football Leaks transmis au consortium de journalistes d’investigation EIC et analysés par Mediapart. Porto, Arsenal et bien d’autres n’ont aucun scrupule à spéculer en Europe, en Amérique du Sud ou en Afrique : les mineurs sont perçus comme une mine d’or. Et tant pis pour ceux qui resteront aux portes de la carrière.

La FIFA explique ainsi l’attention qu’elle porte à la question : « Les jeunes footballeurs peuvent être vulnérables (exploitation et abus) lorsqu’ils se trouvent dans un pays étranger sans mesures de contrôle appropriées. La grande majorité de ces transferts ne servent pas l’intérêt des joueurs mineurs concernés. Le trafic de jeunes joueurs vers des clubs principalement européens autrefois entrepris par des personnes peu scrupuleuses a fait que certains mineurs dont les performances n’ont pas répondu aux attentes des clubs concernés se sont pratiquement retrouvés dans la rue, loin de chez eux. Souvent, dans de tels cas, les joueurs mineurs n’ont aucun moyen de regagner leur pays d’origine. »

En 2015, la FIFA a ainsi décidé de réduire de 12 à 10 ans la limite d’âge à partir de laquelle un certificat international de transfert, censé permettre un contrôle, est obligatoire. La décision a été prise « en raison de l’augmentation du nombre de transferts internationaux impliquant des joueurs âgés de moins de 12 ans ». En tout, 2 716 demandes de transfert de mineur ont été transmises par les clubs à la FIFA en 2015 (dont 2 323 ont été acceptées). Mais combien de recrutements ont-ils été dans le même temps dissimulés ?

Lors de la Danone cup, compétition pour les moins de 12 ans © DRLors de la Danone cup, compétition pour les moins de 12 ans © DR

 

En 2014, le Tribunal arbitral du sport (TAS) a confirmé la sanction infligée par la FIFA au FC Barcelone : une interdiction de recruter pendant deux mercatos, et une amende de 450 000 francs suisses pour ne pas avoir enregistré auprès de la fédération espagnole des joueurs de son académie. 31 joueurs posaient problème au vu du règlement : il est interdit de faire venir un joueur de moins de 18 ans de l’étranger, sauf si ses parents s’installent dans le pays du club pour des raisons étrangères au football. Ou alors, si le transfert a lieu à l’intérieur de l’Union européenne, mais à la seule condition que le joueur ait plus de 16 ans.

Visiblement, dans un grand nombre de cas, et sans qu’on n’en sache beaucoup plus, ces conditions n’étaient pas réunies. En septembre 2016, les deux clubs de Madrid, le Real et l’Atletico, ont eux aussi été lourdement épinglés pour avoir fait signer des joueurs étrangers de moins de 18 ans.

Mais ces sanctions, certes non négligeables, ne disent rien de tout ce qui se cache derrière ces situations : un gigantesque business, que rien ne semble en mesure d’arrêter, et surtout pas l’âge des joueurs concernés. La FIFA le dit d’ailleurs à sa façon : le problème principal réside dans « les méthodes utilisées pour faire venir les mineurs dans les clubs ». Une règle essentielle n’est jamais contrôlée, faute de moyens : « Tout paiement effectué à des intermédiaires agissant au nom de joueurs mineurs est strictement interdit. » Ce point n’a été ajouté au règlement qu’en mars 2014. Mais déjà auparavant, la plupart des grands pays européens de football avaient édicté cette règle dans leur loi (France, Grande-Bretagne, Espagne, Portugal…).

C’est sur ce point que les documents Football Leaks permettent d’éclairer les méthodes des clubs et des agents. Et quelques histoires édifiantes suffisent à démontrer que la FIFA, impuissante ou velléitaire, ne fait pas respecter les règles qu’elle a édictées.

Démarrons en Jamaïque. Raphaël Butler y dirige un centre de jeunes joueurs, la Phoenix All Stars Academy. En juin 2015, on y recense une trentaine de joueurs, dont une dizaine de mineurs, parmi lesquels deux de ses fils, Leon Bailey et Kyle Butler. Cela fait déjà trois ans que la famille sillonne l’Europe, que Butler réfléchit à comment en tirer le meilleur profit. En ce début d’été, il les présente en Belgique au Standard de Liège, à Anderlecht, à Ostende. Et enfin début juillet à Mouscron, le club de l’intermédiaire israélien Pini Zahavi (un agent ne pouvant être l’actionnaire principal d’un club, Pini Zahavi a, pour la forme, placé son neveu à la tête du club).

Les deux parties tombent d’accord pour un précontrat. Dès que Bailey aura 18 ans (le 9 août 2015), il signera à Mouscron. Il touchera 120 000 euros par an, sans compter les primes. Le petit frère, dont il est prévu qu’il intègre l’équipe B, devra se contenter de 80 000 euros. Rien ne se passe cependant comme prévu : pour une fois, le rusé Zahavi se fait rouler dans la farine. Le mois d’août venu, Bailey signe à Genk. Dans le contrat, le père fait office d’agent. À ce titre, il touchera chaque mois 2,5 % du salaire de son fils.

Quelques mois plus tard, vexé, Pini Zahavi consulte le célèbre cabinet d’avocats brésilien Bichara et Motta pour savoir s’il peut faire valoir ce précontrat. C’est Me Carlos Motta qui lui répond, et qui le calme. Le contrat n’est ni fait ni à faire. Il est mentionné que Mouscron a un budget total de 1 250 000 euros pour ces transferts (club vendeur, agent, parents). Mais on ne sait quelle part va à qui, fait remarquer l'avocat. Il est également indiqué que les vendeurs seront intéressés à la revente des joueurs (20 % du montant du futur transfert), ce qui est assimilable à une forme de TPO (un système interdit, qui permettait jusqu’en mai 2015 d’acheter des parts de joueurs). Motta conseille de ne pas divulguer le document à la FIFA ou à la fédération belge pour obtenir réparation, car il révèle toute une série d'irrégularités. 

Pini Zahavi a des raisons d’être en colère. Non seulement il a raté un joueur prometteur, mais c’est un sérieux rival qui l’a récupéré, le groupe Doyen, qui s’engage à payer 375 000 $ à l’académie (sur trois ans). En échange, Doyen recevra 50 % de tous les montants reçus par l’académie dans le cadre de transferts de ses joueurs. En clair, Doyen possède virtuellement la moitié de chaque joueur du centre de formation jamaïcain, ce qui équivaut à de la TPO, un système strictement interdit par la FIFA quelques mois plus tôt car décrit par Jérôme Valcke, ancien secrétaire général de la FIFA, comme une « forme d’esclavage moderne ». Mais comment faut-il la qualifier lorsqu’elle s’applique à des mineurs ?