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Est-il possible de bloquer le compte Facebook de Donald Trump ? Oui, a répondu Mark Zuckerberg, avec des conditions difficiles... mais remplies en quelques heures. Une expérience parlante sur nos filtres.

 

Aaaaaaah, Facebook. A l’occasion de l’élection de Donald Trump tous les médias y vont, avec plus ou moins d’intelligence et/ou de caricature, sur le rôle des réseaux sociaux dans cette élection que personne – en tout cas aucun média « classique » ni aucun éditorialiste politique – n’avait vu venir.

En ligne de mire, Facebook, accusé d’avoir « influencé l’élection américaine ». A tel point que Mark Zuckerberg s’est fendu d’un commentaire et d’une tribune sur le mode :

Making of
Ce billet a d'abord été publié sur l'excellent blog Affordance.info, tenu par le maître de conférences en sciences de l'information et de la communication Olivier Ertzscheid. Il nous a aimablement autorisé à le reproduire sur Rue89.

« Vous êtes mignons, mais primo on ne peut pas me soupçonner d’être fan de Donald Trump, et deuxio, vos histoires de bulle de filtre c’est bidon puisque Facebook essaie au contraire de favoriser la diversité des opinions, et que tout mettre sur le dos d’un algorithme c’est oublier un peu vite que ledit algorithme se nourrit d’abord des choix que vous faites, des amis que vous choisissez, etc. »

Bref une nouvelle fois l’histoire de la poule de la bulle de filtre et celle de l’oeuf de l’éditorialisation algorithmique.

Loin de moi l’idée d’en rajouter une couche sur ces innombrables tribunes, je crois juste que l’on peut se mettre d’abord sur trois constats.

Trois constats

  • Primo, Facebook est un média. Et comme tous les médias, il est une fabrique de l’opinion. Et comme tous les médias, il n’est à lui seul coupable de rien mais il serait idiot de considérer qu’il n’a aucune forme de responsabilité dans ce qui vient de se produire. Un média qui touche plus d’un milliard et demi de personnes, 208 millions d’Américains sur les 318 millions que compte le pays NE PEUT PAS nier avoir une part de responsabilité dans une élection présidentielle.
  • Deuxio, bien sûr qu’il existe une bulle de filtre. Et bien sûr qu’elle a fonctionné dans le cadre de l’élection de Donald Trump. Mais elle a fonctionné de la même manière dans les deux camps, les « pro-Trump » et les « pro-Clinton ». Et bien sûr qu’elle n’est ni mieux ni pire que l’autre bulle de filtre, celle dans laquelle les médias « non sociaux » nous enferment également depuis des décennies.
  • Tertio, la clé c’est l’illusion de la majorité. Un vote démocratique est toujours, on le sait, hautement multi-factoriel. Mais s’il fallait isoler un critère et un seul qui explique le rôle à tout le moins problématique qu’a joué Facebook dans cette élection, ce ne serait pas, comme tout le monde l’affirme haut et fort, la diffusion de « fausses informations » : oui Facebook en a diffusées, mais n’oublions pas qu’il n’y a jamais eu autant de sites de fact-checking, et que chaque site de fact-checking est, même à son corps défendant, toujours prisonnier de sa propre bulle de filtre éditoriale. S’il fallait isoler un critère et un seul qui explique le rôle à tout le moins problématique qu’a joué Facebook dans cette élection ce serait le phénomène « d’illusion de la majorité », c’est-à-dire le fait que nous percevons comme une info / opinion / croyance / comme très partagée alors qu’elle ne peut, en réalité « statistique », l’être que très peu.

Ce phénomène d’illusion de la majorité est autant une cause qu’une conséquence de la bulle de filtre, mais il participe de la nature structurelle du réseau et du graphe de relations dans lequel nous nous situons, alors que la bulle de filtre est, si l’on peut dire, davantage conjoncturelle.

Pour le dire différemment, prenez une conjonction d’opinions et les « nœuds » les plus connectés au sein de communautés « d’amis » qui sont aussi – et peut-être avant tout des communautés d’intérêt(s) – et vous aurez la réponse à la question de la responsabilité de Facebook dans cette élection (et dans les vidéos de chatons) : c’est à dire tout sauf nulle mais tout sauf décisive.

Le pari de Pascal

Il y a finalement quelque chose de pascalien dans cet énième débat autour de la bulle de filtre et de son rôle. Une sorte de pari de Pascal technologique ou algorithmique.

Comme dans le pari de Pascal, « nous » en tant qu’individus mais également ce « nous » des médias constitués, avons tout intérêt à « croire » dans la toute puissance des algorithmes, car si elle existe elle permet alors de nous dédouaner commodément de notre part de responsabilité dans l’explosion des vidéos de chatons et dans l’élection de pathétiques badernes, alors que si elle n’existe pas c’est une autre main invisible qui prend immédiatement le relai pour nous enfoncer la tête bien profond dans notre inconséquence individuelle autant que dans nos errances collectives.

Puisque c’est la faute de Facebook, virons Donald Trump de Facebook, comme ça on ne pourra plus dire que c’est la faute de Facebook. Ben oui quoi

Vous vous souvenez peut-être qu’il y a quelques temps de cela des employés de Facebook avaient interpellé son fondateur en lui demandant :

« Quelle est la responsabilité que peut prendre Facebook pour empêcher Donald Trump de devenir président des Etats-Unis ? »

L'étoile de Donald Trump sur la Walk of Fame d'Hollywood (Los Angeles) vandalisée à coups de marteau. Un homme y met un autocollant Trump, le 26 octobre 2016
L’étoile de Donald Trump sur la Walk of Fame d’Hollywood (Los Angeles) vandalisée à coups de marteau. Un homme y met un autocollant Trump, le 26 octobre 2016 - Richard Vogel/AP/SIPA

Avant de le virer, ou de l’empêcher de devenir président, on peut par exemple essayer de le tuer. Symboliquement autant qu’algorithmiquement. Et bien Mark a tué Donald. Donald Trump est mort. Facebook a le don de vie et de mort sur Donald Trump comme d’ailleurs sur plein d’autres utilisateurs.

La preuve, ce week-end Facebook a, par erreur ( ?), signalé la mort de millions d’utilisateurs qui ont vu leur page ornée d’un appel à découvrir les fonctionnalités de « mémorial » et à venir déposer un petit mot ou un petit Like sur la page de ces morts qui ben en fait n’étaient pas du tout morts.

Et j’avoue que si on rêve tous d’assister à son propre enterrement, le fait de se voir déclarer virtuellement mort est une expérience assez étrange, quand on est encore vivant s’entend :

Non mais en fait ça va hein :-)
Non mais en fait ça va hein : -) - capture d’écran

AMHA il s’agissait davantage d’une publicité mal ciblée pour leur service de de « mémorial » que d’un bug, mais dans tous les cas, ils ont fini par s’excuser publiquement, donc tout va bien : -)

Tag(s) : #Vie médiatique

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