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Le tirage au sort, la consultation numérique ou les mouvements « citoyens » peuvent redonner du souffle à la démocratie. C’est en tout ce qu’espèrent les optimistes. Ils nous disent pourquoi.

Elisa Lewis et Romain Slitine sont membres de « Démocratie ouverte ». En ces temps de doutes sur les institutions, l’association veut « améliorer le fonctionnement politique » de nos sociétés en expérimentant de nouveaux « outils, méthodes et mécanismes démocratiques ». Vous l’avez compris, ça demande un peu d’optimisme. 
Elisa Lewis et Romain Slitine, à Paris, le 10 novembre
Elisa Lewis et Romain Slitine, à Paris, le 10 novembre - Rémi Noyon/Rue89

Ensemble, ils viennent de publier « Le coup d’Etat citoyen » (La Découverte, 2016). Ils y passent en revue les initiatives qui, en France ou à l’étranger, entendent « réinventer la démocratie » : du budget participatif aux assemblées tirées au sort, en passant par Podemos, les mouvements dits « citoyens » et les logiciels open source « d’écriture des lois »

Certaines restent encore peu connues (on pense aux primaires citoyennes), d’autres ont plus d’ampleur, comme la « revitalisation » de la vie politique estonienne, en 2013, par le biais d’une consultation numérique, mise en ordre par une assemblée tirée au sort. 

A la lecture, on se demande parfois si tant de confiance dans ces outils nouveaux, souvent sous-tendus par le numérique, ne relève pas de ce que le chercheur Evegeny Morozov a appelé le « solutionnisme technologique » : le fantasme de résoudre, par la technique, des problèmes sociaux lourds. Nous sommes allés leur poser la question. 

Couverture du livre
Couverture du livre « Le Coup d’Etat citoyen », aux éditions La Découverte, 2016 - DR

Rue89 : Votre livre fait le tour des tentatives qui permettront, selon vous, de régénérer la démocratie par plus de participation. Mais les électeurs semblent plus enclins à l’autoritarisme ou à la technocratie…

Elisa Lewis : Ils ont aussi une appétence pour de nouvelles formes de démocratie. Le développement de l’économie sociale et solidaire en est un symptôme fort tout comme l’engouement pour des modèles coopératifs, l’agriculture urbaine ou l’économie circulaire. La démocratie se vit aussi là, au quotidien.

D’un côté, nous vivons toujours dans le XXe siècle avec des représentations figées du monde, attachés au clivage droite-gauche et à la figure d’un homme providentiel. De l’autre, nous avons complètement basculé dans le XXIe siècle avec le développement de la société collaborative et l’explosion de la vitesse de la vie, de l’information et de la communication. Las, cette vitalité n’a pas encore transformé la vie politique.

Peut-être qu’une majorité de personnes reste attachée au XXe siècle et n’a pas envie de basculer dans le grand bain du XXIe...

Je pense surtout que ces deux mondes, ces deux tentations, cohabitent parfois chez les mêmes personnes.

Comment pourrions-nous « réinventer la démocratie » ?

Romain Slitine : Il s’agit de réintroduire le citoyen dans le jeu politique et démocratique alors que, pour le moment, il en est absent entre deux élections. Cela passe par une nouvelle façon de penser la représentation, par le fait de redonner un pouvoir d’initiative au citoyen, la possibilité de participer à la fabrique de la loi, voire de prendre lui-même des décisions ou de s’investir dans la gestion de son territoire à travers les budgets participatifs, par exemple. Il y a aussi une autre dimension : celle de la vigilance citoyenne. Avoir accès à l’information, pouvoir la traiter et exercer un contre-pouvoir, une contre-analyse.

Vous parlez de « changer le logiciel de la représentation ». L’un des exemples cités est la démocratie liquide, qu’est-ce que c’est ?

C’est une méthode de représentation expérimentée par le parti pirate en Allemagne, grâce au logiciel LiquidFeedback. Les citoyens peuvent prendre des décisions directement ou se faire représenter par une personne de leur choix s’ils ne s’estiment pas compétents sur un sujet. Si je suis un enseignant, je peux voter sur les questions d’éducation et déléguer mon vote à un ami spécialiste de l’énergie si la question posée porte sur le nucléaire. Il s’agit donc d’un dialogue continu et horizontal. C’est entre la démocratie directe et la démocratie représentative.

J’imagine des individus penchés sur leur smartphones, votant rapidement à une série de multiples questions binaires ou se grattant la tête en se demandant s’ils ont un ami qui s’y connaît en énergie nucléaire…

Elisa Lewis : Evidemment, ce n’est pas une réponse absolue, mais cela présente l’intérêt de diversifier les capteurs de la décision. Les réponses à la complexité des défis auxquels nous sommes confrontés ne se trouveront ni dans un bureau ministériel ni dans le huis clos d’une réunion entre experts. Nous avons besoin de passer à l’ère de l’intelligence collective, de distribuer le pouvoir, ce qui, incidemment, réduit la corruption. Mais il est vrai que la démocratie liquide s’inscrit dans l’ère du numérique, de l’accélération du temps et ne répond donc pas à l’un des enjeux fondamentaux : ralentir et recréer le débat. La solution se trouve dans la combinaison de différentes expériences.

A quelles expériences pensez-vous ?

Celles qui ont eu lieu en Islande, en Estonie, en Irlande, au Canada avec des assemblées de citoyens tirés au sort. Un mandat leur est confié afin qu’elles puissent travailler sur des questions complexes.

Prenons l’exemple de l’Irlande. En 2013, pendant une année entière, des citoyens tirés au sort ont travaillé avec des élus pour réviser la Constitution. Ils ont notamment préparé un référendum sur le mariage homosexuel. Il a été approuvé par 62,1 % des votants. On pourrait combiner ces expériences : une assemblée tirée au sort travaille sur le fond des sujets avant que ne soit menée une consultation numérique.

Quelle place accordez-vous aux outils numériques, qui façonnent et soutiennent peut-être le règne du rapide, de l’éphémère, du spectacle  ?

Certains imaginent un monde politique basé sur l’agrégation des préférences individuelles. La prise de décision passerait alors par des plateformes qui rendraient obsolète la représentation traditionnelle.

Nous sommes plus intéressés par des expériences dans lesquelles le numérique est un appui. C’est le cas par exemple de l’association MeuRio, qui a développé une palette d’applications au services des habitants des favelas de Rio de Janeiro. Lorsqu’en 2012, une école des quartiers populaires a été menacée de démolition, l’association a placé une webcam sur un toit pour retransmettre les images sur Internet et permettre à n’importe quel membre de la communauté de lancer l’alerte en cas d’arrivée des démolisseurs. Un SMS pouvait alors être envoyé au 17 000 « veilleurs bénévoles » pour leur demander de se rendre sur place.

Les syndicats et partis sont de plus en plus désincarnés. Les électeurs n’ont donc plus ces écoles de pensée, ces espaces de politisation. Le numérique a permis de recréer des formes de mini-lobbies citoyens.

Romain Slitine : Le numérique est un élément accélérateur. Mais, dans les expériences les plus intéressantes, ce n’est que l’un des éléments. Podemos en fait partie.

Justement. Comment Podemos s’est-il débrouillé pour faire remonter la parole des électeurs ?

En respectant la parole des militants. Lors des régionales et des européennes, chacun pouvait faire des propositions programmatiques. Les propositions ayant été soutenues par au moins 10% des militants étaient inscrites dans les programmes. C’est cela qui était déterminant dans le succès de Podemos : les citoyens doivent sentir leur parole prise en compte.

Mais vous soulignez que la proposition d’un « revenu minimum universel », soutenue par des milliers de gens, au moment des européennes de 2014, a été enterrée par les experts chargés de mettre tout cela en forme...

Podemos est un peu entre le marteau et l’enclume. D’un côté, il y a cette volonté de faire basculer l’approche démocratique et de l’autre, une forme de réalisme : il faut jouer le jeu des institutions pour prendre le pouvoir, assurer la cohérence programmatique et mettre en avant un chef charismatique. Oui, évidemment, ça crée des tensions y compris au sein du mouvement. Le risque de l’institutionnalisation est réel.

Il faut tout de même assurer un minimum de cohérence dans le programme. Comment faire si des propositions citoyennes se contredisent ?

Elisa Lewis : Les porteurs de propositions sont invités à débattre avec le comité programmatique. Il y a une articulation de ces deux niveaux pour aboutir à un programme cohérent. Ce fonctionnement s’est avéré très efficace lors de l’élaboration du programme d’Ahora Madrid, qui s’est présenté aux municipales, à Madrid, en 2015. Au départ, les habitants étaient un peu interloqués. Ils venaient à une réunion publique en s’attendant à des promesses (« On va construire une école dans tel quartier, etc. ») et voilà que les militants d’Ahora Madrid leur demandaient : « Qu’est-ce que vous voudriez que nous fassions ? » Ce changement d’attitude ne va pas de soi. Au début, les habitants se disaient : « Qu’est-ce que c’est que ces gens qui veulent faire de la politique mais qui ne savent pas ce qu’ils veulent faire ? »

Vous placez aussi beaucoup d’espoirs dans le tirage au sort. Pourquoi ?

L’anthropologue David Van Reybrouck explique très bien que la désignation par le sort est de nature démocratique tandis que le principe électif est de nature oligarchique. Nous avons perdu de vue cette idée. Le tirage au sort assure donc un juste reflet de la société et permet aussi de réinvestir le temps long en politique et de se dégager des échéances électorales.

C’est la question de la compétence qui fait peur ?

Que ce soit en Islande ou en Irlande, ces assemblées citoyennes sont alimentées par des rapports d’experts, par une information contradictoire. En Islande, la rédaction d’une nouvelle constitution s’est faite en plusieurs temps : deux assemblées de citoyens tirés au sort se sont réunies pour débattre des valeurs fondatrices et des grandes orientations pour l’avenir de l’Islande, des citoyens non professionnels de la politique ont été élus pour rédiger le texte et, enfin, les Islandais ont participé massivement par le biais d’Internet.

La compétence n’est pas un enjeu. D’ailleurs, les ministres que nous avons aujourd’hui changent régulièrement de portefeuille. Personne ne peut imaginer qu’ils sont spécialistes de leur domaine d’intervention.

Quelles sont les initiatives qui vous paraissent les plus prometteuses dans la construction de la loi ?

Romain Slitine : Le site Parlement & Citoyens, qui permet d’associer les citoyens à l’élaboration de la loi, est très bon exemple. Ses fondateurs, membres comme nous de l’association Démocratie Ouverte, ont réussi à embarquer une trentaine de parlementaires qui avaient jusque là une manière traditionnelle de faire la loi, en vase clos, avec les lobbies et les techniciens de l’Assemblée nationale. Sur cette plateforme, ils publient leurs propositions de loi et les citoyens inscrits sur le site peuvent commenter les articles, proposer des amendements, etc.

C’est efficace : en 2013, le sénateur écologiste Joël Labbé a déposé une proposition de loi visant à interdire les pesticides par les collectivités. Un contributeur s’est aperçu qu’une faille dans la formulation permettait à une collectivité de répandre des pesticides en passant par un prestataire externe. Ce fut corrigé.

Elisa Lewis : Il y a ce travail à l’amont mais les citoyens pourraient aussi être associés à l’évaluation de l’impact des lois, qui est une obligation constitutionnelle mal appliquée. Ca pourrait se faire à travers des consultations ou des assemblées de citoyens tirés au sort. Les conséquences sociales et environnementales seraient peut-être ainsi mieux prises en compte.

N’y a-t-il pas un risque de voir les lobbies classiques (les entreprises, les fédérations, les associations) investir ces nouveaux canaux ?

Romain Slitine : Peut-être mais les lobbies seront obligés de se positionner autrement. Le problème du lobbyisme actuel, c’est qu’il se fait en loucedé. Parlement & Citoyens permet de savoir qui s’est exprimé sur quel sujet. Cette méthode ouvre la fabrication de la loi et permet un contrôle des lobbies. 

En France, en tout cas, ceux qui animent ces initiatives ont souvent le même profil. Plutôt des personnes issues de milieux aisés, avec une bonne littératie numérique. Ne risque-t-on pas d’accentuer le fossé entre cette strate et le reste de la population ?

Elisa Lewis : Tout dispositif participatif a ses angles morts. Les réunions publiques qui ont lieu à 17 heures excluent les jeunes parents qui doivent aller chercher leurs gamins à l’école. Il y a deux sujets sur lesquels il nous faut travailler en permanence : la complémentarité des espaces de participation et la démocratisation des outils numériques.

Vous insistez aussi beaucoup sur la « transparence ». J’ai envie de vous poser une question qui va vous paraître saugrenue : en quoi la transparence fait-elle avancer le schmilblick ?

Elisa Lewis : Nous ne sommes pas dans une espèce d’absolu de la transparence. L’enjeu n’est pas de filmer les moindres recoins des discussions parlementaires, par exemple. Parfois le compromis se trouve plus difficilement sous l’oeil d’une caméra. L’enjeu n’est pas non plus de tout savoir de la vie des parlementaires, où ils vivent, combien ils paient de loyer. D’ailleurs, l’exigence d’éthique relève aussi du renouvellement de la vie politique. Par contre, la transparence est cruciale pour tout ce qui influence la fabrication de la loi. Qui a été auditionné ? Sur quelles données ces décisions ont-elles été prises ?

On finit par avoir une masse de données dans laquelle il est difficile de s’orienter...

Romain Slitine : C’est là qu’interviennent les médias ou des associations comme Regards Citoyens. Ils ne sont pas très nombreux, mais ils ont réussià mobiliser 8 000 personnes pour décrypter les déclarations d’intérêts des parlementaires, qui avait été publiées sous format PDF. Tout l’enjeu est de ne pas noyer les citoyens sous une vague de données brutes inintelligibles.

Oui, mais on a beau produire toutes les données que l’on veut, tous les « fact-checking » imaginables, cela ne semble pas avoir une incidence réelle sur le vote des électeurs…

C’est sûr…

Peut-être parce que ces données contribuent à faire de la politique un art de la « gestion ». Le monde n’est vu qu’à travers des chiffres, des indicateurs... Comment abordez-vous ce problème ?

Elisa Lewis : Certes, la donnée n’est pas neutre. Elle façonne une vision du monde. Mais l’Open Data permet aussi de révéler d’autres critères. Le citoyen peut dire : « Dans cette loi sur l’éducation, vous avez pris comme référence principale tel critère mais c’est plutôt celui-ci qui me paraît important ».

Les électeurs n’ont peut-être pas non plus envie de voter tous les jours ou de se plonger dans des monceaux de données...

Romain Slitine : Non, bien sûr. Ce que nous espérons, c’est que chacun puisse intervenir, agir et développer ses capacités citoyennes quand il le souhaite. Nous aimons bien cette citation du politologue Robert Dahl : « La démocratie est l’égale possibilité pour chaque citoyen d’influencer la décision ». Voilà l’objectif.

Tag(s) : #Vie politique

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