François Burgat est directeur de recherche CNRS à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) et coordinateur du projet européen When Authoritarianism Fails in the Arab Wold (WAFAW). Derrière ces titres et fonctions académiques se trouve l’un des rares chercheurs ayant travaillé aussi longtemps sur autant de terrains du monde arabe : Libye, Algérie, Yémen, Palestine, Égypte, Liban, Syrie…

 

 

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De ce parcours, il a tiré un ouvrage intitulé Comprendre l’islam politique. Une trajectoire sur l’altérité islamiste 1973-2016 (éditions La Découverte), qui constitue à la fois une plongée rétrospective dans un parcours de recherches impressionnant et une thèse, aussi élaborée que combative, sur ce que recouvrent aujourd’hui les mots d’islam, d’islam politique ou d’islamisme.

 

Son approche du phénomène islamiste distingue deux processus. « Le premier s’attache à rendre compte du pourquoi du “retour du parler musulman” dans le monde arabe. Le second rappelle l’extrême diversité des “agirs” qu’autorise ce lexique et, de ce fait, l’inanité des démarches réduisant à la seule référence religieuse les motivations des acteurs de “l’islam politique”. »

Considérant la « plasticité extrême du lexique islamique » dont le spectre peut aller de l’acceptation du régime démocratique par le Tunisien Rached Ghanouchi, leader d’Ennahda, à la volonté de constituer un sanguinaire califat par Abou Bakr al-Baghdadi, François Burgat juge que le « parler musulman aujourd’hui est un lexique, et non une grammaire » rigide.

 

 

Mais, pour le chercheur, contrairement au sens commun, « les vertus mobilisatrices de ce lexique musulman retrouvé proviennent moins de sa dimension sacrée que de son caractère endogène », en ce qu’il permet de se réapproprier une culture dont la colonisation a dépossédé le monde arabe. En effet, pour François Burgat « la dépossession culturelle ultime, longtemps non dite, voire, sur la rive nord de la Méditerranée, valorisée au nom de la “civilisation”, n’a ni l’évidence de la domination politique, ni celle de la dépossession foncière ou économique. C’est par ce biais pourtant que la société dominée prend lentement conscience que son univers symbolique est discrédité, périphérisé, marginalisé, et qu’elle est en train de “s’indigéniser” ».

En conséquence, « alors que la doxa du sens commun, cautionnée notamment par la thèse de Gilles Kepel, stipule que la radicalisation sectaire serait le préalable ou la cause de la radicalisation politique », François Burgat propose une lecture strictement inverse dans laquelle « la violence "islamique" ne vient pas de l’islam ». 

Cette analyse rend vains les appels réitérés à une « réforme » de l’islam car, écrit-il, « si pour pacifier, on croit qu’il faut réformer la pensée religieuse radicale, on part dans la mauvaise direction, car ce n’est pas en réformant le discours religieux que l’on pacifiera la région, mais bien en pacifiant la région que l’on réformera le discours religieux ».

 

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Si l’on considère, comme le fait le politiste, que l’islamisme constitue donc moins une dérive religieuse que le « troisième étage de la fusée de la décolonisation »et l’accélération d’un processus de repositionnement du Sud dominé à l’égard du Nord, faire face aux manifestations violentes commises au nom de l’islam impose avant tout un nouveau partage qui reconnaisse la part de l’Occident, et de certaines élites musulmanes qui ont épousé les cadres de lecture forgés ailleurs, dans la fabrication de la terreur qui le frappe aujourd’hui et sorte du « repli cognitif », accéléré depuis les attentats de Charlie Hebdo.

 

En plus de développer une thèse sans concession « face à la terrible force d’inertie du sens commun », le livre de François Burgat ne dissimule pas les modalités concrètes d’une telle recherche sur des terrains sensibles, ni dans ses conditions matérielles, ni dans l’attrait qu’elle peut exercer sur différentes officines étatiques, ni dans l’affrontement qu’elle peut provoquer vis-à-vis d’autres chercheurs. François Burgat développe ainsi, avec précision, son opposition frontale à la lecture jugée « culturaliste » de Gilles Kepel, mais aussi les limites qu’il perçoit à la manière dont Olivier Roy lit les phénomènes islamistes, notamment la thèse de « l’islamisation de la radicalité ».