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Les algorithmes nous enferment-ils dans la fameuse « bulle informationnelle » ? Une étude apporte des éléments qui ne font pas tous plaisir.

 
 
INITIALEMENT PUBLIÉ SUR

C’est une vieille question, mais qui a été réactivée à l’occasion du Brexit, puis de la victoire de Trump, et qu’on ferait bien de se poser lors de cette campagne française : ne sommes-nous pas enfermés dans des bulles informationnelles, ne lisant dans Facebook ou Twitter que ce qui vient d’amis qui pensent comme nous, ce qui nous rend aveugles à tout ce qui se passe ailleurs, dans d’autres sphères sociales et politiques ?

A cette question, les médias semblent répondre un gros « Oui, nous sommes enfermés », et voici popularisée la « filter bubble » d’Eli Pariser, la « bulle de filtres », notion datant de 2011, et qui décrit l’état de l’internaute exposé à des informations qui sont le résultat d’une personnalisation mise en place par des algorithmes, sans qu’il ne s’en rende compte . »Ite missa est », comme on dit maintenant.

Sauf qu’il y a deux jours, le sociologue Dominique Cardon m’a orienté vers une étude qu’il estime solide méthodologiquement, une étude effectuée en 2015 par trois chercheurs de l’Université du Michigan qui ont analysé les relations politiques de 10 millions de comptes Facebook. Les chercheurs sont très prudents, ont bien conscience de tous les biais de leur travail, mais l’étude apporte deux résultats à méditer.

La responsabilité individuelle

Le premier, c’est que les utilisateurs de Facebook sont plus exposés qu’on ne le croie à des opinions en contradiction avec les leurs. En moyenne, ils sont exposés à hauteur de 20% à des avis politiques qui contredisent les leurs.

C’est à la fois peu 20%, mais ça n’est pas rien. Par ailleurs, selon les chercheurs, c’est moins la logique algorithmique qui, au fur et à mesure – à force de partages et de likes – personnalise l’information et la rend conforme à nos opinions politiques, mais bien plutôt le choix de départ de prendre tel ou tel pour ami. Donc, la première conclusion de cette étude n’exonère en rien Facebook, mais a l’avantage d’insister sur la responsabilité individuelle.

Ce qui est à la fois une bonne nouvelle (nous ne sommes pas prisonniers des algorithmes qui ne sont là que pour nous donner ce que nous voulons : donc si nous voulons de la diversité politique, nous aurons de la diversité politique), et une mauvaise nouvelle (parce que les déterminismes traditionnels reviennent au galop : a-t-on envie de se confronter à d’autres opinions ? a-t-on le temps ? s’en sent-on les moyens ? ... parce qu’on le sait bien, qu’il y ait responsabilité individuelle ne signifie pas qu’il y ait libre-arbitre).

Bulles de savon (1734)
Bulles de savon (1734) - Wikimedia Commons/Jean Siméon Chardin

L’ouverture politique factice

Le second résultat de ce travail est plus troublant. Etudiant de manière comparée les réseaux de personnes se disant démocrates et de personnes se disant républicaines, les chercheurs ont remarqué que les républicains étaient plus enclins à se confronter aux contenus démocrates, que l’inverse.

Eh oui, ceux qui proclament plus d’ouverture politique, plus de tolérance à l’altérité, sont ceux qui ont une plus grande tendance, dans Facebook, à ne pas s’exposer aux idées adverses. Bon, c’est troublant (voire un peu déprimant) et j’avoue ne pas bien savoir comment expliquer ce résultat.

Et puis, imaginez qu’il en soit de même avec la partition gauche/droite en France, et qu’on découvre que dans Facebook, les gens de droite sont plus ouverts aux avis opposés que les gens de gauche...

Qu’en conclure ?

Une hypothèse qui ferait plaisir à la droite serait de dire que l’ouverture de la gauche n’est que de principe, mais que dans les faits, règnent sectarisme et entre-soi. On entend ça parfois...

Une hypothèse qui ferait plaisir à la gauche serait de dire que… ben… je sais pas...

Mais les chercheurs, au détour d’une phrase, suggèrent une troisième hypothèse. Ils observent que, si le fait de s’exposer au marché des idées est en général considéré comme un signe d’une pratique démocratique saine, un grand nombre d’études montrent que l’exposition à des points de vue adverses est le plus souvent associée à un niveau plus faible de participation politique. En l’occurrence, appliqué à nos résultats, ça voudrait dire que si les gens de droite s’exposent plus aux idées de gauche que l’inverse, c’est lié à un engagement politique plus faible. Intéressant...

Mais comme cette conclusion ne me paraît pas complètement satisfaisante, j’en appelle à votre sagacité pour formuler des hypothèses plus convaincantes.

INITIALEMENT PUBLIÉ SUR FRANCE CULTURE
Tag(s) : #Vie médiatique

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