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23 OCTOBRE 2016 | PAR AMÉLIE POINSSOT

Le PiS (Droit et Justice) au pouvoir en Pologne a tenté début octobre d’interdire complètement l’avortement. Après un premier recul face à la mobilisation de milliers de personnes, dont 30 000 à Varsovie le 3 octobre, il ne lâche pas le dossier. À la veille d'une nouvelle journée de manifestations, rencontre avec des femmes en colère, qui pour certaines s’habillent désormais en noir en guise de protestation.

Bożena Przyłuska, cadre dans une entreprise, 40 ans.

« Je suis l’une des organisatrices des manifestations contre l’interdiction totale de l’avortement. Je le fais à titre personnel, pas pour le compte d’une organisation. Je ne fais pas partie du milieu féministe polonais qui, durant des années, n’arrivait pas à rassembler. C’est en tant que mère de deux adolescents que j’ai commencé à prendre conscience du poids de l’Église dans ma vie : l’année dernière, constatant qu’il était difficile d’échapper aux cours de religion à l’école, j’ai créé un mouvement pour une école laïque. Très vite, j’ai été suivie par d’autres parents d’élèves… Je ne voulais pas m’arrêter à ce premier succès. J’ai commencé alors à me mobiliser pour le droit à l’avortement. Ce lundi 24 octobre, pour la prochaine manifestation, je vais parler devant l’une des églises de Varsovie : nous organisons une “conférence épiscopale des femmes”. Mon discours portera sur ce que veut dire défendre la vie des femmes dans le monde contemporain. Malgré le retrait du premier projet d'interdiction totale de l'avortement, le gouvernement ne va pas lâcher : l’Église a fait campagne pour lui, il doit payer sa dette. Or il n’a rien d’autre que nos droits pour le faire. Ce qui caractérise la situation actuelle, c’est le mépris de nos dirigeants. Ils veulent décider pour nous, dans ce qui est une affaire très personnelle. Ces dernières années, la Pologne a connu de grands succès matériels mais ça n’a pas suivi sur le plan démocratique : les pratiques mafieuses dominent dans les partis et les électeurs ne sont jamais écoutés. Il faut peut-être avoir atteint le fond pour grandir enfin. »

  1. Joanna Olech, auteure de livres pour enfants, 61 ans.

    « Je suis allée à la manifestation du 3 octobre avec mon mari. Cela m’agace que certains considèrent ça comme une affaire de femmes. Lorsque je suis arrivée à Nowy Świat [l’une des artères principales du centre de Varsovie – ndlr] et que j’ai vu toutes ces femmes en noir converger, j’étais très impressionnée. Nous sommes remontées en direction de la vieille ville, en passant devant la cathédrale. Soudain, nous avons vu l’archevêque sortir, pour se rendre au palais présidentiel. On voyait qu’il avait peur… Depuis des années, j’ai le sentiment que les femmes ne sont pas traitées à leur juste valeur en Pologne. Le stéréotype de l’homme intelligent face à la blonde idiote est encore vivace. Il n’y a pas de média dirigé par une femme. Dernièrement, j’ai vu un débat à la télévision où huit hommes débattaient de l’avortement ! Ce qui m’agace le plus, c’est l’hypocrisie autour de tout ça. Les députés qui se prononcent contre la contraception n’ont qu’un ou deux enfants. Comment ont-ils fait pour ne pas en avoir plus ? Ce gouvernement me fait honte. Il agit de manière brutale et obsessionnelle. Il mine nos relations internationales. J’ai l’impression de vivre dans une dictature des imbéciles. »

  2. Marta Czajkowska, monitrice d’escalade, 37 ans.

    « Le 3 octobre, c’est la première fois de ma vie que je manifestais. Moi qui n’aime pas la foule et qui ne m’intéressais pas vraiment à la politique – je ne me souviens même plus pour quel parti j’ai voté il y a un an –, cette fois-ci, je voulais participer. Je ne suis pourtant pas quelqu’un qui défend l’avortement. Mais lorsque le PiS [Droit et Justice, le parti au pouvoir – ndlr]prétend qu’il faut mener une grossesse à son terme même si le bébé doit mourir dès la naissance, je me sens attaquée personnellement. C’est une énorme hypocrisie : si on défend la “vie”, pourquoi ne met-on pas en place des allocations pour les enfants handicapés ? Le gouvernement s’intéresse à notre ventre… et après ? Je ne suis pas a priori contre tout le programme du PiS : sa proposition de fermer les commerces le dimanche, par exemple, je suis pour. Mais depuis qu'il est au pouvoir, c’est mensonge sur mensonge. Il est en train de faire de la Pologne une nouvelle Corée du Nord. Il récrit l’histoire ; maintenant il veut réformer l’éducation en supprimant les collèges alors que notre système se situe parmi les quinze meilleurs au monde selon le classement PISA [Enquête sur les systèmes éducatifs menée tous les trois ans par l’OCDE – ndlr]… Je suis croyante, je me suis mariée à l’église. Mais pour moi, le PiS n’est pas chrétien : c’est un parti qui attise la haine et les divisions. Ces derniers temps, j’ai cessé d’aller à la messe, j’en ai assez de voir les évêques faire de la politique. »

  3. Justyna Bacz-Kazior, chanteuse, 53 ans.

    « Je manifeste pour le droit à l’avortement mais je m’interroge : est-ce la bonne méthode ? Ne risque-t-on pas de s’épuiser ? Quand on entend le ministre des affaires étrangères, au lendemain de notre rassemblement massif, dire “Eh bien, qu’elles s’amusent !”, c’est désespérant. Le niveau de cette classe politique, son langage, son comportement nous emmènent très très bas. Mais ce gouvernement a été élu démocratiquement : que peut-on faire ? Il est là pour encore trois ans… Pour moi, le PiS est un parti d’extrême droite avec quelques éléments socialistes, comme l’allocation familiale de 500 zlotys mensuels par enfant [115 euros – ndlr]. C’est grâce à cette mesure qu’il a encore le soutien d’une partie de son électorat. Mais le niveau de haine dans la société polonaise a considérablement augmenté à cause de sa politique. Le pays n’a jamais été autant divisé. Je ne comprends pas quel est son but. À qui profitent ces divisions ? Ma génération, qui a connu le régime communiste, se sent menacée. Cela me rassure que la Commission européenne ait mis la Pologne sous surveillance pour non-respect de l’État de droit, et que la commission de Venise réagisse elle aussi. Si on fait partie d’un groupe de pays, il faut s’adapter. On était tellement content d’entrer dans l’Union en 2004 que d’entendre aujourd’hui Kaczyński et Orbán remettre en cause les valeurs européennes me rend malade. »

  4. Elżbieta Korolczuk, sociologue et activiste, 40 ans.

    « J’ai créé l’an dernier avec d’autres personnes l’organisation “Action démocratique”, c’est une plateforme pour différentes revendications autour des droits de l’homme, des minorités, des questions environnementales… Nous avons organisé par exemple une manifestation contre le CETA [l’accord de libre-échange UE-Canada – ndlr]. Et face au projet d’interdiction totale de l’avortement, nous avons lancé une pétition et recueilli 100 000 signatures. Nous avons également encouragé tous les gens qui nous suivent à joindre leurs députés. Je crois à cette forme d’activisme : pousser les gens à agir par eux-mêmes. Quelqu’un qui signe une pétition sera plus enclin, ensuite, à descendre dans la rue. Le projet d’interdiction de l’avortement est symptomatique de la façon dont notre gouvernement traite les femmes. Il ne voit en nous que des reproductrices, tandis que les médias de droite nous considèrent comme manipulées, immorales, stupides… Leur misogynie est pathétique. C’est comme avec Trump aux États-Unis : je me demande jusqu’à quel niveau ils sont capables d’aller ! »

  5. Marta Namysło, lycéenne, 18 ans.

    « Je suis allée manifester le 3 octobre, à Katowice où j’habite [capitale de la Silésie, sud de la Pologne – ndlr]. Je ne m’attendais pas à voir autant de monde. C'est la deuxième fois que je participais à un rassemblement, après les mouvements d’opposition à Acta il y a quelques années [Accord international sur la propriété intellectuelle, qui a suscité une vive mobilisation en Pologne en 2012 – ndlr]. Mais c’est la première fois que j’avais vraiment conscience de ce qu’il se passe. Je pense que, plus de personnes participeront, plus nous aurons de l’influence sur ce gouvernement. La loi actuelle sur l’avortement n’est pourtant pas très libérale, mais je pense qu’elle suffit et qu’il faut la préserver. Je n’aime pas trop parler politique en général, je ne m’y intéresse pas d’habitude, mais là je me sens directement concernée. J’ai depuis longtemps l’envie de partir vivre à l’étranger après le bac : l’atmosphère politique aujourd’hui ne fait que conforter mon choix ! »

  6. Anastazja Dwulit, traductrice, 46 ans.

    « Je me souviens de mes premières manifs, quand j’étais étudiante : c’était en 1992, nous nous battions alors pour conserver le droit à l’avortement en vigueur sous le régime communiste. Mais en 1993, une loi très restrictive a été votée, que l’on a appelée le “compromis” [autorisation de l'avortement seulement en cas de viol, d’inceste, de malformation du fœtus ou de mise en danger de la vie de la mère – ndlr]. C’est cette loi qui est toujours en vigueur aujourd’hui. Pendant ces dernières vingt-trois années, j’ai souvent participé aux manifestations organisées par les féministes, mais nous étions très peu nombreuses… Rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Cela dit, pour réussir à rassembler autant de femmes le 3 octobre, il a fallu aussi faire un compromis et assurer que l’avortement était quelque chose de mal, revoir à la baisse les revendications… La plupart des femmes qui manifestent aujourd’hui ne sont pas des radicales. Il faut dire que les mentalités et le vocabulaire ont beaucoup évolué depuis 1993. Avant, le fait d’avorter ne s’accompagnait pas d'un sentiment de culpabilité ; aujourd’hui, c’est devenu tabou. Dans le langage courant, on ne parle plus de fœtus mais de “bébé”… Et nous ne nous battons plus pour la libéralisation, mais pour la santé des femmes et leur non-criminalisation. Je suis pessimiste. Je crains qu'on ne finisse par se contenter d’une loi rétrograde, simplement parce qu’elle sera moins mauvaise que le premier projet de loi présenté par le gouvernement. Celui-ci a dépassé les limites de l’absurde. On assiste à une escalade, à qui dira la plus grosse énormité. »

  7. Magda Kowalska, étudiante aux Beaux-Arts, 31 ans.

    « L’accès à l’avortement est déjà très restreint en Pologne. Mais là n’est pas le seul problème. Pour pouvoir prendre la pilule, j’ai dû aller voir trois ou quatre médecins différents avant d’en trouver un qui accepte de me délivrer une ordonnance. Une des ces médecins – une femme – m’a dit : “Mais tu seras une maman heureuse !” Une fois, j’ai dû aller voir un gynécologue pour une infection. Il m’a dit : “Mais où as-tu passé la nuit ?” C’est cela que nous devons affronter, encore aujourd’hui en Pologne ! Le lobbying à l’origine du projet de loi, “Ordo Iuris”, se bat, dit-il, pour défendre la vie. Mais qu’en est-il des mères qui élèvent seules leurs enfants alors que la plupart des pensions alimentaires ne sont pas versées ? J’ai moi-même été élevée par ma mère, mon père l’a quittée juste après ma naissance. Elle s’est battue durant des années pour qu’il verse une pension. Je ne l’ai touchée qu’à partir de mes 18 ans : 300 zlotys par mois [70 euros – ndlr]. Le recours à la religion dans la politique me gêne. C'est une foi, ce n’est pas à elle de dicter le droit. Et l’Église catholique ne représente pas la seule croyance ! Que fait-on des musulmans, des orthodoxes, des athées dans cette vision du monde ? »

  8. Joanna Pietrzak, professeure dans une université catholique, 57 ans.

    « Je me sens attaquée par le PiS à la fois comme femme, croyante et citoyenne. Car le parti se réapproprie tous les symboles du pays : pour lui, il n’y a qu’une façon d’être “bon Polonais” et patriote. Depuis l’an dernier, j’ai participé à toutes les manifestations du KOD [Comité de défense de la démocratie, organisation créée en opposition au gouvernement  ndlr], mais je dois avouer que jusque-là, on était un peu entre nous. Avec le projet d’interdiction totale de l’avortement, la mobilisation est passée à un degré supérieur. Certes, on peut se réjouir de voir la société se soulever enfin… mais pour moi c’est trop cher payé. Je me serais bien passée du PiS. À l’époque communiste, c’était une évidence qu’il fallait manifester contre le régime. Et maintenant que nous sommes dans un pays libre, il faut ressortir dans la rue contre notre propre gouvernement !… Tout cela prouve que rien n’est acquis. Jarosław Kaczyński, le chef du parti qui dirige de facto le gouvernement, n’a pas de sentiment humain. Sur l’affaire de Smoleńsk [l'écrasement d'avion, en 2009, dans lequel plusieurs dirigeants, dont son frère, ont péri ndlr], il a annoncé qu’il ferait exhumer les corps pour relancer l’enquête, en dépit de l’opposition des familles de victimes. Des corps enterrés il y a six ans et demi ! Sur la scène internationale, nous avons maintenant des ennemis partout… sauf en Hongrie. Les voix progressistes de l’Église sont complètement étouffées. Je ne mets quasiment plus les pieds à la messe, je ne veux pas cautionner un discours d’un autre temps. »

  9. Agata Diduszko, journaliste à Krytyka Polityczna, 40 ans.

    « La guerre est ouverte. Le prochain projet de loi en préparation vise à interdire la contraception hormonale. Ces gens qui nous gouvernent sont des fondamentalistes, des fanatiques. Je suis très heureuse que les femmes commencent massivement à prendre conscience de ce qu’il se passe. Pour la première fois, le 3 octobre, j’ai vu des adolescentes manifester, alors que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas d’autres réalités que celle des cours de religion à l’école et du droit très restrictif à l’avortement introduit en 1993 ! Ils ont grandi dans une société beaucoup plus conservatrice que moi. La question de l'IVG est une vaste hypocrisie en Pologne : on compte environ 150 000 avortements clandestins chaque année… Les femmes qui ont les moyens vont à l'étranger pour se faire avorter. Plus la loi est stricte, plus elle est créatrice d'inégalités. Aujourd'hui, l’Église est au pouvoir. On continue de payer le tribut pour son rôle dans la chute du communisme. Mais la pratique religieuse est en chute libre : seulement 40 % des Polonais baptisés vont à la messe. Moi-même, je veux faire mon apostasie. Il faut juste que je trouve le temps ! »

Tag(s) : #Vie politique, #Politique internationale

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