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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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Sarah Schulman: «Trump est un fasciste»

Sarah Schulman © Drew Stevens
Sarah Schulman © Drew Stevens

16 AOÛT 2016 | PAR MATHIEU MAGNAUDEIX

Romancière, essayiste, activiste queer, ancienne d'Act Up, militante pro-Palestine : Sarah Schulman est une figure de la gauche radicale américaine. Rencontre à New York, sa ville, dont elle déplore l'embourgeoisement et le conformisme.

  • De notre envoyé spécial à New York.-
  • “Moustache”, dans l'East Village de Manhattan, est un restaurant oriental discret. C'est surtout une des dernières adresses abordables du quartier, et le QG de Sarah Schulman, née à New York à la fin des années 1950. L'intellectuelle vit depuis 1979 dans le même appartement, à une rue de là.

Elle a grandi dans une ville bouillonnante, celle des sixties et des seventies, la capitale de toutes les libérations — sexuelle, mouvement gay, Black Power. « New York était la ville des réfugiés, des rejetés, des pauvres qui cherchaient une vie meilleure, de ceux qui fuyaient leur milieu conservateur pour devenir des artistes », dit Schulman en sirotant une bière.

De ce Manhattan, mélangé et populaire, vibrant et créatif, il ne reste plus que des vestiges. Le cœur battant de la ville est devenu une réserve pour les très aisés et les super riches, qui n’en finit pas de pousser plus loin les pauvres et la classe moyenne. À Manhattan mais aussi à Brooklyn, de l'autre côté de l'East River, les histoires de gentrification se ramassent à la pelle : les deux tiers du salaire engloutis dans les dépenses de logement ; le loyer qui augmente brutalement de plusieurs centaines de dollars sans recours possible et oblige à déménager plus loin, vers le nord et l'est, loin des transports en commun ; les promoteurs qui se précipitent sur le moindre bâtiment disponible pour en faire des « condominiums » luxueux.

Sorti sur les écrans new-yorkais au printemps, le film Los Sures raconte le quotidien en 1984 d’un ghetto latino de Williamsburg (Brooklyn). Les images, d’époque, montrent des rues sales et défoncées, où une jeunesse désœuvrée se débrouille comme elle le peut. Aujourd’hui, les maisons réhabilitées bordent des rues proprettes. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour habiter ici. Le quartier est un des plus courus de Brooklyn. On y boit de (délicieux) cocktails à 12 dollars.

Sarah Schulman, 57 ans, fait partie de ces New-Yorkais de toujours qui ont vu la machine infernale de la gentrification dévorer la ville. Dans son immeuble de l’East Village, le loyer est passé en trente ans de 250 à 2 800 dollars. L’acteur Alan Cumming a acheté le bâtiment mitoyen qu’il rénove à grands frais. Daniel Craig, l’actuel James Bond, habite au coin de la rue. Des immeubles typiques vont être détruits pour faire place à un hôtel de luxe. Les Noirs et les Portoricains sont partis depuis longtemps. Ils habitent dans des quartiers que les petites classes moyennes, chassées de Manhattan et des quartiers huppés de Brooklyn, viennent gentrifier à leur tour : une histoire sans fin.

Romancière, auteure de théâtre, Sarah Schulman est d'abord une activiste. Lesbienne et féministe, elle a créé les Lesbian Avengers, qui ont inspiré plusieurs groupes radicaux. Elle a milité à Act Up et lancé un grand projet d'histoire orale de la lutte antisida. Elle a fondé le Mix, le festival de cinéma expérimental queer de New York. C'est aussi une essayiste dont le prochain livre, Conflict is not Abuse, qui paraît en octobre aux États-Unis, se penche sur la façon dont nos sociétés se plaisent à dissoudre les rapports de force et les conflits qui les traversent.

Elle y raconte comment, au début des années 1980, tout a brutalement changé. New York, déclaré en faillite, est abandonné aux promoteurs. La construction de logements sociaux a cessé. C’étaient les années Reagan, l’ère du laisser-faire néolibéral et des crédits d’impôts pour les entreprises devenus la règle. Elle ironise : « Je paie plus d’impôts qu’un dirigeant de multinationale. »

Puis il y eut le sida. En vingt-cinq ans, 82 000 New-Yorkais en sont morts. Dans son livre, Schulman dresse la litanie des disparus, ses amis, artistes, écrivains, poètes, prostitu-é-s, immigrés décédés à la chaîne, dans l’indifférence générale. Cette catastrophe longtemps niée, aujourd'hui presque oubliée, est pour elle une des causes puissantes de la gentrification. Des dizaines de milliers de logements se sont vidés en quelques années. Schulman constate que les quartiers de New York où les morts du sida ont été les plus nombreux – le Lower East Side, Chelsea, Greenwich Village, Harlem – sont aujourd’hui ceux où la gentrification a été la plus violente. Et que les villes où le sida a le plus tué, New York ou San Francisco, sont devenues les plus chères.

Une ville « privée »

Depuis trois décennies, raconte-t-elle, New York s’est peuplé à une vitesse ahurissante d'habitants aisés ou d'héritiers, le plus souvent blancs, grandis dans les banlieues conformistes où la middle class américaine s'était exilée depuis les années 1950. L'ancienne cité mélangée, phare de l’innovation culturelle et politique, qui créait des« idées pour le monde », est devenue un « centre d’obéissance » au capitalisme, à la normalité sociale, à la consommation, autant de totems érigés, dit Schulman, en« nouveau fondamentalisme ».

Dans un de ses livres, The Mere Future (2009, non traduit en France), elle raconte un New York imaginaire et inquiétant dont tous les habitants travailleraient dans le marketing.

En cours de construction à New York, le 432 Park Avenue masque une partie de Central Park. L'appartement le plus cher coûte 95 millions de dollars © DR

La création elle-même, dit-elle, s’est « homogénéisée ». « Il y a quelques décennies, les artistes étaient plus indépendants, plus anarchistes. Aujourd’hui, ils sont diplômés d’écoles d’art chères et produisent pour une culture plus institutionnelle. Ils lisent les mêmes livres, ont les mêmes professeurs. Les plus marginaux, les plus différents, eux, ne sont plus là. »

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Schulman prévient : son livre, publié il y a quatre ans, est sans doute déjà dépassé. « La "deuxième phase" de la gentrification a commencé, dit-elle. Même les restaurants à la mode ne peuvent plus payer les loyers prohibitifs. Ils sont remplacés par des banques, des franchises. La ville se couvre de tours dont les appartements à plusieurs millions de dollars permettent à l’élite du monde entier de placer son argent de façon sécurisée. Ces grands projets ne comprennent aucune infrastructure publique, aucun hôpital, aucun parking, aucune école. Tout est privé. »

Pendant ce temps, le secteur public, sous-financé, est en perdition. « Les hôpitaux publics sont incroyablement mauvais. » Professeure dans une université publique qui accueille des étudiants modestes, Schulman voit 70 % d’entre eux échouer au diplôme,« faute d’argent et de soutien ».

Au “Moustache”, les bières ne sont pas chères. Sarah Schulman propose une nouvelle tournée. La discussion dévie naturellement sur cette campagne présidentielle folle, où le magnat de l’immobilier et star de la télé-réalité Donald Trump – justement un de ces promoteurs qui ont gentrifié New York – va défendre les couleurs du parti républicain face à Hillary Clinton.

Schulman définit sans hésiter Trump comme un “fasciste” : « Il veut des règles différentes pour les gens, fondées sur la race. C’est la définition même du fascisme. » Il est surtout la preuve d’un racisme viscéral toujours à l’œuvre. « Les Blancs pauvres qui votent pour lui n’ont rien, à part leur colère. Leur façon de conceptualiser leurs problèmes est d’en rendre les gens de couleur responsables. Qui vote Trump ? Qui vote républicain ? Les suprématistes blancs, toujours les mêmes vieux États esclavagistes. La guerre civile s’est terminée en 1865. En réalité, elle continue. » Sarah Schulman ne voit pas comment il pourrait gagner. « Il n’a pas le vote des chrétiens fondamentalistes », si influents dans la droite américaine. Pour elle, « Clinton sera notre prochaine présidente ».

L’activiste n’a aucune proximité avec la candidate démocrate. « Juive new-yorkaise pur jus », très engagée dans le mouvement BDS de boycott d’Israël – ce qui lui a valu d’êtreaccusée d’antisémitisme par une organisation sioniste –, Schulman est révoltée par le soutien appuyé de Clinton à l’État d’Israël. C’est la raison pour laquelle elle a voté Bernie Sanders à la primaire démocrate : « Il a parlé de la Palestine comme aucun candidat ne l'avait jamais fait. »

Si elle redoute « la rapidité à déclencher des actions militaires » qu’aurait une présidente Clinton, elle votera pour elle sans état d’âme. Parce qu'elle veut barrer la route à Trump. Parce que Clinton « connaît le pouvoir » et qu’elle est la cible d’un « déferlement sexiste » qui l’écœure. Mais aussi parce que la candidate démocrate « ne croit en rien : on peut donc la changer par un bon travail actif de terrain ». Ses flèches les plus féroces, Schulman les réserve pour Barack Obama. « C'est un grand orateur. Mais c'est un faible. Il voulait juste être aimé, y compris par les plus conservateurs, au lieu de les écraser. Et finalement, avec lui, rien ne s'est passé. »

Formée à l’activisme flamboyant et pragmatique d'Act Up, Sarah Schulman préfère les résultats concrets. Occupy Wall Street, « mouvement utopiste sans demande véritable, qui donc ne pouvait rien gagner », ne l’a pas vraiment enthousiasmée. Elle ne croit plus en la capacité de révolte d’une partie des gays, noyés dans le conformisme et le« conservatisme ».

À ses yeux, la meilleure chose qui soit arrivée aux États-Unis ces dernières années est la dynamique militante de Black Lives Matter, « une rébellion contre le contrôle de l’État, contre les violences policières, contre l’incarcération massive des minorités », qui interroge aussi les dominations sexistes et les inégalités de genre. Que le futur président se nomme Clinton ou Trump, elle continuera à « pousser la barre le plus loin possible vers la gauche », à travailler « dans la marge et pour les marges », à militer en faveur de loyers accessibles pour tous. Les inlassables combats de sa vie.

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