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Le Maroc se prépare à des élections sans enjeu

1 SEPTEMBRE 2016 | PAR ILHEM RACHIDI

Le scrutin du 7 octobre opposera le parti du chef du gouvernement, le PJD, au PAM, parti d’opposition mais perçu comme un parti du système et du statu quo. Cinq ans après une nouvelle constitution, les réformes politiques restent à appliquer.

  • Rabat, Casablanca (Maroc), de notre correspondante.-
  • Après cinq années à la tête du gouvernement, Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), a revêtu sa casquette de candidat. Alors que le PJD se prépare à affronter, aux élections législatives du 7 octobre, son principal rival, le Parti authenticité et modernité (PAM), Benkirane tente de repositionner le PJD, comme il y a cinq ans, en force d’opposition au système, proche du peuple. Ses sujets de prédilection : la lutte contre la corruption et l’économie de rente, la moralisation de la vie publique. Des promesses qui lui avaient permis lors du précédent scrutin d’obtenir des voix dans certains milieux a priori éloignés, parfois même opposés, à l’idéologie du PJD.


Malgré un bilan fort mitigé, Benkirane demeure populaire, et son franc-parler, parfois aux limites du populisme, ainsi que ses attaques ciblées contre l’État profond, séduisent encore bon nombre de Marocains. Fait inédit, il est le premier chef de gouvernement sortant sous le règne de Mohammed VI à se déclarer candidat aux législatives. Il seprésentera donc à Salé, une circonscription où il est élu depuis 1997.

Confronté à son bilan, Benkirane reconnaît les limites de ses responsabilités. Il va même jusqu'à les mettre en avant : il est aux affaires et non au pouvoir, rappelait-il récemment lors d’une interview sur le site Al-Aoual. Mais après un premier mandat législatif, force est de constater qu’aussi bien sur le terrain des réformes politiques que sur celui de la lutte contre la corruption, le PJD a échoué.

Un manque de volonté politique

« Au départ, le PJD prétendait vouloir un processus de changement de l'intérieur du système, analyse Mohamed Larbi Ben Othmane, professeur de droit à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales d’Agdal. En fait, il s'est retrouvé dès le départ en train de courir deux lièvres à la fois : proclamer sa volonté de changement et tout faire en sorte pour démontrer sa fidélité à toute épreuve au pouvoir en place. Cela l'a conduit de concessions en concessions. En fin de course, il s'est retrouvé dans une totale situation de vassalisation. Sans avoir pu réaliser aucun changement politique notable. »

« Son action a manqué de volonté politique, poursuit Ben Othmane. De plus, le PJD n'avait ni vision ni compétences. En conséquence, son bilan n'a pu être que très mitigé, sauf qu'il a assuré une très relative gestion courante des affaires et qu'il a en tant que bon élève tout fait pour être accepté et pour se maintenir en place avant toute autre considération. Ainsi, il a tenté de mettre en œuvre les recommandations des bailleurs de fonds étrangers, dont la révision des règles de fonctionnement de la compensation, la réforme du régime de retraite des fonctionnaires. »

Malgré ces limites, certains observateurs politiques continuent de défendre cette expérience PJD, qui constitue selon eux une avancée, même minime, dans le processus démocratique. S’il a déçu sur le plan politique et social, ils persistent à penser que le PJD demeure une alternative crédible au PAM, aujourd’hui dans l’opposition mais fondé en 2008 par l’ancien ministre délégué à l’intérieur et actuel conseiller du roi Fouad Ali el-Himma, et perçu comme un parti du système et du statu quo.

« Le PAM n’est pas un parti du système. Nous avons été créés il y a neuf ans et nous n’avons encore jamais fait partie du gouvernement », rétorque le député et président de la commission des affaires étrangères, de la défense nationale, des affaires islamiques et des Marocains résidant à l'étranger, Mehdi Bensaid.

Le jeune parlementaire est confiant, à la veille de ce scrutin qu’il aborde comme un réel choix de société. Chez les membres du PAM, l’enjeu de ces élections n’est bien évidemment pas la répartition du pouvoir exécutif mais la mise en avant d’un modèle de société moderniste, opposé à celui du PJD, selon eux rétrograde. Au niveau institutionnel, la constitution de 2011 a instauré, d’après Bensaid, une séparation des pouvoirs suffisante pour amorcer un changement démocratique. Votée par plus de 98 % des Marocains, elle élargit les pouvoirs du gouvernement et du Parlement mais continue de consacrer le roi à la tête du pouvoir exécutif.

« L’idéal du PAM, c’est un pays où il y a un progrès qui va vers le respect des uns et des autres, des croyances des uns et des autres et l’égalité parfaite entre l’homme et la femme », affirme Bensaid. « Nous sommes dans un clivage entre le progressisme et le conservatisme et moi j’estime être progressiste. Mais je défends un progressisme marocain, qui respecte les conservateurs, poursuit-il. Parce que le conservatisme ne respecte pas le progressisme. Moi, ça ne me dérange pas de voir une femme voilée. Je ne vais pas obliger quelqu’un à être ce que je suis. Eux, ils veulent créer un modèle de société. C’est du quasi-fascisme. »

Le PJD, défenseur du Makhzen ?

Lors des élections anticipées de novembre 2011, le PJD, un parti à référentiel islamique, remporte 107 sièges, du jamais vu pour un parti politique, même s’il devra malgré tout mener un gouvernement de coalition avec des formations politiques très éloignées de sa ligne politique comme l’ancien parti communiste, devenu le Parti du progrès et du socialisme (PPS). En janvier 2012, le PJD dirige pour la première fois le gouvernement, tirant profit de la version marocaine du printemps arabe, le Mouvement des Jeunes du 20-Février, dont il s’est approprié l’une des revendications principales, la lutte contre la corruption.

L’arrivée du PJD, un parti ayant une certaine virginité politique, suscite toutefois un léger espoir de démocratisation, alors que les partis politiques sont décrédibilisés et que les manifestations appelant à un réel changement politique et social ont profondément secoué le Makhzen. Mais pour beaucoup, le PJD est devenu comme les autres un parti makhzenisé, dont la victoire n’a en rien accéléré le processus démocratique du pays, au contraire.

Le PJD n’est cependant pas tout à fait un parti comme les autres. Créé en 1998 par Abdelkrim el-Khatib, un proche du Palais, il a dû rassurer avant d’acquérir des responsabilités et ses dirigeants ont dû mettre de l’eau dans leur vin. Pour intégrer le jeu politique, il s’est progressivement mué en un parti ultraconservateur toléré par la classe politique, avec des idées toujours aussi rétrogrades, mais qui provoquent désormais peu d’indignation. Aujourd’hui, si le PJD est critiqué par ses opposants, c’est essentiellement pour sa gestion des affaires et nettement moins pour son idéologie, diluée dans ses concessions au pouvoir.

Il y a à peine treize ans, le Parti de la justice et du développement (PJD), alors dans l’opposition, suscitait l’inquiétude. Le discours de ses dirigeants les plus en vue, dont l’actuel chef de gouvernement et candidat Abdelilah Benkirane, un ancien de la Chabiba islamiya, était tout sauf modéré. Son quotidien, Attajdid, proche du Mouvement unicité et réforme (MUR), la matrice idéologique du PJD, dénonçait la débauche, la consommation d’alcool et critiquait les juifs.

Après les attentats du 16 mai 2003 qui ont secoué Casablanca, dont le PJD a été accusé d’être moralement responsable, certains opposants aux islamistes ont été jusqu’à appeler à son éradication, arguant que l’islamisme dit modéré n’existait pas. Mais pour d’autres, l’intégration politique des islamistes modérés constituait un rempart contre l’islam radical. Dès lors, à plusieurs reprises, ils ont accepté de présenter un nombre de candidats limité aux élections pour rassurer, affirmant avoir un manque d’expérience politique. Jusqu’en 2011, lorsque le PJD est apparu comme une solution politique à même de répondre à la vague de protestation qui persistait depuis plusieurs mois.

Malgré un soutien inconditionnel à la monarchie, c’est essentiellement sa critique du système – de l’entourage royal, notamment –, finement dosée, qui a séduit. Mais depuis, le PJD a nettement assoupli son discours vis-à-vis du pouvoir, oscillant, selon le climat politique, entre une résistance au système et des déclarations de quasi-soumission. Quoi qu’il en soit, ces cinq dernières années, il a été un fervent défenseur du statu quo institutionnel. Les déclarations de Benkirane à l’attention du roi et sa défense de la monarchie exécutive en témoignent. Comme cette récente déclaration fort maladroite où il réaffirmait sa fidélité au roi, « même s’il [le] jette en prison ».

Déjà, avant les élections de novembre 2011, Benkirane défendait avec énergie le nouveau texte constitutionnel, un quasi-référendum sur la monarchie. Il n’aura cependant pas suffisamment tenté d’élargir sa marge de manœuvre, d’après ses opposants politiques, comme le lui aurait permis le nouveau texte, en renonçant parfois à une partie de son pouvoir exécutif.

Une régression démocratique ?

Au sein de la société civile, l’expérience PJD laisse un goût amer. Pour beaucoup, il aura simplement été un fidèle exécutant du Makhzen en poursuivant la vague de répression amorcée dès le printemps 2011 pour faire taire la rue marocaine.

Abellah Lefnatsa, militant de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et membre du parti marxiste-léniniste Annahj Addimocrati, considère que le PJD n’est pas un « réel acteur ». Il préfère donc ne pas parler de régression démocratique. « Le système est caractérisé par des règles, précise-t-il. Parmi elles, l’idée que nous avons un régime antidémocratique, donc la répression est un des moyens de gérer les revendications populaires. La répression, c’est la règle et le respect des droits humains, c’est l’exception, et c’est une question de rapports de force entre la classe dominante et leur pouvoir et les classes populaires et leurs forces progressistes et démocratiques. Le rapport de force connaît des hauts et des bas. Avec le Mouvement des Jeunes du 20-Février, il était en faveur des classes populaires et progressistes. »

Selon l’AMDH, environ 300 détenus auraient été incarcérés pour des raisons politiques – bien qu’officiellement jugés pour des affaires de droit commun – depuis le début des manifestations, en février 2011. Un constat que réfute le ministre de la justice et des libertés issu du PJD, Mustapha Ramid, qui déclarait récemment à Mediapart que le Maroc ne comptait aucun détenu politique.

Les procès et les pressions à l’encontre des journalistes se sont multipliés et la liberté de la presse – le Maroc est classé 131e au classement RSF – a reculé. Et le nouveau code de la presse porté par le ministre de la communication du PJD et porte-parole du gouvernement, Mustapha Khelfi, attendu depuis plusieurs années, ne témoigne d’aucun réel progrès. Khelfi s’était engagé à produire un nouveau code qui ne contiendrait pas de peines privatives de liberté. Mais il renvoie, entre autres, à un article du code pénal publié ce mois-ci au bulletin officiel qui prévoit des peines de prison plus sévères, allant jusqu'à deux ans d’emprisonnement pour quiconque porte atteinte à la religion, au régime monarchique et à l’intégrité territoriale ou/et une amende de 20 000 à 200 000 dirhams, et jusqu'à cinq ans de prison et une amende de 50 000 à 500 000 dirhams si cela a lieu lors d’un discours public ou par voie de presse.

Ce nouveau code pénal que le Parlement se prépare à approuver consacre non seulement un statu quo au niveau des libertés individuelles (pénalisation de l’homosexualité et de la rupture du jeûne en public pendant le Ramadan, notamment), mais aussi un recul démocratique, d’après ses plus fervents critiques. « Ce projet en tractation consacre une vision passablement liberticide en total décalage par rapport à une société de droit et de libertés fondamentales » et constitue un « grave tour de vis », prévient Ben Othmane.

« Les réformes visant plus de démocratie et de libertés fondamentales attendront, regrette-t-il. Elles ne sont pas dans l’agenda du PJD. Pourtant, malgré ses retards et sa consécration du statut quo ante la Constitution aurait pu donner la possibilité d'une relative mise à niveau démocratique. Le PJD a choisi une autre voie. »

Pourtant, le PJD a de fortes chances de remporter ces élections et de rempiler pour cinq ans. Sans compter qu’il n’inquiète plus la frange moderniste de la société marocaine. Assistera-t-on tout de même, lors de la campagne électorale, à un réel affrontement politique et à la défense de deux projets de société, celui d’un parti défendant ouvertement les libertés individuelles (le PAM), qui se présente comme un challenger du PJD, et celui d’un défenseur patient de la lutte contre la corruption ? Rien n’est moins sûr car, si l’on se penche sur le fonctionnement politique du pays, les dés sont pipés.

Au bout du compte, rien ne change, selon les déçus d’une transition démocratique qui dure depuis près de vingt ans, dont de nombreux militants de la gauche dite radicale et des droits humains. Les plus sceptiques vont même parfois jusqu'à affirmer que les vainqueurs des élections sont interchangeables. Les partis politiques sont de plus en plus décrédibilisés et la séparation des pouvoirs et l'obligation de rendre des comptes – des revendications du Mouvement des Jeunes du 20-Février – ne sont toujours pas au rendez-vous.

Les scrutins électoraux intéressent d’ailleurs traditionnellement peu les Marocains, qui ne font pas confiance aux politiques et qui s'en remettent pour beaucoup au roi Mohamed VI ; le taux d’abstention, s’il a diminué en 2011, est en général élevé.

Comme une partie des Marocains, Lefnatsa ne perçoit aucun réel enjeu dans ce scrutin. Il s’abstiendra une nouvelle fois de voter, mais pour clairement exprimer une désapprobation politique.

« Le vrai pouvoir, il est ailleurs, dénonce-t-il. Le gouvernement n’est qu’une façade. Les décisions stratégiques sont prises ailleurs, au Palais et au sein des institutions internationales. Il y a une institution qui est au-dessus de tout et qui a le dernier mot. Ça ne change pas, dans le fond, qui gagne les élections. Le gouvernement ne décide pas de stratégie, des relations internationales, de la dette, de l’application de programmes imposés pas les institutions internationales… Il peut innover dans la répression. On lui laisse une marge. Celle de finaliser quelques décisions comme la destruction des acquis sociaux, les acquis relatifs à la retraite, la marge à droite de la virgule. »

Tag(s) : #Politique internationale

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