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Lettre d’Antoine de Saint-Exupéry à une inconnue 2

Antoine de Saint-Exupéry (29 juin 1900 – 31 juillet 1944), auteur français emblématique, est le père créateur du célèbre personnage le Petit Prince, héros du roman éponyme. Poète mais également rédacteur et aviateur, il meurt tragiquement pour son pays dans des circonstances plutôt douteuses. Dans son œuvre épistolaire Lettres à l’inconnue , Saint-Exupéry s’adresse directement à une ambulancière en faisant parler le Petit Prince de manière particulièrement onirique.

Je puis bien écrire encore puisque c’est ma dernière lettre. Mais j’écris couché et mes lignes s’en vont de travers, comme si j’avais bu : je n’ai bu qu’un peu de chagrin.

Ça m’ennuie que mon chagrin même soit abîmé. Ç’aurait été mélancolique si vous n’aviez pu venir. Mais pour tous, la vie est difficile. Je ne vous en aurais pas voulu. Je vous en ai voulu de me laisser attendre, et non de n’être pas venue. C’est le moins joli de mes souvenirs. Il ne fallait pas abîmer mes souvenirs.

Je voulais effacer ça. Il me fait un autre dernier souvenir. Voilà. Je me souviens d’avoir été berger. Je veillais seul. On dormait à côté de moi tout enroulée dans sa laine comme une brebis. Et je posais la main sur la toison de laine. Je veillais seul mon petit troupeau endormi.

Je posais la main sur le front têtu de la brebis. Ça la protégeait contre la vie. C’est difficile, la vie. Mais moi je connais bien les périls de mer. J’ai tant bourlingué dans le monde. J’ai tant eu soif, froid et peur. J’ai tant eu mal. Et puis aussi j’ai tant maraudé, j’ai tant sauté de murs, j’ai tant volé de fruits dans les vergers, je me suis tant promené avec l’amour sous les étoiles. Et j’étais ce soir-là comme un vieux capitaine plein d’expérience à bord d’un tout petit navire. Il fallait le conduire vers le jour… Il fallait lui faire, jusqu’au jour, douce la traversée de la nuit, comme de la mer.

Je disais au petit navire « vous êtes un bien joli petit navire, un brave petit navire aussi. Et je suis bien heureux d’avoir pu être, une fois, votre capitaine jusqu’au jour. »

Et je disais à la brebis, quand ça me plaisait mieux d’être berger, « vous êtes une bien jolie brebis, une brebis droite et courageuse. Et il est doux de poser la main sur votre laine. On a l’impression de bénir… »

Et puis quelquefois je rêvais que ce n’était ni une brebis, ni un petit navire. C’était une femme. Alors, j’imaginais que j’en étais responsable comme d’une maîtresse – jusqu’au jour. Alors je disais « dormez bien aimée… » Oh ! bien sûr ça ne voulait sans doute pas dire grand-chose sinon que j’ai tellement l’amour de l’amour. Je lui disais « dormez… » et aussitôt je la réveillais. C’est comme ça, l’amour.

Je lui disais « dormez… » et je la réveillais. Sans ça comment aurais-je pu l’endormir ?… Et quand je l’avais réveillée, oh je trichais ! Je pensais que l’on va aussi loin dans l’amour que dans le sommeil. Je voulais la faire voyager dans l’amour.

J’étais un peu le capitaine qu’emmène son navire là où il ne faut pas, dans les étoiles, j’étais un peu comme le berger qui mange sa brebis. J’étais un peu un cambrioleur du sommeil…

Voilà l’histoire que j’ai rêvée pour m’inventer un souvenir, un dernier souvenir qui vaille la peine. Je sais bien que ce n’est pas vrai. Je sais bien que ce n’est qu’un rêve sans aucun sens. Je sais bien que je n’ai le droit d’être ni berger d’une brebis, ni capitaine d’un navire, ni berger d’un navire, ni capitaine d’une brebis… mais si ça me plaît, à moi, d’oublier son oubli et de m’inventer un souvenir ?

A.

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