Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

15 OCTOBRE 2016 | PAR THOMAS CANTALOUBE

En matière de positionnement politique, le cas de la candidate démocrate est particulièrement opaque. Il a changé au fur et à mesure de sa carrière, et semble fréquemment dicté par l’opportunisme.

Il est à peine exagéré de dire qu’un des plus grands mystères de la politique américaine, après l’assassinat de Kennedy, est le positionnement idéologique d’Hillary Clinton. Après vingt-trois années passées sur le devant de la scène nationale, on continue de lui attribuer toutes les convictions possibles. Pour Fox News et les médias de la droite radicale, elle est une marxiste à peine déguisée (un exemple parmi d’autresici). Pour les progressistes qui ont soutenu Bernie Sanders lors des primaires du début 2016, elle est avant tout un pion de Wall Street et de l’élite conservatrice (ici).

Même les observateurs politiques extérieurs ont du mal à se mettre d’accord : pour certains, elle est une républicaine modérée dans le moule d’Eisenhower ou de Nixon, pour d’autres elle est la championne du centre-gauche, ou alors la dernière représentante d’une espèce disparue : les « cold war liberals ». Un électeur a du mal s’y retrouver… Hillary Clinton elle-même n’aide guère à clarifier le paysage : en 2008, lors de sa campagne des primaires contre Obama, elle avait tenté de déborder le futur président par la droite ; en 2016, contre Bernie Sanders, elle a tout fait pour se rapprocher de son adversaire clairement ancré à la gauche du parti démocrate. Enfin, on peut l’entendre sur un enregistrement clandestin devant des donateurs en février 2016réclamer le territoire allant du centre-gauche au centre-droit…

 

Hillary Rodham, quand elle n'était pas encore Clinton, et qu'elle s'était positionnée clairement à gauche.Hillary Rodham, quand elle n'était pas encore Clinton, et qu'elle s'était positionnée clairement à gauche.
On retrouve cette même ambiguïté de positionnement, ou en tout cas une certaine propension à changer de position, dans ses débuts en politique. Issue d’une famille conservatrice, ses premiers pas dans ce domaine furent pour soutenir la campagne présidentielle du républicain Barry Goldwater en 1964 puis en tant que présidente des Jeunes Républicains de son université, Wellesley College. Quelques années plus tard, elle avait basculé et défendait le candidat démocrate anti-guerre du Vietnam Eugene McCarthy, puis devenait assistante de recherche auprès du comité législatif pour la destitution de Richard Nixon.

 

Aujourd’hui, quand on examine son parcours politique propre depuis 1993 – année de l’accession à la Maison Blanche de son époux –, on recense deux points de repère saillants. Le premier est le mandat de Bill Clinton, le second son vote pour autoriser la guerre en Irak en 2002. Carl Bernstein, un de ses meilleurs biographes, raconte dans son ouvrage Une femme en marche deux anecdotes qu’il situe lors des premières années de son arrivée à Washington aux côtés de Bill. Chargée de la réforme de l’assurance santé, elle propose un plan ambitieux (et compliqué) pour créer un système public, mais un certain nombre de conseillers du président estiment que ses propositions ne font pas la part assez belle aux entreprises privées de santé. Lors d’une réunion de cabinet, elle lance à son époux :« Tu n’as pas été élu pour mener la politique de Wall Street ! » Quelques mois plus tard, alors que Bill Clinton a décidé de consacrer une grande partie de son énergie à la réduction du déficit budgétaire, elle se range du côté des démocrates qui y sont opposés en déclarant, en privé : « Nous ne sommes pas venus ici pour passer tout notre temps à tailler dans les déficits créés par les républicains. »

Il semble donc bien que, dans le combat symbolique qui a opposé les deux RR au début du double mandat de Bill Clinton (Robert Reich, secrétaire au travail et figure de la gauche sociale, interviewé ici sur Mediapart, et Robert Rubin, ancien de Goldman Sachs devenu conseiller économique du président), Hillary Clinton se soit rangée du côté des progressistes. Pourtant, après la défaite législative des démocrates en 1994, elle s’est ralliée aux politiques de « triangulation » de Bill et de son conseiller Dick Morris, un homme qu’elle a fait venir à la Maison Blanche et qui, depuis, a rejoint la droite dure. Selon Bernstein, à partir de cet instant-là, elle est devenue « trop prudente, trop disposée au compromis, trop soucieuse des intérêts établis. Comme elle le dira elle-même lors de sa campagne pour le Sénat en 2000 : “J’appartiens désormais à l’école des petits pas.” »

Si les années Bush, la crise financière de 2008, puis les difficultés d’Obama ont rendu les Américains nostalgiques des « années Bill Clinton » qui avaient vu l’essor d’Internet, la croissance économique et la paix, beaucoup, à gauche, n’ont pas oublié qu’elles ont été marquées par des politiques néolibérales guère éloignées de celles défendues par les conservateurs. L’obsession des déficits budgétaires, la dérégulation de l’industrie bancaire qui a ouvert la voie à la crise de 2008, l’application de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), la réforme de l’assurance chômage imposant aux bénéficiaires d’allocations de faire des travaux d’intérêt général, les lois renforçant la sanction des criminels impliqués dans les affaires de drogue (en majorité afro-américains), ou encore la politique hypocrite sur les homosexuels dans l’armée (« Don’t ask, don’t tell »)… toutes ces mesures sont aujourd’hui considérées par les progressistes comme des vestiges néfastes.

Ce n’est pas un hasard si les deux mouvements sociaux les plus ambitieux qui ont émergé ces dernières années aux États-Unis se réfèrent explicitement aux errements de l’ère Clinton : Occupy Wall Street, qui souhaite renforcer la régulation des banques et des institutions financières, et Black Lives Matter qui dénonce la criminalisation de la jeunesse noire. Face à cela, Hillary Clinton est fort ennuyée. Contrairement à Barack Obama, qui s’était démarqué des politiques de Bill Clinton lors de sa campagne de 2008, elle n’a bien évidemment pas cette latitude. « On reproche toujours à Hillary les politiques de son mari durant les années 1990 parce qu’elle ne les a jamais critiquées », explique Joe Connasson, un des biographes du couple. « Mais elle ne pouvait évidemment pas s’en désolidariser quand elle était première dame, imaginez le scandale que cela aurait provoqué ! Aujourd’hui, Bill fait partie du patrimoine des démocrates, en bien comme en mal, et elle fait campagne sur le souvenir des années fastes so

En dehors de ses convictions féministes, elle n’a guère de principes

En revanche, ses bilans de sénatrice de l’État de New York de 2001 à 2009 et de secrétaire d’État de 2009 à 2013 sont les siens propres (nous reviendrons sur ses années de diplomate en chef dans le quatrième épisode de notre série). Ses huit années d’élue sont en partie dissimulées par un unique vote : celui d’octobre 2002, autorisant George W. Bush à recourir à la force en Irak. À l’instar de la majorité de ses collègues démocrates (y compris les actuels vice-président et secrétaire d’État Joe Biden et John Kerry), elle a approuvé la résolution, et ne cesse de s’en mordre les doigts depuis.

Comme l’a souvent fait remarquer Bernie Sanders (qui avait voté contre) : « Hillary se vante de son expérience, mais à quoi sert-elle si on ne prend pas les bonnes décisions lors d’un vote historique ? » Selon Joe Conason qui, en tant que journaliste, suit les Clinton depuis deux décennies, « la décision d’Hillary sur l’Irak est certes le produit de son tempérament de faucon, mais surtout de sa volonté d’aller dans le sens du vent et de ménager ses ambitions. Or, à l’époque, ne pas s’opposer à Bush était la solution la plus facile ». Elle a payé cette erreur en 2008 face à Obama et elle continue d’en subir les conséquences aujourd’hui.

La gauche du parti démocrate se défie d’elle, estimant qu’en dehors de ses convictions féministes, elle n’a guère de principes et que, comme son mari, elle vit avant tout pour gagner, quels que soient les renoncements. À deux reprises lors des primaires de 2016, elle avait par exemple cité comme modèle son « bon ami Henry Kissinger », se disant qu’une telle référence ne pouvait qu’être glorieuse. Face à la consternation d’une partie de la gauche, qui estime que la place de Kissinger devrait être au fond d’une prison, elle avait ensuite retiré cette mention de ses discours. De la même manière, Donald Trump a beau jeu de dénoncer en Bill et Hillary Clinton des politiciens soumis à l’argent, puisqu’ils avaient accepté d’assister à son troisième mariage en 2005 après qu’il avait donné de l’argent à la Fondation Clinton.

 

Hillary Clinton à Derry (New Hampshire), le 3 février 2016. © Thomas CantaloubeHillary Clinton à Derry (New Hampshire), le 3 février 2016. © Thomas Cantaloube

 

Les récentes révélations de WikiLeaks, qui a obtenu des courriels issus de la boîte mail de John Podesta, son directeur de campagne, sont assez révélatrices. On y décèle tout d’abord une obsession de l’image et du qu’en-dira-t-on au détriment des discussions politiques de fond. Comme le résume cet article du New York Times « Les débats privés entre ses conseillers – sur les échanges commerciaux, le mouvement Black Live Matters ou la régulation de Wall Street – tournent souvent autour de l’avantage politique ou des chausse-trappes dans l’adoption de telle ou telle position, sans jamais se préoccuper de ce que madame Clinton pense vraiment. »

Ensuite, la teneur des discours privés fort lucratifs de l’ancienne secrétaire d’État devant les grandes banques de Wall Street souligne ce dont tout le monde se doutait, sans en avoir la preuve puisqu’elle a refusé d’en publier les retranscriptions. C’est-à-dire qu’Hillary Clinton est très à l’aise avec les milieux financiers, qu’elle estime qu’ils ont leur part à jouer dans la régulation de leur propre industrie, et qu’on les a accusés injustement d’avoir provoqué la crise de 2008. Autrement dit, ce qu’elle dit en privé devant les banquiers contraste grandement avec ce qu’elle a dit en public depuis le début de la campagne, notamment lorsqu’elle était attaquée sur le sujet de Wall Street par Bernie Sanders lors des primaires.

Le réquisitoire du procureur face à « Hillary, le double jeu » semble implacable. Et pourtant, lorsqu’on examine son parcours de sénatrice et ses votes au Congrès à la lumière du modèle statistique établi par les politologues Keith T. Poole et Howard Rosenthal, Hillary Clinton fait plutôt figure de progressiste : durant ses huit années à la chambre haute, elle se classe en onzième position des élus du Sénat les plus à gauche (sur cent)… devant un certain Barack Obama lorsqu’ils siégeaient ensemble. Ce modèle théorique ne dit bien entendu pas tout, mais il montre que, relativement aux autres élus démocrates, Hillary Clinton n’est pas aussi conservatrice qu’on le dit. Dans le même ordre d’idées, la plateforme du parti démocrate adoptée à la convention de juillet 2016, sur laquelle elle fait campagne pour la présidence, est l’une des plus à gauche de ces dernières décennies : elle prévoit le doublement progressif du salaire minimum (de 7,25 à 15 dollars), des restrictions sur les ventes d’armes, l’allégement de la dette étudiante, une loi sur l’encadrement des banques. 

 

 

« Hillary Clinton a deux problèmes face à la gauche de son parti », estime Karen Blumenthal, une autre de ses biographes, interrogée en février 2016. « Primo, elle fait de la politique de manière traditionnelle aux États-Unis, c’est-à-dire en récoltant des millions de dollars auprès des lobbies et des entreprises qui portent rarement les intérêts progressistes dans leur cœur. Secundo, c’est une geek de la politique, c’est-à-dire que tout ce qu’elle propose comme solution à un problème est toujours éminemment détaillé, et souvent complexe : elle ne raisonne pas en termes de slogans qui vont tenir sur un autocollant. » Ou, comme se moquent souvent les comiques américains : « Si vous avez des problèmes d’insomnie, allez sur le site d’Hillary et examinez ses propositions de loi ! »

Alors Hillary, de gauche ou de droite ? Il faut se résoudre à l’idée que c’est un débat qui n’est pas près d’être clos. Même si elle s’installe à la Maison Blanche, il n’est pas garanti qu’on puisse y voir plus clair tellement la machinerie grippée entre l’exécutif, le Congrès et la Cour suprême tend à laminer toutes les positions audacieuses. Au fond, et puisque c’est elle qui le propose dans l’enregistrement clandestin sus-cité où elle dit occuper le centre de l’échiquier, il faut, pour le moment, se résoudre à accepter qu’elle n’est ni véritablement à gauche, ni complètement à droite.

 

us son mari. En faire l’examen critique lui causerait plus d’ennuis qu’autre chose. »

Tag(s) : #Politique internationale

Partager cet article

Repost 0