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par Sandy Tolan*
 
Au cours de ces vingt années, ou plus, depuis la signature des accords d'Oslo en 1993, dont certains pensaient qu'ils mettraient Israéliens et Palestiniens sur la voie de la paix, et depuis la parution du document intitulé «Une rupture nette et claire» qui avait été rédigé pour saborder ces accords, la population de colons installés sur la rive ouest du Jourdan a augmenté de 109.000 à près de 400.000 (dont environ 15 pour cent sont des Américains).
 
Jérusalem-Est, qui devait être la capitale d'un Etat palestinien, est maintenant entourée par 17 colonies juives. Sur le papier, les Palestiniens contrôlent 18 pour cent de la rive ouest (connue aussi sous le nom de Zone A), soit 4 pour cent du total de la surface d'Israël/Palestine. Ce qui doit être la patrie des Palestiniens est quadrillé de bases militaires, de routes réservées exclusivement aux colons, et centaines de barrages de police et de barrières, le tout dans un territoire qui a la taille du Delaware, le second plus petit Etat des USA. On estime que 40 pour cent des adultes mâles palestiniens et des milliers d'enfants ont connu les prisons israéliennes, et parmi eux nombreux sont les captifs qui sont encore en état d'arrestation sans avoir jamais été accusés de quelque crimes que ce soit.
Israël : un Etat-Apartheid
Israël a, en essence, créé là un Etat à la Jim Crowe, une réalité séparée et inégale : une «solution» d'un Etat unique, qu'il est seul à contrôler. Les USA n'ont pratiquement rien fait pour empêcher cette réalité (à part des paroles plaintives périodiques rédigées avec soin par le Département d'Etat) pendant que son allié allait de l'avant sans frein.
Depuis James Baker, secrétaire d'Etat sous le premier Président Bush, et avant -suffisamment avant- la signature de l'accord d'Oslo, aucun leader américain n'a menacé de bloquer les financements d'Israël à moins qu'il arrête de construire des colonies sur des terres palestiniennes. Le dicton «Les amis ne laissent leurs amis conduire alors qu'ils sont ivres» ne s'applique plus dans les relations entre les USA et Israël. Au contraire, ce que nous entendons, ce sont des engagements réguliers de promesses «d'un engagement absolu, total, et sans réserves pour la sécurité d'Israël». C'était, en fait, les mots du vice-président Joe Biden au cours d'une visite en Israël faite en 2010, une promesse offerte, comme de juste, quelques heures seulement avant que le gouvernement de Netanyahu n'annonce la construction de 1.600 appartements à Jérusalem-Est.
«L'engagement sans réserve» en 2016 veut dire ces 38 milliards de dollars pour ce qu'Obama a appelé «la technologie d'armements la plus avancée du monde». Cela inclut 33 F-35 Lockheed, au prix de 200 millions de dollars par avion, qui est une partie d'un système d'armement de 1,5 mille milliards de dollars subventionné par les USA. D'autres équipements militaires mortels vont aller à Israël : des avions-cargos, une nouvelle classe de navires de guerre dont les missiles guidés vont être certainement dirigés contre Gaza, et encore plus de missiles Hellfire fabriqués par Lockheed. Si l'histoire récente en est un indicateur, il faudrait ajouter à cet arsenal une nouvelle livraison de bombes, grenades, torpilles, lance-roquettes, mortiers, canons de campagne lourds, mitrailleuses, fusils d'assaut, pistolets et baïonnettes. Au titre de cet accord, les fabricants d'armes américains fourniront 100 pour cent de cet armement, tandis que les fabricants d'armes israéliens seront exclus de l'aide militaire américaine. Un porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré : «C'est une solution gagnant-gagnant pour la sécurité d'Israël et l'économie américaine».
La Maison-Blanche de Clinton (ou Trump) et Israël : si ça change, ce ne peut être que pour le pire
La politique actuelle -si on peut la nommer ainsi- peut probablement se résumer ainsi : plus d'armements et encore plus d'armements, pendant que Washington se lave les mains de ce qui continue à être connu sous le nom de «processus de paix» (en dépit de cette feuille de vigne encore en place). Aujourd'hui, ce processus n'existe plus fonctionnellement. Et il est probable que de ce côté rien ne changera, que Clinton ou Trump l'emporte. Si ça change, ce ne sera que pour le pire.
 
Pendant la primaire de la campagne électorale, par exemple, Hillary Clinton a promis d'inviter Netanyahu «au cours du premier mois de mon mandat» en vue de «réaffirmer» le «lien indéfectible de Washington avec Israël».
Dans un discours à l' Américan Israël public affair committee (AIPAC) qui se donne lui-même le qualificatif de «lobby américain pro-Israël», elle a été virtuellement silencieuse sur le problème des colonies israéliennes, si ce n'est de promettre de protéger Israël contre ses propres violations du droit international. Elle a attaqué Trump, à sa droite, dénonçant son souhait, exprimé une fois, de rester «neutre» pour ce qui est du problème d'Israël et de la Palestine.
Dans les années quatre vingt dix, comme première dame, Clinton avait créé la polémique en murmurant le mot «Palestine» et en embrassant sur la joue Souha, la veuve de Yasser Arafat.
Haïm Saban, le grand pourvoyeur de financement de la campagne électorale de Clinton et de la Fondation Clinton
Maintenant, elle embrasse étroitement ceux qui pensent qu'Israël ne peut pas faire de mal, y compris le milliardaire hollywoodien, Haïm Saban, qui a versé au moins 6,4 millions de dollars, et encore plusieurs millions de plus à la Fondation Clinton et au Comité national démocratique. Saban, un Israélo-Américain, se décrit comme un «homme avec un seul problème, et mon problème est Israël». L'an dernier, il a convoqué à Las Vegas une réunion «secrète» avec son ami le milliardaire Sheldon Adelson, le financier d'une panoplie de candidats républicains, et un grand soutien aux projets de colonisation israélienne. Leur objectif : empêcher si ce n'est criminaliser, le mouvement pro-palestinien, «boycotter, désinvestir et sanctionner» ou BDS. Ce mouvement de boycott vise les institutions culturelles et les entreprises, y compris celles qui profitent de l'occupation de la rive ouest. Son approche est la même que celle du mouvement qui a imposé des sanctions contre l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid. Avec les millions de dollars de contribution de Saban a son «trésor de guerre», Clinton a écrit à son bienfaiteur pour exprimer «son inquiétude à l'égard du BDS. «Je suis à la recherche, a-t-elle ajouté, de vos idées et de vos recommandations pour que nous travaillions ensemble pour contrecarrer le BDS». Pourtant, c'est un mouvement non-violent qui a pour objectif de s'opposer aux violations par Israël des droits de l'homme à travers des pressions économiques et politiques directes, non par les attaques armées ou les actes terroristes. Clinton préfère-t-elle les attaques-suicides et les roquettes ? Peu importe que ce mouvement, relativement modeste, ait été endossé par une kyrielle de syndicats internationaux, d'associations universitaires, de groupes religieux chrétiens, de la Voix juive pour la paix, et du titulaire du prix Nobel de la paix, Desmond Tutu. A la racine du BDS -Clinton y a fait allusion de manière sombre-, il y aurait l'antisémitisme.
Elle a écrit à Saban : «A une époque où l'antisémitisme est en hausse à travers le monde, nous devons répudier les efforts vigoureux de calomnier et de saboter Israël et le peuple juif». Quant à Trump, certains Palestiniens ont été encouragés par sa déclaration à Joe Scarborough, de la chaîne américaine MSNBC, qu'il «pourrait être en quelque sorte un gars neutre pour ce qui est de ce problème». Il a déclaré à l'Associated Press : «J'ai une question sérieuse pour ce qui est de la volonté des deux parties en conflit de vouloir ou non en venir à un accord -si ou non Israël est disposé à sacrifier certaines choses». Pourtant, Trump, par la suite, s'est aligné sur l'orthodoxie républicaine, promettant, entre autres, de déménager l'ambassade américaine à Jérusalem, un test pour les soutiens de la droite dure en Israël, et la garantie virtuelle que Jerusalem-Est, au centre du rêve palestinien d'un Etat, restera entre les mains d'Israël. A court terme, donc, les perspectives d'une paix juste sous l'égide américaine sont aussi sombres qu'elles l'aient jamais été, bien que les responsables américains sachent très bien qu'une solution juste à ce conflit enlèverait aux jihadistes un outil essentiel de recrutement. Au cours des quatre à huit prochaines années, le leadership américain, à travers tous les indices qui sont disponibles actuellement, a ancré le statu quo, ce qui veut dire une combinaison de surarmement et d'accord de facto à la confiscation par Israël de terre palestinienne, avec, probablement, les déclarations insignifiantes du Département d'Etat.
Le changement viendra avec de la patience
Cependant, comme Jim Crowe (le symbole de la ségrégation raciale aux USA), comme l'apartheid d'Afrique du Sud, le statu quo ne peut pas durer éternellement. Un jour viendra où le futur de la région ne sera plus entre les mains de ceux à Washington qui s'autoproclament «honnêtes intermédiaires» et qui donnent des leçons sur les formes de non-violence aux Palestiniens, sans leur offrir d'autre choix que la reddition. Au vu de la longue histoire de la résistance palestinienne, il est quelque peu absurde de s'attendre à une telle reddition maintenant et, en particulier, il n'est pas sage de jeter l'opprobre sur le BDS, un mouvement de non-violence spécialement au vu de ce que nous savons des types de résistances qui sont possibles.
Que ce soit par la résistance pacifique ou d'autres moyens, le statu quo changera, en partie, parce que c'est indispensable : une structure aussi tortueuse que cela ne peut rester debout par elle-même. Déjà, les tentatives monumentales de l'AIPAC de saboter l'accord avec l'Iran ont conduit à une défaite humiliante et ce n'est qu'un avant-goût de ce qui, tôt ou tard, le futur peut apporter. Après tout, de jeunes Américains, y compris de jeunes Juifs, sont de plus en plus opposés à la domination des terres palestiniennes par Israël, et de plus en plus en faveur du mouvement de boycott. De plus, l'équilibre des forces est en train de bouger dans la région. Nous ne savons pas comment la Russie, La Chine, la Turquie, et l'Iran opéreront là dans les années à venir. Mais, vu le chaos actuel, l'influence des USA diminuera sans doute avec le temps.
Probablement s'avérera-t-il utile, à la fin, d'abandonner l'illusion de la solution des deux Etats, maintenant en état d'agonie avancée, du moins telle qu'elle a été envisagée dans les accords d'Oslo. Dans le langage de ces accords, après tout, ni le mot «liberté» ni le mot «indépendance» n'apparaissent, alors que le mot «sécurité» est mentionné 12 fois. Dans un régime d'isolement croissant, les Israéliens ont de manière constante saboté la souveraineté palestinienne, aidés et encouragés qu'ils sont par un acquiescement américain aux projets de colonisation en cours. Il y a, du moins maintenant, une occasion de jeter les bases de quelque nouveau type de solution fondée sur les droits de l'homme, sur le droit de circulation, sur l'arrêt total des colonisations, sur l'accès à égalité à la terre, à l'eau, et aux lieux de culte.
*Professeur à l'Ecole Anenberg de journalisme et de communication de l'Université de la Californie du Sud, USA, (publié sur Huffington Post le 18 octobre 2016, traduit par Mourad Benachenhou)

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