Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

L’ONU se donne pour patron l'ancien chef du Haut-commissariat aux réfugiés

7 OCTOBRE 2016 | PAR CELHIA DE LAVARÈNE

L’ancien premier ministre portugais Antonio Guterres deviendra, le 1er janvier prochain, le neuvième patron des Nations unies. À la tête du Haut-commissariat pour les réfugiés de 2005 à 2015, il a reçu le soutien unanime des 15 membres du Conseil de sécurité, le 6 octobre.

New York (Nations unies), de notre correspondante.- C’est le Russe Vitaly Churkin, président du Conseil de sécurité pour le mois d’octobre qui, prenant tout le monde au dépourvu, l’a annoncé: l’ancien premier ministre portugais Antonio Guterres deviendra, le 1er janvier prochain, le nouveau secrétaire général des Nations unies. Vitaly Churkin a fait cette annonce, flanqué des quatorze autres membres du Conseil – une première dans l’histoire de l’ONU où, c’est un principe, le nom du candidat est annoncé par le seul président.

La Russie tenait-elle par cette mise en scène inédite à prouver que les dissensions entre Washington et Moscou n’avaient eu aucun impact sur le choix du successeur de Ban Ki-moon à la tête de l’ONU ? Il y a encore peu de temps, de nombreux pays, dont la Russie, se prononçaient en faveur d’une candidate d’Europe de l’Est. « Nous pensons vraiment que c’est le tour de l’Europe de l’Est d’occuper ce poste, et nous aimerions que ce soit une femme », affirmait sans sourciller Vitaly Churkin, lors d’une récente conférence de presse.

En coulisses, il en allait autrement. Les Russes, s’ils n’étaient pas défavorables à la candidature de Guterres, hésitaient encore un peu. Ils devaient d’abord prouver au monde qu’ils soutenaient un Européen de l’Est – un vrai jeu de dupes. Paris, de son côté, qui avait reçu des Russes l’assurance qu’ils ne s’opposeraient pas à Guterres, son candidat, avait peur qu’au dernier moment, soit parce qu’ils l’auraient planifié en douce, soit parce que la crise syrienne les aurait amenés à changer leur position, ils ne le soutiennent plus. Les discussions semblaient bloquées, à tel point que des diplomates ébauchaient déjà l’idée de devoir nommer un secrétaire général par intérim. Au cas où le consensus ferait défaut.

Malgré ses scores satisfaisants, en tête des 5 scrutins préliminaires, Guterres n’avait pas convaincu tous les membres du Conseil – les Britanniques et Néo-Zélandais avaient plusieurs fois voté contre lui. « Les Américains étaient à l’aise sans être enthousiastes », explique un participant.

Que s’est-il passé pour que Moscou ne fasse pas usage de son veto et accepte un candidat européen, dont le pays est membre de l’Otan de surcroît ? Pour ce haut fonctionnaire,« les Russes n’ont jamais eu l’intention d’accepter un Européen de l’Est. Homme ou femme. Après deux Africains, Boutros-Ghali et Kofi Annan, ç’aurait dû être normalement au tour de l’Europe de l’Est de présenter des candidats. D’emblée, il y a eu des problèmes. Les candidats trop proches de Moscou n’étaient pas acceptables pour les Occidentaux, et les candidats anti-russes, ceux qui avaient souffert du joug soviétique, étaient rejetés par les Russes. Ce que nous venons de voir n’est pas un revirement. C’est de la géopolitique. »

Des propos confirmés par le représentant permanent d’un pays d’Europe de l’Est. Pour lui, il ne fait aucun doute que Guterres représente le parfait compromis. D’un côté, il y avait Irina Bokova, actuelle directrice de l’Unesco et préférée de Moscou, qui n’avait pas le soutien des Occidentaux. De l’autre, Kristalina Georgieva, candidate imposée par Angela Merkel et Theresa May et soutenue par les États-Unis, qui s’est déclarée fin septembre. L’insistance de ces deux pays (Etats-Unis et Royaume Uni) a profondément agacé les Russes qui, par ailleurs, ne voyaient pas d’un bon œil l’entrée de la 3e vice-présidente de la Commission européenne dans la course. Ils n’oublient pas que c’est l’Union européenne qui leur a imposé des sanctions après l’annexion de la Crimée.

À bien des égards, le processus de sélection aura été surprenant et différent des précédents. « La procédure a été tranquille de A à Z et l’état d’esprit positif. La France a joué un rôle majeur dans cette nomination. Elle a fait en sorte que les P5 (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie) soient tous d’accord. Un exploit, compte tenu de l’ambiance actuelle au sein du Conseil », affirme un membre non permanent du Conseil.

Désigner un candidat qui se rangera aux vues des cinq membres permanents du Conseil de sécurité – et plus particulièrement aux vues des États-Unis et de la Russie –, qui ne sera ni trop directif, ni trop intrusif dans les affaires du monde et dont la personnalité ne sera pas trop flamboyante, n’est pas monnaie courante. Comment, dans ces conditions, les membres du Conseil sont-ils parvenus à se mettre d’accord sur un homme dont la forte personnalité n’est plus à démontrer, qui ne pratique pas la langue de bois, et l’a maintes fois prouvé lorsqu’il présidait aux destinées du Haut-commissariat aux réfugiés, de 2005 à 2015 ?

Il le restera jusqu’en 2002. Il connaît parfaitement les Nations unies. Il en connaît les rouages aussi bien que les limites et les failles. Au cours des dix années qu’il a passées au HCR, il n’a eu de cesse de mobiliser la communauté internationale sur le sort des réfugiés et des migrants. « Je suis candidat au poste de secrétaire général pour pouvoir faire quelque chose afin d’éliminer les sources de la souffrance humaine que j’ai vécues d’une façon tellement tragique pendant les dix dernières années », déclarait-il le 20 juin dernier sur RFI.

La nomination d’un nouveau secrétaire général à la tête de l’Organisation donne toujours lieu à des marchandages entre les pays qui veulent voir leur candidat élu, et ceux qui n’ont pas envie de voter pour lui. En coulisses, on dit que si les Russes n’ont pas mis leur veto à la candidature du Portugais, c’est parce qu’ils ont reçu l’assurance d’obtenir ce qu’ils souhaitaient : la tête du Département des affaires politiques (DPA), détenu depuis presque vingt ans par les Anglo-Saxons, ainsi qu’une profusion de postes d’ASG (assistant secrétaire général) et de USG (secrétaire général adjoint.) Les États-Unis lorgnent le Département du management (ils veulent mettre fin au gaspillage). Les Japonais se verraient bien à la tête du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Les Chinois, qui regardaient le Département des opérations du maintien de la paix avec convoitise, n’avaient pas lésiné sur les moyens de l’obtenir : ils avaient annoncé une enveloppe de 100 millions de dollars pour la formation des casques bleus en Afrique, ainsi que l’envoi de 8 000 hommes. Ils auraient finalement obtenu le poste de conseiller militaire. La France, qui a soutenu depuis le début la candidature de Guterres, aurait-elle obtenu l’assurance de garder le maintien de la paix ? Les négociations se poursuivent intensément. On murmure même que Ségolène Royal se verrait bien à la tête du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). À suivre !

LIRE AUSSI

Après l’annonce de la nomination de Guterres, qui s’est répandue comme une traînée de poudre dans les 38 étages du secrétariat, un haut fonctionnaire déclarait, se faisant le porte-parole de tout le staff : « On ne pouvait rêver meilleur candidat. Après dix ans d’incompétence, l’ONU s’apprête à retrouver son rayonnement. » Guterres parviendra-t-il à redonner à l’ONU une dignité que, pendant de trop longues années, elle avait perdue ? Aura-t-il les coudées franches ? Représentera-t-il cette autorité morale dont l’ONU a tant besoin ?

S’il est parvenu à prouver qu’en tant que haut-commissaire aux réfugiés, il savait faire preuve d’autorité et tenir tête aux grandes puissances sur un sujet aussi difficile que les crises migratoires, il va dorénavant devoir démontrer qu’il est hautement capable de prendre la tête d’une organisation qui n’a plus aucune crédibilité sur la scène internationale, au plan de la paix et la sécurité et dans le domaine des droits humains. Une organisation qui, dans le conflit syrien, a été manipulée par les grandes puissances. Lors de son audition, le 12 avril dernier devant l’Assemblée générale, il a répété que la« migration doit être une option, pas un acte de désespoir ». Aux membres du Conseil qui lui demandaient s’il allait résister à la pression des P5, il a simplement répondu : « Je ne résisterai pas, mais je me battrai. »

Tag(s) : #Politique internationale

Partager cet article

Repost 0