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Réseau des Démocrates

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Pakistan, Chine, Moyen-Orient: l’Inde opère un tournant diplomatique

Pakistan, Chine, Moyen-Orient: l’Inde opère un tournant diplomatique

20 SEPTEMBRE 2016 | PAR GUILLAUME DELACROIX

L’attaque terroriste contre une base de l’armée indienne au Cachemire, dimanche 18 septembre, pousse le premier ministre indien, Narendra Modi, arrivé à mi-mandat, à clarifier sa politique étrangère : resserrer les liens avec les voisins immédiats et hausser le ton à l’égard des ennemis de toujours.

  • Qui se souvient des non-alignés ? Et qui sait qu'ils existent encore ? Les cent vingt États membres du mouvement, lancé en 1961 par l'Égypte de Nasser, la Yougoslavie de Tito et l'Inde de Nehru pour offrir une alternative à la binarité de la guerre froide, se sont retrouvés la semaine dernière dans l'île de Margarita, au Venezuela, sous la surveillance de quatorze mille soldats de l'armée bolivarienne déployés par leur hôte, le président Nicolas Maduro. Étonnamment, le premier ministre indien, Narendra Modi, a préféré rester chez lui, alors que la plupart des autres pays non-alignés ont été représentés par leur chef d'État ou de gouvernement. C'est la seconde fois seulement, en un demi-siècle, que l'Inde boude. Signe que la diplomatie indienne amorce un nouveau virage.

Certes, souligne l'historien marxiste Vijay Prasad, professeur au Trinity College du Connecticut, « la Yougoslavie n’existe plus et lÉgypte a perdu de son attractivité ». Mais s'agissant de l'Inde, il semble qu'il y ait « une prise de distance » délibérée avec l'idée du non-alignement, laquelle consiste aujourd'hui à défendre les intérêts des pays du Sud dans la mondialisation, dans le sillage de l'altermondialisme. « Le mouvement des non-alignés est-il à ce point vide de sens », pour que Modi ne juge pas nécessaire de faire le déplacement à Margarita ?, s'interroge Vijay Prasad, selon qui, au contraire, le monde multipolaire actuel « aurait besoin de leaders visionnaires ».

Le Cachemire est divisé en trois régions administrées respectivement par l'Inde au sud, le Pakistan au nord et la Chine à l'est © DR

Visionnaire, le premier ministre indien s'efforce justement de l'être sur la scène internationale. Mais s'il opère, depuis son arrivée au pouvoir, en mai 2014, un rapprochement avec les États-Unis, son objectif n'est ni de rallier un camp ou un autre, ni de continuer à être rangé parmi les pays en développement. Le tiers-monde, comme on disait autrefois. Son objectif est d'imposer l'Inde comme une nouvelle puissance régionale avec, en toile de fond, deux ambitions : endiguer les velléités expansionnistes de la Chine et affaiblir, autant que possible, le Pakistan, que le ministre de l'intérieur, Rajnath Singh, qualifie désormais ouvertement d'« État terroriste », au lendemain de l'attaque contre une base militaire indienne du Cachemire qui a fait dix-sept morts chez les militaires, dimanche 18 septembre.

Alors que Modi s'apprête à aborder la seconde moitié de son mandat, le nationalisme dont il se réclame prête, dans le sous-continent, à une nouvelle interprétation. Assimilé jusqu'ici au repli sur soi et à l'exacerbation communautaire au profit de la religion hindoue, à laquelle se rattachent huit Indiens sur dix, le nationalisme de Modi est en train de devenir un thème positif, estime Makarand R. Paranjape, professeur de littérature à l'université Jawaharlal Nehru de Delhi, soit un moyen subtil, pour l'Inde, de se hisser enfin dans la cour des grands. « Durant des décennies, le nationalisme a été considéré comme un concept dépassé, cétait presque devenu un gros mot, observe-t-il.Modi tente de lui redonner ses lettres de noblesse, dans le but de restaurer la fierté de ses compatriotes à légard de leur propre civilisation. » Une civilisation jugée« moribonde », après le départ des Britanniques en 1947, alors qu'elle aurait au contraire une mission à accomplir sur Terre.

« Le nationalisme indien est à lopposé des résurgences nationalistes qui se manifestent par la sortie du Royaume-Uni de lUnion européenne et par le doute qui habite dautres États européens face aux flux de migrants », affirme Makarand R. Paranjape. Narendra Modi s'inscrirait ainsi dans la droite ligne d'Aurobindo Ghose, le philosophe et professeur de yoga qui inspira la communauté d'Auroville, constituée dans les années 1970 au nord de Pondichéry. Ce dernier était convaincu que l'Inde avait un rôle mythologique à jouer dans le monde, celui de répandre le dharma, l'ordre cosmique universel. Il s'agirait donc d'une politique fondée sur un rayonnement culturel « allant bien au-delà des seuls intérêts propres de lInde ».

Ce n'est sûrement pas un hasard si, début septembre, consigne a été donnée à tous les ministres de multiplier les voyages à l'étranger. Dans bien des cas, l'objectif est d'encourager les investisseurs à venir dépenser leur argent en Inde ; une stratégie payante, puisqu'en deux ans, 55 milliards de dollars ont afflué dans le pays, soit 40 % de plus, en rythme annuel, que sous la précédente majorité. Mais si les membres du gouvernement Modi ont l'ordre de se rendre d'ici à la fin de l'année dans soixante-huit pays où aucun haut responsable indien n'a encore mis les pieds, c'est avant tout pour faire parler de l'Inde. Parmi eux : la Hongrie, le Panama, le Nicaragua, l'Estonie, la Lettonie, Malte… Modi, à lui seul, a déjà visité quarante-six pays depuis qu'il dirige l'Inde, dont certains plusieurs fois, comme les États-Unis, la Chine, la Russie et la France. Le contraste est saisissant avec la discrétion diplomatique qu'affectionnait avant lui le Parti du Congrès de la dynastie Nehru-Gandhi.

En Asie, Modi cherche depuis peu à établir des relations réellement cordiales avec ses voisins immédiats, après avoir soufflé le chaud et le froid pendant les deux premières années de la législature. L'Inde se targue souvent d'être l'un des rares pays au monde à ne jamais avoir attaqué personne, alors même qu'elle a des problèmes notoires avec à peu près tous ceux qui l'entourent. Le Pakistan naturellement, qu'elle accuse d'être le berceau du terrorisme et avec qui elle refuse tout dialogue sur la question du Cachemire.

La Chine, qu'elle doublera bientôt en nombre d'habitants et rêve de dépasser économiquement, tout en continuant d'avoir des frictions frontalières, aux deux extrémités de l'Himalaya comme dans les mers qui entourent le sous-continent. Le Népal, toujours vu comme une arrière-cour et à qui, l'hiver dernier, Delhi a imposé un blocus pour faire entendre la voix des minorités d'origine indienne auprès des autorités de Katmandou. Le Bangladesh, avec lequel l'Inde a des contentieux territoriaux et religieux récurrents. Le Sri Lanka enfin, dans les affaires duquel elle avait tenté l'ingérence pendant la guerre civile, au nom de la défense des Tamouls.

  • Des prises de risques calculés

    Sur certains de ces dossiers, Narendra Modi joue maintenant l'apaisement. Exemple au Népal, où il est soupçonné d'avoir œuvré en coulisses au changement de premier ministre, intervenu début août : il vient d'accueillir à bras ouverts le nouvel impétrant, le maoïste Pushpa Kamal Dahal, surnommé Prachanda. Au menu des discussions, le retour à l'approvisionnement normal du Toit du monde en carburants, denrées alimentaires et produits pharmaceutiques, n'en déplaise à Pékin, qui avait tenté d'y pousser ses pions l'an passé. « C'est une rencontre très importante de normalisation des relations bilatérales, celles-ci ayant été beaucoup chahutées ces derniers temps », souligne S.D. Muni, chercheur à l'Institut d'études et d'analyses dans le domaine de la défense (IDSA) de Delhi.

    Quelques jours plus tôt, Narendra Modi recevait la visite du président afghan Ashraf Ghani, avec lequel il entend là aussi resserrer des liens passablement tendus par les tentatives récentes de rapprochement de Kaboul avec Islamabad. En ligne de mire : la sécurité régionale et l'accès aux matières premières d'Asie centrale. « Une nouvelle dynamique est à l’œuvre au nord-ouest de lInde », explique C. Raja Mohan, directeur du think tank Carnegie India, dans les colonnes de The Indian Express : « Avec Modi, la stratégie de lInde repose sur des prises de risques calculés. »

    C'est vrai en Asie du Sud, mais également au Moyen-Orient, où la diaspora indienne se compte en dizaines de millions d'individus. « Delhi montre un intérêt politique et diplomatique sans précédent pour une région vitale pour sa sécurité et sa prospérité, on est passé de la défiance au pragmatisme », fait remarquer C. Raja Mohan. Dans un premier temps, Modi avait surtout montré de l'intérêt pour Israël. Aujourd'hui, il entend dépasser la problématique du conflit israélo-palestinien et faire preuve d'un activisme plus global. Alors qu'il ne s'était pas rendu dans la région pendant la première année de son mandat, il a visité au cours des douze derniers mois les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, l'Iran, le Qatar et la Turquie.

    Début septembre, Modi a en outre reçu en grande pompe à Delhi le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, afin de relancer les liens commerciaux entre les deux pays et renforcer la coopération dans le domaine de la défense. « Cest le symbole dun tournant dans la politique étrangère indienne et cest la première fois quil se passe quelque chose de concret entre lÉgypte et lInde depuis lâge dor du mouvement des non-alignés », relève C. Raja Mohan. Derrière les « prises de risques calculés », se cache pourtant l'autre facette de la diplomatie indienne. Une facette où la fermeté le dispute à la provocation.

    Avec la Chine, les tensions sont en train de se raviver à cause du corridor industriel que Pékin construit à travers le Pakistan, en vue d'obtenir un accès à la mer d'Arabie. À cause, aussi, des îlots que les Chinois s'arrogent en mer de Chine du Sud pour y installer des bases militaires, au mépris du droit international. Lors de la récente réunion du G20 à Hangzhou, Narendra Modi a clairement fait comprendre aux Chinois qu'il y avait des limites à ne pas franchir. Cet été, du reste, Delhi a annoncé son intention de déployer des missiles supersoniques dans l'Arunachal Pradesh, État du nord-est de l'Inde revendiqué dans sa partie septentrionale par Pékin et objet d'une guerre en 1962.

    « Les liens entre les deux géants d’Asie sont entrés dans une phase nouvelle, où les postures antagonistes deviennent la norme. Les actes ouvertement hostiles de la Chine obligent lInde à recalibrer ses positions et cette dernière na dautre choix que de travailler avec les autres pays dAsie du Sud pour résister », assure Harsh V. Pant, professeur au King's College de Londres. D'où, par exemple, la main tendue à la Birmanie d'Aung San Suu Kyi : fin août, le président Htin Kyaw a été reçu par Modi pour lancer de nouvelles coopérations bilatérales et pour entériner le projet d'autoroute devant traverser la Birmanie pour relier le nord-est de l'Inde à la Thaïlande.

    Avec le Pakistan enfin, Modi a clairement changé son fusil d'épaule. Lui qui avait invité à sa cérémonie d'investiture son homologue Nawaz Sharif, et qui était allé lui souhaiter, par surprise, en personne, son anniversaire, le jour de Noël 2015, ne veut plus entendre parler de dialogue. A fortiori après l'attentat du dimanche 18 septembre au Cachemiremené, selon toute vraisemblance, par des assaillants venus du Pakistan voisin, neuf mois après l'attaque contre la base de Pathankot, au Pendjab, qui avait fait six morts parmi les militaires indiens. À la tribune du sommet de l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (Asean), qui s'est tenu début septembre au Laos, Modi a mis en miroir « la plupart des pays de la région qui recherchent la prospérité économique par des voies pacifiques » et« ceux qui constituent une menace pour la paix en faisant du terrorisme une politique dÉtat », contre lesquels « laction la plus ferme » doit être engagée.

    C'est le Cachemire qui est, plus que jamais, le cœur du problème. Début juillet, le militant indépendantiste Burhan Wani, qualifié de terroriste par Delhi, a été abattu par les forces de sécurité indiennes. S'en sont alors suivies, tout l'été, des manifestations tournant à l'émeute. Le couvre-feu a été instauré sur place et le bilan approche maintenant les quatre-vingts morts civils. Nawaz Sharif ayant déclaré Burhan Wani« martyr » et prédit que la partie du Cachemire actuellement sous souveraineté indienne finirait un jour par être rattachée au Pakistan, Narendra Modi ne rate plus une occasion de dénoncer la violation des droits de l'homme dans le pays ennemi. Lundi 19 septembre, il a juré à ses concitoyens que les crimes terroristes ne resteraient pas impunis. Le penseur Vishnugupta Chânakya, contemporain d'Alexandre le Grand, disait qu'il y avait quatre manières de traiter ses rivaux : le dialogue, les cadeaux, la division et la punition. Vis-à-vis du Pakistan, Modi en était arrivé au troisième stade mais compte tenu des derniers événements, il est manifestement tenté par le quatrième. Deux ans et demi après son élection et l'expérience du pouvoir aidant, il se convertit à la realpolitik.

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