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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

LES OUBLIES

LES OUBLIES

Sur proposition de l’association Djazairouna, une vingtaine de personnes ont été rendre hommage, dix ans après, aux quatre cents victimes de Sidi Hammed.

Sidi Hammed croupit à une trentaine de kilomètres d’Alger et à cinq kilomètres de Meftah, l’un des hauts lieux de la fitna et de la barbarie, durant la décennie rouge.

Il faut deviner la route qui y mène, tant le village est enclavé. Adossé à la montagne, si proche d’elle, mais tellement isolé de la civilisation, on devine qu’il puisse être une proie facile pour les hordes sanguinaires.

« Il ne faut pas dire islamistes parce ces gens là, ne méritent pas que l’on évoque la religion, lorsque l’on parle d’eux ! », lance Fayçal la rage au cœur.

Pour arriver au cimetière, seule une piste boueuse, crevée de trous énormes, peut vous y mener à gros cahots. Des champs à l’abandon parlent de la déshérence que vit le bourg. Une pharmacie face au siège des gardes communaux témoigne toutefois que tout n’est pas perdu. Plus loin, des logements sociaux sont en train de monter.

A qui seront-ils attribués ? De futures émeutes sont à prévoir, lorsque viendra le temps de la distribution ; car, là comme ailleurs, les mêmes maux rongent la société : népotisme, clientélisme, chippisme, corruption, etc.

Le cimetière est situé entre la partie haute et la partie basse de Sidi Hammed. « Cette terre appartient à une citoyenne qui l’a « donné » - plutôt prêté - afin que le village enterre ses morts avec un minimum de dignité. On – quand ils vous disent, on, ici, cela veut dire l’administration, la houkouma et ses représentants - on lui a promis, pour la dédommager, de lui donner une terre ailleurs. Elle attend toujours ! » nous dit Sofiane, une moue significative aux lèvres.

Nous sommes entrés par une porte dérobée, ouverte à tous les vents. Les herbes folles dévoraient le cimetière entier ; les tombes en étaient pratiquement toutes recouvertes. Certaines se devinaient à peine, les plus petites ; sûrement celles des enfants.

Il faisait beau, quelques nuages filaient lentement vers la montagne toute proche. Deux gardes communaux sont entrés, venus aux nouvelles, dés qu’ils ont vu cet afflux d’étrangers envahir leur village, habituellement désert et délaissé.

Quelques jeunes sont arrivés, dont Hocine, contacté par Djazairouna pour organiser cette petite commémoration à la mémoire de ceux que l’on n’oubliera pas ; même si l’état du cimetière parle d’autre chose, que les gens qui n’ont pas vécu le drame d’une nuit sanglante, ne peuvent ni comprendre et encore moins s’imaginer.

Minute de silence, les têtes se baissent, les corps se figent, les idées passent à la recherche du temps perdu. Puis, tout le monde revient au réel, à ce pourquoi nous sommes là, dix longues années après le drame. Hocine raconte « le 11 janvier 1998 nous étions à la mi ramadhan à quelques minutes du ftour…les tables étaient toutes prêtes, lorsque ils ont attaqué les maisons du haut…un véritable carnage…ce que nous avons vécu ne peut être oublié »

A ce moment là Sofiane s’avance et poursuit « Nous habitions les maisons du bas, nous n’avons rien entendu ; ce n’est que trois heures après le drame que nous nous en sommes rendus compte »

Comment ont-ils opéré ? à l’arme blanche ? Ont – ils tiré ?

« Ils ont utilisé les deux » - Vous n’avez pas entendu les tirs ?

« Non, le vent entraînait les sons vers la montagne, nous n’avons rien entendu ! »

Hocine continue « il y a eu quatre cents tués et environ deux cents blessés…pour faire diversion ils ont fait éclater une bombe, beaucoup ont été touchés… (il montre la partie de sa tête qui a été atteinte par les éclats) … des jeunes femmes ont été enlevées. Vingt ou trente on ne sait pas au juste…celles qui n’ont pas voulu les suivre… celles qui leur ont résisté, elles ont été retrouvées égorgées sur les chemins qui mènent à la montagne… ». Il se tait, voix suspendue, yeux ouverts sur les images d’hier, cherchant peut-être les mots pour traduire l’indicible.

Fayçal prend le relais : « On ne peut pas dire que ce sont des musulmans, parce la religion ne peut expliquer l’horreur de ce que nous avons vu…une femme enceinte éventrée, des gens brûlés…la famille qui habitait dans cette maison (il montre la maison, toute de parpaings apparents, jouxtant le cimetière) ils étaient trente…tous égorgés…on aurait dit des spécialistes de la mort, des barbares pour lesquels il n’y a rien d’humain. Tout à l’heure, certains ont parlé du cimetière, de l’état où il se trouvait…cela fait dix ans, il ne faut pas l’oublier, que nous souffrons en silence, oubliés de tous…nous avons essayé de lutter contre l’oubli, mais lorsque l’administration vous fait subir tous les jours sa hogra… ya khouya el galb tab…on finit par ne plus croire en quoi que ce soit. Si les gens ne sont pas venus c’est parce qu’ils ne croient plus. Tout à l’heure j’ai croisé un père dont le fils est enterré ici, lorsque je lui ai demandé pourquoi il ne venait au cimetière, pas m’a répondu, tout simplement : « Allah yarhamou ».

Certains ne croient pas à l’utilité de pareils gestes, ils souffrent au fond d’eux-mêmes…mais ils n’oublient pas, nous n’oublierons jamais ». Fayçal à les larmes au bord des lèvres, mais se retient. D’autres questions fusent, des réponses continuent à dire ce que les mots ne peuvent traduire ; et c’est Fayçal qui explique : « Lorsque quelqu’un de chez nous veut parler de ces choses, il lui faut du temps pour se mettre à tout raconter. Au début, il lui faut deux minutes…il hésite…puis parle un peu plus… et lorsqu’il a démarré il est capable de parler durant trois heures sans s’arrêter ! ».

Nous sommes restés avec eux si peu de temps, pour les entendre parler pendant trois heures. Ils avaient tant et tant de choses à nous dire. Et, surtout, comment certains savent exploiter le malheur des autres, notamment l’administration qui mise sur l’ignorance des uns et la fatigue des autres pour retirer un mandat.

« Mais nous sommes plus coriaces qu’ils ne le pensent » nous dit Fayçal « une fois que l’on a compris leur jeu, c’est à qui va aller jusqu’au bout…et généralement c’est nous qui y allons…même si l’on perd beaucoup d’argent en allez et venues en frais de transport ! »

Ali, un patriote, les yeux rougis par les larmes, nous montre ses blessures. La moitié du mollet gauche est arrachée, des impacts de balle dans les jambes et la poitrine. A se demander comment il a pu en réchapper. Ils ne vous disent pas qu’ils ne comprennent rien à cette réconciliation nationale qui a vu leurs assassins et leurs tortionnaires toucher des sommes dont ils ne pouvaient rêver, et venir narguer tout leur monde, au vu et au su de tous, sans être inquiétés. Mais ils vous le font comprendre.

Comme ils vous font comprendre que de remuer le couteau dans les plaies vives qu’ils portent toujours en eux, voilà bien dix années, cela sert à quoi, si cela n’est pas suivi d’actions pour rétablir des droits ?

El galb tab ya khouya, nous serons toujours les oubliés !

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