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Critères géographiques de détection et sélection de jeunes talents sportifs – Cas des wilayas d'El-Bayadh et Naâma –

Etude effectuée par Yahiaoui Boubeker, ex-Inspecteur d'EPS

Enseignant universitaire associé

  • Introduction

Après les jeux olympiques et paralympiques de Rio de Janeiro en août et septembre 2016, nous sommes à l'heure des bilans. L'honneur de l'Algérie est sauf grâce aux deux médailles d'argent de Mekhloufi Tewfik aux 800m et 1500m des Jeux Olympiques, et grâce aux 16 médailles remportées par les braves parmi les braves des algériens handicapés aux Jeux paralympiques. On le voit à l'évidence: les jeunes ne demandent qu'à être bien pris en charge. Le sont-ils vraiment?

Ne voulant pas tomber dans les débats inextricables se rapportant à la responsabilité des personnes en charge du sport algérien, nous aimerions aller vers la reconnaissance des richesses et compétences de notre jeunesse, et trouver les moyens de les aider. C'est dans ce sens que nous ressortons un travail ancien, que nous avions présenté à l'occasion de la première université d'été du sport algérien, au CREPS d'Aïn-El-Turck, Oran, en 1986. Il nous semble d'actualité au moins sous deux dimensions:

  • Le sport scolaire, en régression depuis belle lurette, n'est pas représenté dans les effectifs des athlètes qui se sont déplacés à Rio (il est présent toutefois dans le staff administratif qui s'est déplacé là-bas, comprenne qui veut);
  • Certaines performances retiennent notre attention: celles des courses de demi-fond, plus particulièrement le 1500m (médailles d'argent de Mekhloufi Tewfik aux Jeux Olympiques, médailles d'or de Nouioua Samir dans la catégorie T46 et de Baka Abdellatif dans la catégorie T13). D'autres athlètes ont brillé dans le passé sur cette distance à un très haut niveau: Noureddine Morseli (quatre titres de champion du monde du 1500m, dont un en salle, entre 1991 et 1995, et un titre olympique sur la même distance aux Jeux Olympiques d'Atlanta en 1996), Hassiba Boulmerka (première médaille d'or olympique de l'Algérie en 1992 à Barcelone)…

L'essai d'analyse que nous présentons ci-après tente de montrer que ce sont là deux points forts parmi les atouts de notre pays susceptibles d'être mieux valorisés: le sport scolaire est un réservoir inépuisable de champions si l'Etat voulait bien s'y intéresser de plus près, et les spécialités de course de demi-fond, plus particulièrement le 1500m, constituent probablement des distances de prédilection pour les algériens. Nous pensons plus particulièrement aux habitants des Haut-Plateaux, avec les enfants desquels nous avions d'effectué l'étude présentée à l'université d'été de 1986. Nous avons repris ici intégralement le travail en question, ajoutant juste quelques remarques (différenciées sous forme d'écriture penchée) comme cette courte introduction ainsi que des éléments en conclusion sous forme de propositions.

Dans le cadre de déplacements en tant qu'inspecteur pédagogique d'EPS scolaire dans différentes régions du pays, notre attention a été attirée par des particularités géographiques qui nous semblent très importantes pour la détection et la sélection de jeunes talents sportifs. Sans prétendre à un travail de recherche systématique, pendant nos déplacements en mission d'inspection, nous avons relevé des informations et effectué quelques observations dans les wilayas d'El-Bayadh et Naâma durant l'année scolaire 1985/86. Les informations recueillies concernaient notamment des caractéristiques de relief et de climat, et les résultats des élèves des écoles, collèges et lycées au cross scolaire, appelé alors "Cross du Parti et des APC". A partir de ces données et quelques réflexions personnelles, à défaut d'une recherche approfondie demandant du temps et des moyens que nous n'avions pas, nous avons essayé au moins d'installer nos hypothèses sur des bases solides.

  1. Le problème:

Pour effectuer la détection et la sélection de talents sportifs, des critères tels que les caractéristiques morphologiques et physiologiques, ou de performance sportive, sont à notre sens insuffisants. Insuffisants parce que trop individualisés, ou liés à des conditions de vie matérielle favorables, ou obtenus dans des conditions d'entrainement privilégiés, ressemblant en cela à des travaux de laboratoire: création de situations artificielles, circonstances favorables à quelques individus sélectionnés plus par des conditions sociales d'accès à l'entrainement que sur la base de leurs aptitudes initiales… Il faudrait donc étendre le champ d'investigation par exemple à l'influence de l'environnement, de l'histoire, de l'éducation, le type de population, les caractéristiques de personnalité…

Pour notre part, et à des fins donc de détection et de sélection de talents sportifs, nous avons essayé de recueillir et d'exploiter quelques observations relatives aux caractéristiques géographiques d'une région donnée – les wilayas limitrophes d'El-Bayadh et Naâma -, et comprendre ses influences probables sur les capacités physiques et mentales des individus. L'influence des facteurs géographiques sur l'entrainement sportif est déjà relativement connue et exploitée ailleurs: séjours en haute altitude en vue d'augmenter les capacités de résistance à la fatigue et de récupération… Dans notre pays, les conditions climatiques et de relief nous apparaissent extraordinairement favorables par certains endroits et saisons, mais elles restent malheureusement très peu exploitées.

  1. Les observations
    1. Caractéristiques générales du relief et du climat:

Les régions de Méchéria (wilaya de Naâma) et d'El-Bayadh ont à peu près les mêmes caractéristiques géographiques: situées sur les Hauts- Plateaux du sud-ouest Algérien, aux portes du désert, elles sont séparées par des montagnes, Djebel Amour et Mont des Ksours, et caractérisées par un climat et un relief particuliers aux villes des hautes plaines, de type continental (écart des températures, sécheresse de l'air, altitude relativement élevée…). Le tableau suivant reprend quelques-unes de ces caractéristiques:

TABLEAU REPRESENTATIF DES PRINCIPALES CARACTERISTIQUES DU RELIEF ET DU CLIMAT

Source: Stations de météorologie d'El-Bayadh et Méchéria

Caractéristiques

Ville d'El-Bayah

Ville de Méchéria

Altitude

1341 m

1150 m

Moyenne annuelle de la température de l'air

14,2° C

17,3° (1984)

Maximum absolu des températures

+39,6° en été

+39,9° (juillet 1981)

Minimum absolu des températures

-9,6° en hiver

-9,1° (janvier 1980)

  1. Quelques résultats sportifs:

Nous avons volontairement choisi de ne prendre en considération que les résultats au niveau national du "Cross du Parti et des APC" (source: directions de la jeunesse et des sports de wilayas). Ce choix était motivé par les observations suivantes:

  • Manifestation de masse pour laquelle l'entrainement était insuffisant ou pratiquement inexistant, et la participation des athlètes confirmés exclue, le "cross du Parti et des APC" était la compétition qui mettait le mieux en vue les aptitudes naturelles des jeunes;
  • Nous n'avons pas pris en considération les résultats des compétitions scolaires de la FASS (Fédération Algérienne du Sport Scolaire), où l'entrainement était un peu plus régulier et les athlètes scolarisés acceptés, ce qui appelle à la prudence dans la perception de corrélations entre les facteurs d'environnement géographique et les résultats;
  • Parmi les activités physiques et sportives les plus pratiquées dans la région, - sports collectifs et athlétisme -, les courses constituaient à notre sens l'indicateur le plus valable des aptitudes physiques des jeunes;
  • Enfin le classement du "cross du Parti et des APC" rendait mieux compte des aptitudes des jeunes que des performances réalisées sur des distances précises, peu significatives au vu du niveau de pratique sportive encore faible. Nous allons le voir justement à travers la comparaison des résultats de Saïda en tant qu'ancienne wilaya regroupant El-Bayadh et Naâma, puis les résultats de ces deux dernières, promues wilayas à partir de 1985.

2.2.1Résultats de l'ancienne wilaya de Saïda regroupant El-Bayadh et Naâma aux finales nationales du cross du Parti et des APC de 1978 à 1984:

Au classement général du "cross du Parti et des APC", qui avait lieu tous les ans au mois de mars, l'ancienne wilaya de Saïda a occupé la 2ème place en 1978, 1980 et 1983, et la 1ère place en 1984, dans toutes les catégories presque (1ère place en minimes filles et garçons, cadets, juniors-séniors filles, juniors garçons).

Une remarque importante est que jusqu'en 1984, l'ancienne wilaya de Saïda était représentée au "cross du Parti et des APC" surtout par des jeunes originaires des régions d'El-Bayadh et Naâma, non encore promues wilayas. Cette affirmation se réfère à des listes présentées par des enseignants d'EPS, notamment MM. Bekhtaoui Mohamed et Kheddaoui Abdelkader, professeurs-adjoints aux lycées respectivement de Méchéria et Mohamed Belkheir d'El-Bayadh; en tout cas, la preuve évidente des facilités d'adaptation et de performance des élèves de ces deux dernières régions sera donnée en 1985 et 1986, à l'occasion du nouveau découpage administratif des wilayas.

2.2.2Résultats des wilayas d'El-Bayadh, Naâma et Saïda aux finales nationales du "cross du Parti et des APC" en 1985 et 1986:

Après le nouveau découpage administratif, on remarquera dès l'abord des résultats du cross au niveau national, que la nouvelle wilaya de Saïda, diminuée des régions d'El-Bayadh et Naâma, accuse un très net recul dans le classement général:

  • La wilaya de Saïda est en effet absente en 1985 des trois premières places dans toutes les catégories, alors que les deux nouvelles wilayas limitrophes se font remarquer, El-Bayadh étant 1ère en juniors garçons, Naâma 3ème en cadets notamment. Ces deux nouvelles wilayas émergent ainsi dès la première année du nouveau découpage administratif malgré leur jeunesse, malgré le manque d'encadrement éducatif sportif, resté concentré surtout à Saïda, et malgré l'absence presque totale des filles de la région lors des finales, et une représentativité réduite chez les garçons;
  • A la finale nationale du "cross du Parti et des APC" de 1986, les résultats des deux nouvelles wilayas d'El-Bayadh et Naâma sont encore plus probants, et meilleurs de très loin par rapport à ceux de Saïda:
  • El-Bayadh et Naâma sont représentées dans les cinq premières places dans toutes les catégories Garçons (benjamins, minimes, cadets, juniors/séniors, espoirs);
  • Au classement en fonction du nombre de médailles obtenues, El-Bayadh est 4ème et Naâma 6ème, alors que Saïda est 15ème;
  • Au classement en fonction des coupes obtenues, El-Bayadh est 2ème.

Il faut remarquer que beaucoup d'élèves à El-Bayadh, particulièrement les filles, ne fréquentaient pas les cours d'EPS et l'animation sportive dans les collèges et lycées: 50% environ des élèves des deux lycées d'El-Bayadh se faisaient dispenser, dispenses pour la plupart de complaisance évidemment. Le cross démontre en tout cas et malgré une participation réduite, que les résultats sont très appréciables et doivent très probablement avoir un lien étroit avec les conditions géographiques de haute altitude et de climat sec.

  1. Observations relatives aux caractéristiques morphologiques humaines

Dans les deux wilayas concernées, à notre connaissance aucune étude morphologique et anthropométrique systématique n'a été faite; nous préférons donc nous abstenir d'hypothèses hasardeuses quant aux différences pouvant exister avec les populations des autres régions du pays. Cependant, il est frappant de constater que l'embonpoint, et donc le poids, semblent moins importants que chez les populations du nord en général. Il serait par conséquent intéressant d'effectuer une étude des différences morphologiques et anthropométriques pouvant exister entre les populations qui vivent régulièrement sur les Hauts-Plateaux, et celles qui sont installées dans les plaines du littoral et du désert plus au sud. Nous n'en avions évidemment pas les moyens, c'est pourquoi notre travail reste à enrichir par de telles données, susceptibles d'aider à la sélection et la préparation des sportifs.

  1. Caractéristiques du comportement

Les habitants des Hauts-Plateaux et du sud en général ont une perception de l'espace et des distances différente de celle des sédentaires du nord du pays: le grand espace leur est familier, et il semblerait qu'ils craignent moins la distance et qu'ils la franchissent plus aisément. Du fait d'une histoire de transhumance immémoriale, les populations continueraient à aimer marcher, courir et franchir de grandes distances. N'est-ce pas une belle "tradition" à valoriser pour rendre les algériens en général plus dynamiques et sportifs? Là encore il nous semble qu'il y a lieu d'entreprendre une étude d'ordre ethnographique pouvant servir aussi bien le progrès scientifique dans la connaissance des populations algériennes que l'amélioration de leurs performances.

3. Des hypothèses prêtes à l'expérimentation

Les caractéristiques géographiques ont une influence sur les caractéristiques physiques et le comportement des individus. Il y a bien sûr d'autres facteurs d'influence, tels: l'origine des populations et leur histoire, leurs coutumes dont le pastoralisme et les habitudes alimentaires; ces derniers facteurs sont eux-mêmes influencés et forcément adaptés aux possibilités de survie offertes par le climat de la région.

3.1 Influence du climat sur les caractéristiques physiques des individus

Sur la base des caractéristiques citées du relief et du climat dans les wilayas d'El-Bayadh et Naâma, des résultats obtenus par les jeunes de la région au "cross du Parti et des APC" malgré l'insuffisance de la pratique sportive, et du type morphologique humain, qui gagnerait à être étudié, nous estimons que la population autochtone bénéficie de conditions favorables au développement de qualités physiques fondamentales, telle l'endurance, plus particulièrement pour la course à pied (fond et demi-fond).

Cette affirmation s'appuie par ailleurs sur la similitude des caractéristiques géographiques citées, du moins pour l'altitude, avec celles de pays africains qui ont produit de nombreux athlètes de renommée mondiale malgré leurs problèmes économiques: le Kenya et l'Ethiopie.

3.2 Influence du climat sur le comportement

Les étendues désertiques ou semi-désertiques influencent la perception et la motricité humaine autrement que dans un environnement peuplé, urbanisé, où l'espace est compartimenté. Les activités humaines s'adaptent en fonction de ces étendues et des possibilités de survie qu'elles offrent; et l'une des adaptations les plus connues sur les Hauts-Plateaux Algériens est le pastoralisme; celui-ci continue à être pratiqué en tant que moyen de subsistance malgré que la transhumance (qui implique de longs déplacements) tende à disparaitre avec la sédentarisation et l'obligation faite par l'Etat de scolariser les enfants.

Il est relativement connu par ailleurs que les habitants du sud en général sont habitués aux déplacements fréquents à pied et ne craignent pas les distances ni le climat rude (températures extrêmes entre la nuit et le jour, et d'une saison à l'autre sur les Hauts-Plateaux). De telles caractéristiques du comportement, évidemment influencées par les caractéristiques citées précédemment du relief et du climat, favorisent très probablement l'adaptation des individus au franchissement des distances de compétition athlétiques (courses de demi-fond et fond).

4. Propositions de mise en valeur

Comme il existe des sites naturels pour les sports de neige (Tikjda en Kabylie ou Chréa au-dessus de Blida), que l'on pourrait valoriser et mieux exploiter d'ailleurs, on pourrait créer des sites qui s'adaptent le mieux à l'entrainement dans certaines disciplines sportives: courses de demi-fond sur les Hauts-Plateaux… Par ailleurs, on devrait tenir compte des facteurs d'environnement, notamment d'ordre climatique, pour effectuer la détection, la sélection et l'entrainement sportifs. Une telle initiative pourrait s'inscrire parfaitement dans le cadre d'un projet de décentralisation, et permettre aux jeunes Algériens d'affirmer pleinement leurs aptitudes sans être déracinés ou mis dans des conditions défavorables au plan humain. La centralisation de l'élite sportive à Alger pose beaucoup de problèmes, notamment d'ordre logistique et matériel. Des entraineurs nationaux, ou encore mieux, des équipes pluridisciplinaires à El-Bayadh, Méchéria, Djelfa, Batna… Pourquoi pas? On pourrait commencer par effectuer une expérience scientifique sur un seul site avant la généralisation (création de plusieurs sites).

Lycées sportifs et classes "sport-études" pourraient aussi être mis à profit dans le choix des APS à pratiquer. Les infrastructures des établissements scolaires étant modestes, et l'encadrement peu spécialisé, il nous parait judicieux d'orienter les choix d'activités vers celles qui sont le plus à la portée des élèves et des enseignants. En ce qui concerne la région en question dans cet essai d'analyse, retenir les courses de demi-fond, c'est se donner à notre sens des chances de réussite beaucoup plus élevées que pour d'autres spécialités.

Il apparait enfin à l'évidence qu'il faut une collaboration structurée entre les secteurs de l'Education Nationale et de la Jeunesse et des Sports. Par "structure" nous entendons la mise en place d'un sérieux projet de développement sportif scolaire à long terme, avec des objectifs clairs, des sélections basées sur des critères opérationnels et respectés, un encadrement humain basé sur l'encouragement des compétences professionnelles, et enfin des moyens conséquents.

Sources d'information

  • APC de Méchéria et d'EL-Bayadh
  • Bekhtaoui Mohamed, professeur-adjoint d'EPS et entraineur de football à Méchéria
  • Directions de la Jeunesse et des Sports des wilayas de Naâma et Oran pour les bilans du cross national du Parti et des APC des années 1978 à 1986
  • Kheddaoui Abdelkader, professeur-adjoint d'EPS et entraineur de volley-ball à El-Bayadh
  • Stations de Météorologie des wilayas d'El-Bayadh et Naâma (station de méchéria), données de 1980 à 1984)
Tag(s) : #Vie Sportive

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