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 L'inauguration du stade olympique de Berlin le 8 juin 1913 devant être dédié aux Jeux olympiques d'été de 1916.
L'inauguration du stade olympique de Berlin le 8 juin 1913 devant être dédié aux Jeux olympiques d'été de 1916.

Rio accueille aujourd'hui les Jeux olympiques. Il y a 100 ans, c'est Berlin qui avait été désignée pour être la ville hôte de la compétition. Mais la guerre qui faisait rage depuis deux ans a eu raison de ces olympiades, finalement annulés.

Les 31e Jeux olympiques de l'ère moderne débutent à Rio, au Brésil. Cent ans plus tôt, en 1916, en pleine Première Guerre mondiale, la compétition qui devait se tenir à Berlin n'a finalement pas eu lieu. Un siècle plus tard, l’historien Patrick Clastres, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l'université de Lausanne et directeur du Centre d’études olympiques et de la globalisation du sport, revient pour France 24 sur l’histoire de ces Jeux annulés et oubliés.

France 24 : Comment la ville de Berlin avait-elle reçu l’attribution des Jeux de 1916 ?

Patrick Clastres : C’est lors de la session du Comité international olympique (CIO) à Stockholm, pendant les Jeux de 1912, que la décision a été prise. Berlin était un choix somme toute logique pour le CIO et son président Pierre de Coubertin, à la fois d’un point de vue sportif et diplomatique.

En 1896, au moment du congrès fondateur, les Allemands s’étaient offusqués de ne pas être représentés et de n’avoir aucun des leurs dans le CIO naissant. Par ailleurs, ces derniers considéraient que la gymnastique, qui était la pratique dominante outre-Rhin, n’occupait pas une place de choix dans le programme olympique, contrairement aux disciplines considérées comme françaises, telles l’escrime ou le cyclisme, et anglo-saxonnes à l’instar de l’athlétisme ou du tennis. Après ces critiques, le baron Pierre de Coubertin décida, en 1912, qu'il n'avait pas d'autres choix que d’accorder les Jeux à l’autre grande capitale de la culture physique qu’était Berlin à cette époque. Avec cette attribution, il voulait démontrer que l’olympisme représentait bien un pacifisme par le sport, une forme de neutralité qui dépassait les intérêts diplomatiques des États. Mais une partie du mouvement sportif français, qui était anti-allemand, s'est sentie trahie.

De nos jours, les villes du monde entier se livrent une bataille féroce pour obtenir l’attribution des Jeux. Cela avait-il autant d’importance à l’époque ?

Les gouvernements n’ont commencé à percevoir l’intérêt du sport qu’à compter de 1906-1908. Cela est lié à la montée des nationalismes dans la période qui précède la Grande Guerre. Jusqu’en 1908, les athlètes s’inscrivaient à titre individuel ou au titre de leur club, mais aux Jeux de Londres, ils ont dû s’inscrire au titre de leur comité national olympique. Les médias ont alors commencé à rapporter leurs victoires comme des victoires nationales.

En Allemagne, le gouvernement était d’autant moins attentif à la question sportive que les milieux militaires contrôlaient la gymnastique, l’escrime et l’équitation. Ils considéraient le sport comme un loisir d’oisifs cosmopolites. Celui qui a très tôt perçu l’intérêt du sport pour son pays est Carl Diem, le jeune secrétaire général du Comité d’organisation allemand pour les Jeux de 1916, qui se chargera finalement de ceux de 1936. En 1913, il s’était même rendu aux États-Unis pour étudier les méthodes d’éducation physique employées dans les gymnases-clubs et les associations sportives universitaires, lesquelles étaient alors les plus avancées du monde grâce à l’implication de savants et de médecins.

Quelle a été la réaction de Pierre de Coubertin lorsque la guerre a éclaté à l’été 1914 ?

Il s’est tout de suite présenté aux autorités militaires et politiques car il voulait être envoyé au front, mais cela lui a été refusé à cause de son âge, 51 ans. Il a finalement obtenu d’être engagé comme interprète d’anglais à la Maison de la presse au Quai d’Orsay, ce qui signifie qu’il a contribué à la propagande nationale du temps de guerre. Il rédigeait des bulletins à connotation historique pour servir la cause de l’humanisme français contre la "barbarie allemande".

Comme beaucoup, il pensait que la guerre serait courte, fraîche et joyeuse. Il avait une vision très aristocratique du combat et n’avait pas conscience de ce que pouvait être la violence de la guerre à l’ère industrielle. Il n’imaginait donc pas que les Jeux ne puissent pas avoir lieu deux ans plus tard. Pourtant, pendant le conflit, les Cubains et les Américains lui ont proposé un plan de secours en offrant de les organiser chez eux. Mais Coubertin a négligé ces offres. Il avait trop peur que les JO passent sous le contrôle des YMCA américains (Unions chrétiennes de la jeunesse), alors très influents dans le domaine du sport en Amérique latine et aux Philippines.

En voyant le conflit s’enliser, comment Pierre de Coubertin a-t-il procédé pour inscrire les Jeux dans la durée?

Au début de l’année 1915, Pierre de Coubertin a compris que la guerre allait durer et il a décidé d’installer le siège du CIO à Lausanne, en Suisse, alors que l’usage aurait voulu que la présidence et le siège du CIO soient installés dans le pays d’accueil des futurs Jeux et donc en l’Allemagne. En prenant cette décision, il a accéléré le processus de neutralisation des JO. Il a également mis en place un autre stratagème pour pérenniser les Jeux au-delà du conflit : affecter à chaque JO un numéro d’ordre, Athènes étant les Ier, Paris les IIe, etc… Suivant cette chronologie, ceux de Berlin devenaient ceux de la VIe olympiade. Comme ce calendrier olympique se veut perpétuel et que les Jeux n’ont pas pu se tenir en 1916, ceux d’Anvers en 1920 seront donc considérés comme les VIIe. Le même subterfuge sera utilisé pour les Jeux qui n’auront pas lieu durant la Seconde Guerre mondiale.

Contrairement à une idée reçue, l’Allemagne n’a pas été officiellement exclue du mouvement olympique en 1918, ce qui aurait écorné l’image d’un CIO indépendant et neutre. Coubertin a une nouvelle fois rusé. Lui et son futur successeur, le comte belge Henri de Baillet-Latour, ont fait savoir qu’ils ne pouvaient pas inviter les athlètes allemands aux Jeux d’Anvers de 1920, faute d’un comité national olympique encore actif. Pour ceux de 1924, organisés à Paris, ce sont les autorités françaises qui ont fait pression pour que les Allemands ne participent pas. Ces derniers feront donc leur retour dans le stade olympique pour les Jeux d’Amsterdam en 1928.

Lorsque les Jeux ont finalement été confiés à Berlin pour l’année 1936, cela a-t-il été perçu comme une revanche sur l’histoire ?

Il faut rappeler que les Jeux ont été confiés à Berlin en 1931, c’est-à-dire à une démocratie, la République de Weimar, et non au Reich hitlérien. Carl Diem s’est de nouveau retrouvé secrétaire du comité d’organisation. Il n’était pas dans une logique de revanche militaire mais de diffusion des sports au sein de larges couches de la société allemande.

Son projet de relèvement sportif de la nation allemande, affaiblie par la guerre et par le traité de Versailles, a été appuyé dans un second temps par l’ambition de Goebbels de faire des Jeux de Berlin une démonstration de force nazie. Une fois Hitler arrivé au pouvoir, Carl Diem a incontestablement joué un rôle important dans le processus de nazification des Jeux, et pas seulement en inventant le parcours de la flamme olympique, symbole de purification et de renouveau. Les défenseurs de la mémoire de Carl Diem arguent qu’il n’était pas membre du parti nazi. C’est oublier le discours qu’il a prononcé dans le Berlin assiégé, où il appelle les tout jeunes allemands à venir défendre le bunker d’Hitler. Après 1945, Carl Diem ne sera donc pas admis au sein du CIO sur intervention des responsables des forces alliées.

Tag(s) : #Vie Sportive, #Politique internationale

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