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Les jeux troubles du bras droit de Donald Trump avec Ziad Takieddine

20 JUILLET 2016 | PAR KARL LASKE ET FABRICE ARFI

L’actuel directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, est soupçonné d’avoir signé un contrat fictif avec le marchand d’armes Ziad Takieddine dans le but de maquiller l’origine occulte d’argent liquide saisi par les douanes en pleine affaire Karachi. Il est aussi suspecté d’avoir facturé d’inutiles sondages pour le camp Balladur lors de la présidentielle de 1995.

Il y a un mois, Paul Manafort prétendait « sécuriser » la campagne de Donald Trump. Depuis lundi, on l’accuse d’avoir couvert le plagiat opéré par Melania Trump – des emprunts à un discours de Michelle Obama – à la tribune de la convention républicaine. Il n’en a cure. Bien souvent, Paul Manafort, propulsé en juin dernier directeur de campagne de Donald Trump, a “encadré” aux Etats-Unis des candidats républicains jusqu’à la victoire : Gerald Ford en 1976, Ronald Reagan en 1980, George H.W. Bush en 1988.

Sa seule erreur a peut-être été d'avoir offert ses services à… Édouard Balladur, en 1995. Les juges français s’en souviennent, et plusieurs pages de leur enquête judiciaire ont détaillé en 2014 les jeux troubles du lobbyiste américain avec les marchands d’armes du clan Balladur : Ziad Takieddine et Abdul Rahman el-Assir. Tous deux sont aujourd'hui poursuivis en France par la justice anticorruption pour cette affaire.

Manafort les avait introduits au Pakistan, avant de recevoir, entre 1994 et 1995, 272 000 dollars sur différents comptes. Mais les scellés du dossier Karachi révèlent aussi que Paul Manafort est soupçonné d'avoir signé un contrat fictif avec Ziad Takieddine, pour que celui-ci puisse débloquer l’argent que les douanes lui avait confisqué en juillet 1994 après un contrôle à la frontière franco-suisse. Une somme de 500 000 francs que l’intermédiaire venait de retirer à Genève, et qu’il transportait dans un sac plastique, caché sous le siège de sa voiture.

« Peu après le contrôle douanier, M. Takieddine, qui cherchait à justifier faussement l’origine des 500 000 francs, avait fait appel à M. Manafort qui lui avait remis une fausse attestation », résume le juge français Renaud Van Ruymbeke en octobre 2012. Il s'agissait en réalité d'une toute petite partie de l'argent noir des ventes d'armes du gouvernement Balladur.

Le 28 juillet 1994, vers 23 heures, Takieddine est interpellé à son entrée en France, dans une voiture de location. « Ce jour-là, il avait retiré de l’argent liquide de l’un des comptes de son associé M. el-Assir », ont noté les juges. Cet argent, confirment-ils, « provenait des commissions liées aux ventes d’armes ». C’est donc pour « justifier » la provenance de cet argent, sans mentionner les commissions occultes sur les marchés d'armement de l’État, que Takieddine a expliqué à l’administration « qu’il avait conclu un contrat le 3 juin 1993 avec la société Davis Manafort », société que Takieddine était censé« représenter auprès du ministère de la santé pakistanais ».

Le marchand d’armes « produisait la copie d’un amendement de ce contrat, daté du 7 octobre 1993, prévoyant des honoraires de 1 600 000 francs payables [par M. Manafort]selon un échéancier expirant le 28 février 1995 ». Ce document contesté porte la signature de Paul Manafort.

Outre le fait qu’on imagine mal la mission d’un marchand d’armes auprès du ministère de la santé, Nicola Johnson, l’ex-épouse de Ziad Takieddine, a expliqué aux juges que son mari n’ayant jamais vu Manafort avant leur arrivée à Paris en septembre 1993, il s’agissait pour elle « d’un faux, antidaté ». Contacté, Paul Manafort n'a pas donné suite à nos sollicitations.

L'actuel directeur de campagne de Trump est un ami « de longue date » d’el-Assir, l'autre intermédiaire sur les ventes d'armes du gouvernement Balladur. Alors que Ziad Takieddine avait fait jusqu’alors une modeste carrière, comme gérant de la station de ski Isola 2000, Abdul Rahman el-Assir avait dirigé dès les années 1980 Triad, le groupe d’Adnan Khashoggi, alias « AK », célèbre marchand d’armes saoudien dont il avait épousé la sœur, Samira. Mis en cause dans l’Irangate, Khashoggi a d’ailleurs vendu son yacht, leNabila, à Donald Trump, qui l’avait baptisé Trump Princess, avant de le revendre à son tour à un prince saoudien.

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Manafort, lui, décrochait des contrats d’État, de conseils aux présidents – le Philippin Ferdinand Marcos ou le maréchal Mobutu Sese Seko. « Paul Manafort est le parrain de mon fils, a expliqué Abdul Rahman el-Assir aux juges. J’ai été introduit [auprès de lui] en 1986 ou 1987 par un ancien du National Security Council US qui travaillait pour moi. […] J’ai rémunéré Paul Manafort pour des conseils qu’il me donnait à propos de la politique nord-américaine. Il a été très actif pour l’élection de Ronald Reagan. »

Le directeur de campagne de Donald Trump est surtout à l’origine des contacts d’el-Assir au Pakistan, pays où le marchand d’armes s’efforcera, dès 1993, de conclure la vente de sous-marins français Agosta. « Paul Manafort m’a introduit auprès de Benazir Bhutto au début de son mandat de premier ministre du Pakistan en 1988, expose el-Assir aux juges. La dirigeante souhaitait que Manafort intervienne « pour elle auprès des républicains au pouvoir aux États-Unis [...] de même auprès de l’Arabie saoudite avec laquelle elle souhaitait rétablir des liens ».

C’est sur ce dernier point qu’el-Assir est entré en action, faisant en sorte qu’elle soit accueillie à La Mecque par le roi Fahd. El-Assir facilite « plusieurs contacts politiques » à la premier ministre en Arabie saoudite, au Maroc et en Espagne, ainsi que « la fourniture de matériel civil par l’Espagne au Pakistan », financé par le gouvernement espagnol.

Premier ministre entre 1988 à 1990, Benazir Bhutto retrouve son poste de 1993 à 1996. Et lors de ce second mandat, c’est en France que les affaires s’annoncent lucratives pour les marchands d’armes.

« J’ai rémunéré Manafort pour des conseils sur la politique US que je transmettais au roi Fahd »

Ziad Takieddine, au tribunal. © Reuters

Des enquêtes conduites en Suisse et en Angleterre révéleront des transferts de fonds massifs des comptes d’el-Assir vers ceux du couple Bhutto-Zardari. Les ventes d’armes signées par le gouvernement Balladur déclenchent en France le paiement de 54 millions d’euros de commissions sur trois sociétés d’el-Assir (Rabor, Tesmar et Mercor) en 1994 et 1995. Près de 32 millions sont versés par anticipation, sur le seul contrat pakistanais.

De son côté, Paul Manafort reçoit d’el-Assir, entre 1994 et 1995, un total de 272 000 dollars sur les comptes de sa société BMSK (Black Manafort Stone and Kelly), ou de Tarrance Group, ou de sa femme Kathleen. C’est que Manafort a, semble-t-il, continué à fournir régulièrement des « conseils » au marchand d’armes. « En 1994-1995, j’ai rémunéré Paul Manafort pour des conseils sur la politique US que je transmettais au roi Fahd, parfois directement, généralement via Cheik Ali Ben Moussalem, a-t-il certifié. Il s’agissait de conseils ou d’analyses à propos de personnes, d’institutions, ou de positions politiques qui avaient un impact direct pour l’Arabie saoudite, notamment les relations US avec le Yémen. J’insiste sur le fait que mes divers paiements à Paul Manafort, à sa famille, et à sa société n’ont absolument rien à voir avec la campagne d’Édouard Balladur. »

El-Assir reconnaît qu’il avait « eu l’idée » de proposer « les services » du lobbyiste américain à la campagne Balladur. « J’ai fait cette proposition via Ziad Takieddine, mais ce dernier m’a rapporté qu’elle avait été refusée parce qu’ils avaient ce qu’il faut dans ce domaine », a-t-il expliqué. Un sujet que Takieddine avait dû évoquer avec le directeur de campagne, Nicolas Bazire. Mais dont ce dernier n’a gardé « aucun souvenir ».

Le directeur de campagne de Trump a pourtant bien fait réaliser deux sondages par le groupe Tarrance dont il est l’un des partenaires, avant de faire une proposition à l’équipe de campagne. Et au moins l’une de ces études a été payée par le marchand d’armes, sur l’argent des commissions. Du 11 au 15 octobre 1994 et du 2 au 7 janvier 1995, un échantillon de 800 personnes est effectivement sondé, par téléphone. « Je me rappelle,avait déclaré l'ex-femme de Takieddine aux enquêteurs, que Paul [Manafort – ndlr] envoyait des fax à Ziad [Takieddine] en anglais et que Ziad devait les traduire pour les donner au camp Balladur. »

Le chèque d'el-Assir qui a payé l'étude de Manafort pour le camp Balladur. © DR

Ziad Takieddine expliquera, lui, avoir rencontré Paul Manafort fin 1994 ou début 1995, reconnaissant au passage implicitement que le contrat entre lui et Manafort au sujet du ministère de la santé pakistanais devait être antidaté, sinon faux. « El-Assir me l’a présenté [Manafort – ndlr] comme étant celui qui a travaillé pour la campagne de George Bush père, a expliqué Takieddine. Je les ai rencontrés tous les deux chez lui à Paris. Ils proposaient de faire pour Balladur ce qu’ils avaient fait pour George Bush. Je leur ai dit que je ne savais pas ce qui serait utilisé par Balladur pour sa campagne, qu’il s’agisse de la publicité, des sondages, du marketing politique, etc. Je leur ai indiqué que j’allais en parler à M. Bazire. Je vais voir M. Bazire quelques jours après. Il me dit non. Il a déjà, je crois, Jérôme Jaffré. »

Manafort avait expliqué à Takieddine qu’il était « en possession des résultats d’une étude d’opinion sur les chances de gagner de M. Balladur ». Selon le marchand d’armes, « cette étude approfondie démontrait bien qu’il était très probable qu’il gagnerait l’élection contre M. Chirac et qu’il allait même être gagnant au premier tour ». Malgré leur optimisme, ces sondages passent pratiquement inaperçus au sein de l'équipe de campagne. L'homme chargé des études d'opinion à Matignon n'en a pas entendu parler non plus, évoquant « un circuit parallèle ». Manafort ne précise pas à Takieddine si l'étude a été payée par el-Assir mais il l'a « supposé ».

Ziad Takieddine ajoute qu’il a compris par la suite « que les relations entre Manafort et el-Assir étaient très profondes ». Il révèle aussi que « Manafort avait acheté une maison dans un quartier chic de New York financée par el-Assir ». À ce jour, aucune investigation n’a semble-t-il été entreprise pour vérifier le bien-fondé de cette déclaration de Takieddine. S'il a existé, comme semble le croire Takieddine, ce financement pourrait être l'une des contreparties de l'engagement de Manafort en faveur des hommes de l'affaire Karachi.

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