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Ma bataille d'Alger de Ted Morgan

Cette parution est en fait la traduction de son récit My Battle of Algiers publié en 2006, aux États Unis chez Harper Collins. Dans cet ouvrage, Ted Morgan parle de ce qui l’a mené à faire son service militaire en Algérie entre 1956 et 1957, et comment il s’est retrouvé témoin des événements autour et durant la bataille d’Alger.

Le nom sous lequel l’auteur est né est « Sanche de Gramont ». Ted Morgan est l’anagramme de son patronyme « de Gramont » que l’auteur a définitivement adopté lorsqu’il acquiert la nationalité américaine en 1970. Morgan est issu d’une famille de l’ancienne noblesse française qui remonte au XIe siècle, les « de Gramont », dont les ancêtres ont été maréchaux, officiers généraux et ducs de France.

C’est en 1937, que les de Gramont partent vivre aux États Unis. Morgan a alors 5 ans. Après le décès de son père, attaché de l’air à Washington, mort dans les rangs des forces gaullistes à Londres en 1943, la famille de Morgan s’installe définitivement aux USA. Il y fera ses études et c’est là-bas qu’il fera ses premiers reportages. Il n’est employé que depuis quelques mois dans son journal local le Worcester Telegram lorsqu’il reçoit une convocation de l’armée française pour faire son service militaire. Les autorités françaises ont commencé à ratisser large pour renflouer le corps militaire présent sur le territoire algérien.

Après réflexion, Morgan accepte de servir, en sachant qu’il sera probablement envoyé en Algérie. Mais il est loin de soutenir cette guerre. Il la voit sobrement comme une guerre de colonisateurs contre un peuple qui réclame légitimement sa liberté et il ne ressent aucun attachement particulier à la France. C’est la mémoire de son père, un homme engagé et qui n’a pas hésité à se battre sous les drapeaux qui amène Morgan à s’engager lui aussi.

À 23 ans, Morgan se présente donc à Vernon en Normandie le 3 septembre 1955 et commence alors ses 24 mois de service militaire. Comme la majorité des appelés que Morgan rencontre, il essaie de se soustraire à l’obligation de servir en Algérie mais ne pourra pas y échapper. Son classement lui permet tout de même de choisir où il ira et il décide de servir dans l’unité des « Sénégalais », un régiment d’infanterie coloniale stationné à Champlain (Berrouaghia), un village près de Médéa, à 80 km d’Alger.

Les gorges de la Chiffa

Après un bref passage en tant qu’escorte de convois vers les maisons de prostitutions pour soldats de Médéa, Morgan deviendra officier de renseignement. Après la mort de son ami d’arme – assassiné par ses propres troupes – il reprend la section de combat de l’unité. C’est à Champlain que l’auteur commettra l’irréparable. Il bat à mort un prisonnier algérien, un crime dont il ne se remettra jamais et duquel il parle avec l’ouverture et l’honnêteté singulière qui marque tout son récit.

Après avoir effectué une patrouille de laquelle son unité revient vainqueur, son supérieur l’autorise à partir en permission de deux jours. Il arrive à Alger le 7 janvier 1957. C’est cette permission qui va changer le cours de son service.

Alger

Grâce au consul des USA en Algérie, Lewis Clark, un ami de ses parents, Morgan rencontre le général Jacques Massu. Celui-ci va l’engager comme corédacteur de son journal de propagande Les Réalités, un journal que Massu lancera dans un premier temps pour contrecarrer la grève générale à Alger organisée par le FLN fin janvier 1957.

C’est aussi à cette époque que Massu, Bigeard et ses paras auront plein pouvoir. La police française est dorénavant menée par des vétérans de la guerre d’Indochine, des experts en guerre psychologique et en torture.

Ecrire des papiers pour Les Réalités permet dès lors à Morgan d’être aux premières loges de la machine à propagande qui sera l’une des facettes – la plus douce – du démantèlement lent et sans relâche des réseaux de la ZAA, et du bras de fer entre les paras de Massu et du FLN.

Témoignage

Après les bombes du 26 janvier 1957, posées par le FLN dans les brasseries d’Alger, les paras vont déployer toute leur horreur pour écraser la Casbah, le repère des leaders du FLN et le cœur de la ZAA.

Morgan relate les arrestations, les faits de tortures niés par tous mais connus de tous et les tiraillements au sein de la police française. Il raconte les agissements honorables comme les déshonorables, en tout premier lieu les siens, et n’hésite pas à montrer combien il a conscience qu’il n’est qu’un jeune homme issu d’une famille privilégiée, naïf mais éveillé, craintif par coup, courageux par d’autres.

On ne peut pas qualifier le témoignage de Morgan de neutre. Comme il le dit lui-même, il aurait pu ne pas répondre à l’appel de l’armée. Mais il s’est tout de même engagé pour son pays, en mémoire à son père et il obéira à ses supérieurs. Le témoignage de Morgan, cependant, est incontestablement lucide. Il ne fait resplendir aucune des parties et raconte ce dont il a personnellement été témoin et ce qu’il a pu vérifier par recoupements documentés.

Morgan ne cache pas son admiration pour Massu et sa ténacité, la compassion de la femme de celui-ci, Suzanne Massu qui adoptera deux enfants algériens, ou pour la dignité et l’attitude de Ben M’hidi, dont il racontera l’assassinat commis par Aussaresses.

Les portraits d’hommes et de femmes que Morgan peint sont ceux d’être humains. Des personnes complexes, aux allégeances hybrides, prisent dans une situation de guerre urbaine quel que soit leur côté.

La bataille d’Alger

Morgan prend soin de reconstruire trois événements en particulier. Celui de l’arrestation de Djamila Bouhired, Djamila Bouazza et Abderrahmane Taleb, et de leur procès rocambolesque, presque comique, durant lequel Bouhired sera défendue par Jacques Verges, appelé « Maître Guillotine » car il perdait tous ses procès.

Il relate aussi en détail l’arrestation de Hacène Ghandriche, connu sous le nom de Zerrouk, chef du secteur est d’Alger, placé en secret sous arrêt dans un studio de la rue de Tanger, et que les paras, l’amadouant à l’anisette, font correspondre avec Yacef Saadi pour essayer de piéger celui-ci.

C’est à travers Zerrouk et en prenant en file les enfants qui transportent depuis le domicile de Latifa, l’épouse de Zerrouk, les lettres des membres de la ZAA sous leurs petits vêtements que les paras remontent à la planque de Saadi et de Zohra Drif. Les paras ont pratiquement anéanti la ZAA et il leur reste deux groupes à traquer. Saadi et Drif marquent l’avant dernière étape avant l’écrasement de la ZAA. La dernière étant l’arrestation tant recherchée d’Ali la pointe, de sa compagne Hassiba Ben Bouali, du jeune Mahmoud et du petit Omar.

Morgan relate comment Saadi et Drif sont arrêtés. Épuisés, ils se rendent sans résistance ni violence et passeront vingt-deux jours à faire des dépositions. C’est lorsque la mère de Saadi vient demander à ce dernier de l’aider à sauver le petit Omar, son petit-fils et le neveu de Saadi, qu’il révèle la cachette de Ali la Pointe.

Les paras passent encore par Zerrouk, en épiant le va-et-vient de lettres portées par Mahmoud, pour confirmer l’adresse. À 5h, le quartier est bouclé. À 6h, ils somment Ali et ses compagnons de se rendre. Quinze minutes plus tard, le commandant Guiraud fera placer une charge d’explosifs qui va déclencher les bombes cachées dans la planque et fera écrouler les maisons. Il faudra trois jours pour dégager les corps.

La dernière arrestation, qui assoira la victoire des paras, sera celle de Abderrahmane Benhamida, le responsable des finances et de la propagande aussi attrapée via Zerrouk.

Mais comme Morgan le souligne, l’armée française sait qu’elle gagnera des batailles, mais pas la guerre.

Polémique

Le détail des arrestations donné par Morgan, en particulier ceux qui concernent Yacef Saadi, viennent s’ajouter à ceux déjà exposés par la journaliste française Marie-Monique Robin dans son enquête Escadrons de la mort, l’école française (2004), un ouvrage qui détaille les faits sur lesquels elle a enquêté dans son documentaire diffusé en septembre 2003 sur Canal+ et Arte. Pour ce documentaire, Robin avait interrogé les paras qui participèrent, entre autres, à l’arrestation de Saadi.

Des éléments qui continuent de relancer les discussions autour de la distance entre les faits d’armes confirmés et les faits d’armes relatés.

Ces épisodes sporadiques d’examen de l’histoire franco-algérienne et de la guerre d’indépendance, les points d’interrogations autour des versions officielles, des versions individuelles et des versions documentées, font partie de la construction du récit historique qui n’est, et ne doit jamais être, statique.

Les critiques quant à elles, varient selon les attentes des observateurs. Des attentes souvent aux goûts bédéistes de super-héros Marvel, entièrement bons ou entièrement mauvais. Mais comme le dit Morgan, les seuls qui peuvent le juger sont ceux qui comme lui ont été pris dans une machine de guerre infernale.

Si un super-héros n’est pas humain, un héros l’est foncièrement. Les actions d’hommes, de femmes et d’enfants torturés ou pas, n’en restent pas moins extraordinaires. Ce que les faits ne soutiendront pas, ce sont les falsifications.

L’un des plus importants messages du témoignage de Morgan – et celui qui distingue son récit – est qu’il n’y a aucun déshonneur à dire la vérité.

Ma bataille d’Alger de Ted Morgan, publié aux éditions Tallandier, France (paru le 17 mars 2016, pp. 352), traduit de l’anglais par Alfred de Montesquiou, grand reporter chez Paris Match.

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