Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

Leila Janah, avec son association à but non lucratif Sama, assume pleinement son côté startuppeuse et une communication décomplexée. Au Kenya ou en Ouganda, elle vient en aide à des populations défavorisées en les formant aux métiers du Web.

 

Par Rémy Demichelis. Publié le 29/07/2016 à 12h51

Sur son compte Instagram, difficile de deviner le métier de Leila Janah. Des photos d’elle dans un festival en plein désert, en Ouganda, à San Francisco ou à Davos, avec Emmanuel Macron (ministre français de l’Économie), mais aussi aux Îles Vierges avec Richard Branson (créateur de Virgin) qui fait un doigt d’honneur au photographe.

Un compte où la charge symbolique offre l’éclat du papier glacé et Leila Janah y apparaît comme personnage iconique. Mais pour quelle raison au juste ?

 

En 2008, elle a fondé Samasource, une association à but non lucratif qui vise à former des personnes au Kenya aux métiers du Web et ainsi leur donner accès à des emplois qui ne nécessitent pas d’être localisés dans la Silicon Valley.

Par exemple : de la modération ou repérer des places libres dans un parking à distance à travers la vidéosurveillance. Des géants du Web comme Google ou TripAdvisor font aujourd’hui appel à ses services. Elle araconté son histoire lors d’une conférence TedEx :

« J’ai passé presque une décennie de ma vie à travailler d’abord comme professeur d’anglais, puis comme traductrice et chercheuse, et, par-dessus tout, comme une idéaliste.

Je suis devenue très cynique par rapport au mouvement contre la pauvreté : tout le monde semblait voir les pauvres comme fondamentalement dans le besoin, comme des consommateurs passifs […], mais jamais comme des producteurs. »

Le pragmatisme pour survivre

Après avoir remarqué que le taux d’alphabétisation au Kenya était relativement élevé, et inspirée par la lecture du best-seller, « La Terre est plate : une brève histoire de l’économie au XXIème siècle » (T. Friedman), où il est question des potentialités de la sous-traitance, elle décide de se lancer dans la création de son association :

« Pourquoi ne pourrions nous pas transformer les cafés internet en usines digitales ? […] Donc j’ai quitté mon job et mon bel appartement à New York, et j’ai lancé le social business Samasource depuis le canapé d’un ami comme on fait dans la Silicon Valley. »

En 2016, l’organisation figure dans le classement des entreprises les plus innovantes du magazine Fast Company, juste derrière Fitbit et Snapchat.

« Elle est assez pragmatique », explique Cyril Musila, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri), spécialiste de l’Afrique orientale.

« L’humanitaire traditionnel avait beaucoup de limites : c’est bien de lancer un sac de riz, mais c’est bien aussi de lancer des fermes. »

« J’en ai marre des levées de fonds »

Car le projet de Leila Janah incarne une nouvelle facette du monde caritatif, plus business, quitte à brouiller les lignes.

Une tendance qui a émergé il y a plusieurs années et qui en a dégoûté plus d’un. On se souvient de Sylvie Brunel, ancienne présidente d’Action contre la faim, qui avait claqué la porte en 2002 regrettant justement d’avoir été « confrontée à un business ».

 

Leila Janah, à la tête de Samasource - Sama

La différence toutefois avec Samasource, c’est que l’association se focalise sur le travail et qu’elle ne fonde pas son modèle économique sur les subventions ni les donateurs : « J’en ai marre des levées de fonds », a déclaré Leila Janah.

Elle a ainsi lancé parallèlement en 2015 la société de cosmétique de luxe équitable, mais à but lucratif cette fois, Laxmi. De quoi assurer un revenu à ce qui est devenu le groupe Sama et donc pérenniser l’activité de formation aux métiers du Web.

Un statut pour mieux se lancer

« Des ONG ferment parfois parce qu’elles n’ont pas de moyens », tient à préciser Élodie Vialle, auteure du Guide de la communication associative. Dans ce cas, pourquoi avoir choisi la forme d’une association à but non lucratif pour Samasource ? D’autant que les entreprises du Web semblent s’y retrouver puisqu’elle leur fournit une main-d’œuvre ?

Samasource revendique avoir fourni du travail à plus de 7 000 personnes au Kenya, en Ouganda et en Inde. Leila Janah, que nous n’avons pu contacter que par e-mail, justifie son modèle :

« Nous nous organisons comme une entreprise le ferait – sauf que, au lieu d’augmenter notre marge bénéficiaire, nous réinvestissons nos revenus dans nos programmes. Notre statut d’association à but non lucratif nous permet de recevoir des bourses et des fonds, ainsi que des donations. »

Élodie Vialle remarque également que ce statut est d’un grand secours pour commencer :

« Il est plus facile de recueillir des fonds quand on est une association. »

Et Leila Janah ne dit pas le contraire :

« Sans la générosité de ceux qui ont perçu la valeur de nos missions au tout début, Samasource n’existerait peut-être pas aujourd’hui. Maintenant, après beaucoup de travail, nous sommes auto-suffisants – c’est-à-dire que nos opérations sont complètement financées par les revenus que nous générons. »

« La charité évolue »

Ce statut permet aussi de bénéficier d’une fiscalité plus intéressante, notamment de ne pas payer d’impôts aux États-Unis, comme l’a confirmé Samasource. Mais Cyril Musila, de l’Ifri, voit bien que nombreux sont ceux à marcher sur une ligne de crête :

« Le travail que fait cette ONG, ça peut être transformé en business. Mais Samasource n’est pas la seule, il y en a plein dans ce cas. La charité évolue. Je suis un peu perturbé par le discours de marché, mais c’est une réalité. Elles ont besoin de ça. »

 

Leila Janah lors de la PopTech 2010 à Camden, aux Etats-Unis - Kris Krüg/Flickr/CC

À croire que les plus à même de « changer les choses », pour ne pas dire « le monde », sont aujourd’hui les entreprises et a fortiori les start-up. L’époque où ce combat était réservé à l’humanitaire, ou au politique, est bien révolue. Leila Janah :

« Le courage d’expérimenter, de changer d’approche et de réagir rapidement sont au fondement d’une start-up à succès, et ce sont des notions qui manquaient aux associations à but non lucratif. Malheureusement, les levées de fonds, à travers des bourses ou des donateurs, contraignent les ONG à un seul programme ou à une seule méthode. »

Storytelling

La communication, notamment sur les réseaux sociaux, s’adapte en conséquence. Plus question d’exposer simplement ses résultats, il faut du vécu.

« Le storytelling est en première ligne. Partager des histoires de nos employés donne à notre audience une chance d’être reliée à notre mission. Au lieu de dire combien de vies nous avons changées, nous voulons partager l’histoire de Martha, Ken ou Juliet. »

Et donc aussi celle de Leila. Samasource, un projet qui, tout en revendiquant son caractère caritatif, s’inscrit et adhère à notre économie globalisée, de son modèle économique à sa communication.

Partager cet article

Repost 0