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Caméra, micros BFTMV et iTélé, en novembre 2013 à Rennes - DAMIEN MEYER/AFP
Caméra, micros BFTMV et iTélé, en novembre 2013 à Rennes - DAMIEN MEYER/AFP

Après les attentats de Bruxelles, en mars dernier, plusieurs textes ont évoqué le rôle des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux dans la construction du traumatisme psychique. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre après l’attentat de Nice.

Par Nolwenn Le Blevennec Journaliste. Publié le 15/07/2016 à 07h48

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Sur Vox, Jeremy Shapiro, chercheur en relations internationales, raconte son arrivée à Bruxelles en mars dernier. Les soldats lourdement armés, qui embêtent un SDF, dans un environnement pourtant calme et bourgeois.

« En sortant de la gare, je pense aux 31 personnes [35 victimes à ce jour, ndlr] qui sont mortes tragiquement dans le métro et l’aéroport alors qu’elles ne faisaient que vivre leur vie.

J’imagine mes proches et moi, à leur place... Mais en regardant le trafic bruxellois, je pense aussi aux deux ou trois personnes qui statistiquement vont mourir d’un accident de voiture, aujourd’hui, à Bruxelles. »

Une réaction disproportionnée

Jeremy Shapiro rappelle le nombre de morts, bien plus élevé, dues aux tueries de masse aux Etats-Unis en 2015. Il explique qu’il travaille, avec beaucoup d’autres, sur la réaction disproportionnée au terrorisme depuis plus de dix ans. Mais que cela n’empêche pas sa mère de l’appeler pour lui dire de bien faire attention dans les rues de Bruxelles... Et de ne pas s’inquiéter quand il prend la voiture.

« Pourquoi ? Pourquoi fixons-nous notre attention sur les attaques terroristes et pas sur un conducteur saoul qui a renversé des gens ? »

Jeremy Shapiro donne trois raisons à cette disproportion :

  • les êtres humains n’arrivent pas à intégrer les probabilités impliquant des nombres aussi grands ;
  • la saturation médiatique (ce sont les médias qui rendent le terrorisme d’aujourd’hui aussi rentable) ;
  • la tendance à surestimer ses ennemis (alors que le terrorisme est plutôt l’arme des pauvres).

Le deuxième point, la saturation médiatique, est la grande variable de cette liste. Les chaînes d’info continue, la manière dont on les consomme (j’allume iTélé et je ne bouge plus) et les partages sur les réseaux sociaux ont fait exploser l’espace mental occupé par les dernières attaques terroristes. Après les attentats de Bruxelles, plusieurs textes ont été publiés pour dénoncer le problème. En voici des extraits.

« Paralysée devant ma télé »

Dans Télérama, d’abord, la docteure en psychologie Marianne Kedia, spécialiste du trauma, explique que les chaînes info fonctionnent comme un cerveau « traumatisé » :

« C’est quelque chose qui m’avait traversé l’esprit au moment des attentats de Charlie, et qui m’a sauté aux yeux lors des attentats du 13 Novembre. Chez moi, je me suis retrouvée totalement paralysée devant ma télé, incapable de l’éteindre, ce qui ne m’arrive jamais.

Pourquoi diable suis-je restée scotchée des heures durant devant le spectacle d’un direct terriblement anxiogène et vide de sens puisqu’il ne se passait rien à l’image ? D’évidence, j’avais mis mon cerveau en “mode traumatique” [...]. Lorsqu’une personne subit un événement terrifiant, les aires visuelles de son cerveau sont suractivées, tandis que les aires du langage sont sous-activées. »

Le cerveau en « mode traumatique » ne fait que s’adapter à la télévision folle qu’il a devant lui.

« [Sur les chaînes info], les images tournent en boucle – et désormais il y a de plus en plus d’images prises par les victimes avec leurs téléphones portables, façon caméra subjective. Il y a très peu d’analyse, de recul. Le cortex, les aires cérébrales plus développées de l’être humain, sont en pause. Le téléspectateur demeure comme acculé dans un état sensoriel, où le temps est distendu [...].

Et il se trouve dans une sorte d’hyperidentification, comme s’il vivait lui-même l’événement. Et ça, c’est dangereux [...] dans la mesure où cela génère de l’anxiété chez beaucoup de gens. »

Sur France Inter, Cohen est perplexe

Le lendemain des attentats, dans un texte repris sur Rue89, Daniel Schneidermann décrit les journalistes de la matinale de France Inter déboussolés devant des collégiens qui ne parlent pas des attaques :

« On sent bien Legrand et Cohen perplexes, devant cet optimisme inattendu, devant ce renversement des perspectives, et des angoisses. Parler de chômage et d’environnement, alors que fument encore les débris de l’aéroport de Bruxelles ! Car c’est une gifle d’optimisme, qu’administrent Eva et Vincent à “La Matinale” de France Inter, et à tout le système en folie de l’info continue. Une leçon de modération, aussi.

Il faut le dire calmement, mais clairement : la puissance des médias vendeurs d’effroi est une des meilleures alliées des poseurs de bombes. Chaque image, chaque seconde de ce tumulte, est une victoire des poseurs de bombes.

Victoires la course aux vidéos d’apocalypse dans l’aéroport ; victoires les longs plans silencieux sur les rassemblements spontanés dans la nuit des villes meurtries ; victoires les tour Eiffel et porte de Brandebourg illuminées aux couleurs de la Belgique ; victoires les embouteillages d’experts sentencieux ; victoires les moulinets du comptable Cazeneuve, imperturbable général d’une armée en déroute. »

De son côté, Stéphane Koch, qui fait du conseil en stratégie digitale,publiait sur LinkedIn le texte « Pourquoi je ne partage plus mon émotion sur les réseaux sociaux ».

« Par le partage des images et vidéos des scènes des attentats, de celles des victimes, des témoignages de leur douleur, de sa propre douleur... On “étend” virtuellement le périmètre physique, l’impact des explosions, les dommages humains qu’elles ont causés, à chaque personne que l’on va “toucher” par nos diffusions.

Les contenus partagés sont à prendre comme autant d’éclats de cette déflagration/explosion émotionnelle. Ils vont affecter et blesser notre psychisme durablement (le traumatisme se crée aussi par le partage d’expérience traumatisante). Ce qui est exactement ce que les initiateurs de ces attentats cherchent à faire. Ils ne partagent pas nos valeurs, ils s’en servent… dès lors, il est important de le prendre en compte pour renforcer notre résilience. [...]

Je ne veux pas non plus alimenter une “stratégie de la tension” dont certains gouvernements vont se servir (se servent) pour alimenter leur propre agenda politique. »

Mais sur Vox, Jeremy Shapiro, résigné, écrit que tant que l’esprit humain ne pourra pas se représenter ce qu’est une « chance » sur plusieurs millions, il est probable que rien ne change. Et il supporte sa mère qui s’inquiète toujours aux mauvais moments.

Tag(s) : #Politique internationale

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