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La triste « nuit de cristal » du 15 juillet dernier, tous les minarets de Turquie lançaient des cris incessants de « Allahu Akbar », suivis de la prière traditionnelle annonçant la mise au tombeau d’un défunt. Pendant ce temps là, le haut commandement de l'armée se trouvait non pas dans ses casernes pour diriger ou pour mater la « tentative de putsch», mais réuni dans une …salle des fêtes !

ANATOMIE D’UN COUP REUSSI

« Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, les mosquées sont nos casernes et les croyants sont nos soldats », dixit Erdogan !

C’est ainsi que « Tayyip » -comme on l’appelle en Turquie, non par affection mais plutôt par mépris- résumait sa pensée déjà en 1997, à Siirt, ville natale de sa femme près de la frontière syrienne, alors qu’il était encore le maire d’Istanbul. Ces vers d’un poème qu’il avait allégrement truqués, lui ont valu à l’époque quatre mois derrière les barreaux pour « incitation à la haine ».

En 2011, désormais chef du gouvernement turc et responsable donc du bien-être de son peuple, il récitait de nouveau, au Parlement cette fois-ci, les mêmes vers de haine composés désormais en chant de guerre par l’un de ses admirateurs.

Finalement, elle est venue la triste « nuit de cristal », le 15 juillet dernier, où tous les minarets du pays, des plus grandes villes aux plus petits villages des régions les plus reculées, étaient en effet transformés en baïonnettes, conformément aux souhaits du premier Imam du pays, Recep Tayyip Erdogan*. Ils lançaient du haut de leurs haut-parleurs les cris de « Allahu Akbar », suivis de la prière traditionnelle qui annoncent la mise au tombeau d’un défunt. Le sang glacé, les Turcs ont écouté ces incessants appels à tue-tête, jusqu’au matin, sans trop comprendre ce qui leur arrivait.

Sur la chaîne nationale TRT, la moins écoutée parmi plus d’une centaine de chaînes de télé existantes, une présentatrice bien apprêtée, calme, visiblement dans l’attente de la tâche qui lui reviendrait, lisait un communiqué émanant d’un groupe de militaires qui prétendaient avoir pris le contrôle du pouvoir. Les autres chaînes n’avaient même pas jugé nécessaire de prêter la moindre attention à cette « annonce de coup d’état » et continuaient allègrement la diffusion de leurs programmes de divertissement et de jeux du vendredi soir. Les réseaux sociaux et toutes les communications fonctionnaient normalement, alors que dans n’importe quelle tentative de prise du pouvoir, le contrôle des communications est primordial. Les internautes dans le pays de Tayyip connaissent bien les ralentissements et même les coupures quand l’homme fort du pays l’estime nécessaire.

Le haut commandement de l’armée, quant à lui, il se trouvait non pas dans ses casernes pour diriger ou pour mater cette « tentative de putsch», mais réuni dans une …. salle des fêtes d’Istanbul pour célébrer le mariage de la fille de l’un de leurs collègues!.. Un seul absent dans cette joyeuse cohorte de généraux : le général Akin Ozturk, le chouchou de l’AKP, le parti au pouvoir, occupé au même moment à faire un coup d’Etat avec son gendre, le lieutenant-colonel Hakan Karakus, commandant de la 141ème flotille à la base aérienne de Akinci à Ankara. Dans les seconds rôles, le général Mehmet Disli, lui, s’occupait de la coordination de la mutinerie. A part cela, il était également connu pour être le frère du Vice-Président de l’AKP !

Ces messieurs envoient deux hélicoptères sur le parking de la salle des fêtes à Istanbul pour faire arrêter leurs camarades, mais les émissaires novices ne reconnaissent pas trop les commandants à arrêter puisque personne ne porte d’uniforme pendant la fête de mariage. D’abord on arrête les plus âgés, mais aussitôt on enlève les menottes à ceux qui affirment être déjà à la retraite !

Pendant que quelques F16 survolent à très basse altitude la capitale et Istanbul, en brisant parfois le mur du son et les vitres des immeubles avec, deux avions de ravitaillement en vol arrivent sur le théâtre des événements, pour approvisionner les F16 des mutins, afin qu’ils puissent poursuivre leur mission sans discontinuer. Ils ont tranquillement quitté la base d’Incirlik dans le sud du pays, avant d’effectuer un vol de près de deux heures jusqu’à Ankara. Personne ne s’y est opposé ni demandé quoi que ce soit dans cette base de première importance utilisée également par les avions de la coalition opérant au-dessus de la Syrie. Le tout se déroule comme un show aérien, sans que les autres bases militaires ne bougent, ni même ne reçoivent un ordre quelconque pour intercepter les avions de la mutinerie. La tranquille ballade des jets dure pendant des heures, avant de se terminer par le lâchage, non pas de gaz colorés mais de … quelques bombes, pas trop méchantes certes, sur un coin du palais présidentiel vide de son résident, et sur le Parlement aussi tant qu’à faire, pourquoi pas. Au début, les gens s’affolent, mais ensuite ils finissent par s’y habituer et passent même des coups de fil à leurs proches à l’étranger pour leur faire écouter au téléphone la drôle de musique des jets qui reviennent sans cesse.

Quelques chars d’assaut sont envoyés sur l’un des ponts du Bosphore, on ne sait pour quelle raison. Face à eux se trouvent les « défenseurs de la démocratie», qui, selon les témoins, ont été préalablement transportés par bus à l’entrée du pont, normalement difficile d’accès aux piétons. Des hélicoptères leur tirent dessus, en faisant quelques victimes. Le tout est relayé instamment par les réseaux sociaux en direct, soulevant l’indignation générale dans le pays. Pendant tout ce temps, la plus grande armée de l’OTAN (après celle des Etats-Unis) semble complètement endormie ou dans l’incapacité totale d’une riposte quelconque contre les acteurs de la «tentative du coup d’état », alors que toutes les mosquées du pays se sont organisées instantanément pour appeler le peuple, du haut de leurs minarets, à sortir dans la rue et à résister aux putschistes. Ce ne sera que vers 3h30 le matin que quelques F16 partent de la base de Bandirma, sur ordre de Tayyip Erdogan, désormais de retour à Istanbul, et ils dispersent les F16 des mutins mettant ainsi fin au spectacle.

Normalement on arrête les ministres, les dirigeants politiques dans un coup d’Etat, mais dès le début les putschistes feignent ignorer où ils sont. Le Premier Ministre est pourtant en train de faire tranquillement des déclarations au peuple sur une chaîne de télé pour qu’ils sortent dans la rue.

On fait répandre le bruit que le chef de l’état major est pris en otage par les mutins, mais en même temps on fait circuler sur les réseaux sociaux des vidéos des civils « chassant les militaires rebelles dans les locaux de l’état major ». On n’y voit en fait que des barbus s’agitant aux cris d’Allahuakbar dans des couloirs vides d’un local indéfinissable.

Quant au Président Erdogan, soit-disant mystérieusement disparu et introuvable depuis déjà une semaine, tout le monde sait qu’il est à Marmaris, station balnéaire égéenne d’où l’on peut facilement passer aux îles grecques au cas où… comme l’ont fait ces derniers temps des milliers de réfugiés syriens. Une semaine avant le « coup d’état », toutes les baies autour de Marmaris avaient été vidées, les plaisanciers chassés au large, et les réseaux sociaux blaguaient déjà sur les vacances de Monsieur Hulot, et s’attendaient à des photos d’Erdogan apprenant à nager avec une bouée de sauvetage ! Mais à la place des photos du Président en maillot de bain, une agitation haineuse contre les militaires s’est soudainement propagée dans les réseaux sociaux, alors qu’il n’y avait aucune raison apparente pour amener un tel sujet sous les feux de l’actualité au beau milieu de l’été.

Quand finalement les mutins découvrent que l’homme qu’ils cherchent se trouve à Marmaris, il est déjà trop tard, le rideau est tombé, le spectacle touche à sa fin, Erdogan revient à Istanbul tel un Conquérant (pas à Ankara, la capitale, qui n’offre pas le même symbolisme). En l’espace de quelques heures, près de 1500 militaires sont arrêtés. La liste était apparemment préétablie et les moyens matériels pour procéder à ces arrestations déjà mis en place pour pouvoir effectuer aussi rapidement une rafle de cette envergure. Quant aux jeunes soldats à qui on avait fait croire qu’il s’agissait d’un exercice avec des chars d’assaut sur le pont, ils ne tirent même pas pour se protéger contre la meute déchainée qui les attaque. Ils n’ont d’ailleurs aucune communication avec leur commandement, et ne peuvent pas prendre l’initiative de tirer sur le peuple. Pourtant, certains « civils » dans cette foule sont déjà bien préparés à la guerre, avec des gilets pare-balles, des fusils automatiques ou des bâtons et des fouets. Ils massacrent sauvagement les jeunes appelés, pour « défendre la démocratie » et posent en héros sur les tanks après avoir tranché la tête de l’un des soldats à la manière de DAESH.

Le général Akin Ozturk, présenté comme le chef de la mutinerie, est arrêté en temps opportun. Alors qu’on pourrait l’imaginer en tenue de camouflage pour diriger un coup d’état, il est en vêtements civils et pieds nus. C’est en fait un homme insignifiant, sans envergure. Le gouvernement Erdogan l’avait hissé au poste de commandant de l’armée de l’air en 2013, après avoir procédé à des vastes purges au sein de l’armée pour évincer la plupart de ses cadres connus pour leur attachement à la laïcité et aux principes républicains d’Atatürk ... Beaucoup d’entre eux avaient alors été envoyés à croupir dans les geôles de Silivri, sous l’accusation de divers complots de putsch. Au bout de longues parodies de procès, ils ont été acquittés –sauf ceux qui y ont laissé la vie- mais ne furent plus jamais réintégrés dans l’armée, bien que Erdogan lui-même ait reconnu que toutes ces accusations étaient des coups montés par le prédicateur Fethullah Gulen, son ex-allié et mentor, aujourd’hui exilé aux Etats-Unis. Dépourvue ainsi de ses éléments les plus qualifiés aux postes de commandement, l’armée s’est transformée en un jouet dans les mains d’Erdogan, qui y a remplacé le mérite par l’allégeance à son idéologie. C’est à l’issue de ce processus que le général Akin Ozturk a été propulsé au poste de commandant de l’armée de l’air. Et même au terme de son mandat en 2015, il a été maintenu dans l’armée sous l’insistance de l’AKP. La formule trouvée pour ne pas l’envoyer à la retraite comme il se devait, était de le placer au Conseil Supérieur Militaire.

On a donc du mal à croire que l’actuelle farce de coup d’état serait fomentée depuis les Etats-Unis par Fethullah Gulen, comme le prétend Erdogan et la quasi-totalité des médias sous son contrôle, et dirigé par le général Ozturk. Même s’il est vrai que le mouvement de Fethullah Gulen avait déjà infiltré l’armée, en remplaçant les officiers évincés par des effectifs acquis à sa cause, les deux leaders islamistes ont été, pendant longtemps, main dans la main pour réussir leur assaut de toutes les institutions de la république laïque. Ce n’est qu’au moment de partager les énormes butins du pillage économique du pays que leurs chemins se sont séparés, et qu’Erdogan s’est débarrassé de son allié trop encombrant. Même si Fethullah n’est plus en Turquie, son idéologie est au pouvoir, et la communauté de ce prédicateur de 75 ans s’accommode bien de son dauphin Erdogan.

Le général Ozturk nie son implication dans l’opération et affirme qu’il était, pendant la tentative de coup d’état, avec le chef de l’état-major, dialogant avec les mutins pour les inviter à la raison. Le chef de l’Etat major, Hulusi Akar, est connu du grand public comme « l’homme des Américains » à cause de son éducation dans un collège militaire aux Etats-Unis et ses relations étroites avec les centres de renseignements de l’OTAN. En poste depuis août 2015, il n’est pas très bavard sur ce qui s’est réellement passé cette nuit du 15 juillet, et sur le très grave manque de renseignements concernant les préparatifs d’un putsch au sein de l’armée.

Même si certains officiers de rang moyen hostiles au régime d’Erdogan qui ont pu croire naïvement à la possibilité d’une action réelle contre lui, et d’autres, proches de son parti ont été jetés en pâture, il est clair que ce drôle de Coup permettra surtout au dirigeant machiavélique de renforcer encore plus son pouvoir absolu. Non seulement une puissante mise-en-garde est lancée contre toute opposition démocratique, mais en même temps toute contestation au sein de son propre parti est définitivement étouffée, car ces derniers temps un certain mécontentement avait commencé à poindre dans les rangs de l’AKP. Tayyip se débarrasse un à un de tous ceux qui l’entouraient: Abdullah Gül d’abord, son proche ami et cofondateur du parti, devenu Président de la République en 2007, Fethullah Gülen, son mentor, ou encore Ahmet Davutoglu, son Premier Ministre fidèle déchu de son poste brusquement en mai dernier, et maintenant une longue liste d’adversaires de tout poil, qu’ils soient militaires ou civils. La révolution islamique est en train de dévorer ses enfants.

Est-il possible que le dirigeant d’un pays, aussi tyrannique qu’il soit, puisse aller aussi loin dans ses projets machiavéliques ? On l’a vu à l’issue des élections générales de juin 2015 où il n’avait pas obtenu la majorité suffisante. Il a décidé de renouveler le processus, jusqu’au résultat voulu, en prévenant la population que ce serait soit lui soit le chaos. Et aussitôt, comme par hasard des évènements violents sont advenus, donnant un avant-goût de ce chaos qui surgirait si on ne votait pas pour l’AKP. Attentat sanglant au centre d’Ankara, reprise de la guerre contre l’organisation armée kurde, le PKK, l’alter ego d’Erdogan, et qui répond toujours présent quand on en a besoin, pour faire la pluie et le beau temps. La tactique s’est révélée payante, mais au prix de milliers de morts !

Son rêve de déclencher la guerre ouverte contre Assad et faire sa prière du vendredi, quelques heures seulement après la déclaration des hostilités, dans une mosquée de Damas, n’ont heureusement pas abouti. Pourtant, son proche collaborateur, Hakan Fidan, le chef des Services Secrets, lui proposait un plan « génial » : dépêcher quelques agents en Syrie, et leur faire envoyer quelques missiles sur la Turquie depuis le territoire syrien ! La fuite d’informations, le peu d’envie du parlement à accorder son autorisation à l’envoi des troupes à l’étranger ont évité au pays une guerre sanglante avec sa voisine…

A son retour d’Arabie Saoudite en décembre dernier, Erdogan déclarait sans complexe que son modèle était l’Allemagne de Hitler ! En oubliant peut-être que même l’Allemagne d’Hitler avait traduit en justice les prétendus auteurs de l’incendie de Reichstag. Et un certain Dimitrov, communiste bulgare, avait pu démonter les accusations point par point dans cette parodie de procès qui l’avait finalement acquitté. Le Führer turc quant à lui, il a simplement fait égorger de simples soldats sans aucun procès. Et il brandit maintenant la peine capitale pour les autres, en promettant que ça ne prendra pas longtemps à la remettre en vigueur. Les 290 morts de son coup de théâtre et les milliers d’arrestations qui ont suivi ne semblent pas lui suffire, puisqu’il a déclenché la chasse à l’homme dans toutes ses autres formes. Des meutes de barbus se sont déjà lancées à la « défense de la démocratie » partout, aux cris de Allahuakbar.

A Malatya, par exemple, quelqu’un leur propose de se diriger sur le quartier de Pasakoy habité principalement par les Alevis, cette minorité turque très attachée à la république laïque, seule garante de leurs croyances considérées comme une hérésie par la majorité sunnite, qu’elle soit turque ou kurde. Quelqu’un dans la foule ne peut pas s’empêcher de demander : « mais qu’est-ce qu’ils vous ont fait les gens de Pasakoy ? ». Peine perdue.

Ailleurs, le dirigeant d’un club de foot déclare qu’on peut maintenant se servir comme on veut des épouses des putschistes. A Moda, un quartier d’Istanbul, les « défenseurs de la démocratie» attaquent un groupe de jeunes assis sur la pelouse pour un pique-nique, et ils cassent leurs bouteilles d’alcool. Par ailleurs, aucune femme dans ces meutes. S’il y en a, elles se sont sûrement laissé pousser la barbe et la moustache. Le pire est encore à venir, car Erdogan évoque la possibilité de légaliser le port d’armes pour tout le monde !

Les dirigeants occidentaux se sont tous précipités pour exprimer leur soutien au Führer turc. Après tout, il est venu au pouvoir par les urnes, comme Hitler, son modèle. Donc il représente la démocratie, même s’il la considère « comme un tramway d’où l’on peut descendre quand on arrive à l’arrêt souhaité ». La Turquie est enfin à l’arrêt où il l’a amenée. Les minarets ont diffusé toute la nuit du 15 juillet la prière d’accompagnement des morts avant leur mise au tombeau. Le cadavre, c’était la république laïque et toutes les libertés qui vont avec.

*issu d’une école d’Imams, Tayyip Erdogan était normalement destiné à cette vocation.

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