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L'anguille double face
L'anguille double face

24 JUIN 2016 | PAR LUDOVIC LAMANT, AMÉLIE POINSSOT ET MATHILDE AUVILLAIN

Que signifie le Brexit pour les pays d'Europe du Sud à la pointe de la critique d'une Union vue comme austéritaire et antidémocratique ? Dans la Grèce de Syriza, l'Espagne de Podemos ou l'Italie du M5S, le référendum est une leçon pour réformer en profondeur l'Union.

Que ce soit en Grèce où la gauche anti-austérité est au pouvoir, en Italie où le mouvement contestataire de Beppe Grillo a le vent en poupe depuis les récentes élections municipales qui lui ont permis de ravir la capitale, ou encore en Espagne où Podemos est aux portes du pouvoir, le référendum britannique pourrait provoquer un appel d'air dangereux… Mais il constitue surtout une leçon pour réformer en profondeur l'Union européenne (UE).

Il s'invite en tout cas dans la dernière ligne droite des élections législatives espagnoles,dimanche, et pourrait bien bousculer la fin de campagne. L’incertitude qu’il provoque pourrait en effet servir le parti au pouvoir, la droite du Parti populaire (PP). Le chef du gouvernement sortant, Mariano Rajoy, ne manquera pas de se présenter comme une valeur refuge en ces temps agités. Sur Twitter, l’ex-eurodéputé Pablo Iglesias, à la tête de la coalition de gauche anti-austérité Unidos Podemos, a réagi vendredi tôt dans la matinée : « Un jour triste pour l’Europe. Nous devons changer de cap. Si l’Europe était juste et solidaire, personne ne voudrait la quitter. Nous devons changer l’Europe. »

Invité d’un débat télévisé sur le site d'El País, le chef de l’international pour Podemos, Pablo Bustinduy, a repris la même rengaine : le Brexit s’ajoute à une série de crises, de la Grèce aux réfugiés, qui prouve, d’après lui, que l’Europe traverse une mauvaise passe. « Il faut profiter de cette opportunité [le Brexit – ndlr] pour faire un pas en avant […], refonder une Europe démocratique », a-t-il déclaré. « La Banque centrale européenne devrait agir dès que possible, pour envoyer un signal fort et garantir le retour à la stabilité sur les marchés financiers, a-t-il poursuivi, sans préciser ce à quoi il pensait exactement. À moyen terme, la question qu’il faut se poser, ce n’est pas celle de savoir pourquoi les Britanniques ont voté la sortie, mais celle de savoir ce que nous, Européens, voulons faire ensemble. »

À Podemos, le Brexit est perçu comme la preuve que l’austérité va dans le mur, et que l’Union européenne n’est pas assez à l’écoute de ses citoyens. Invité à s’exprimer lors du même débat, le ministre des affaires étrangères espagnol, José Manuel García-Margallo (PP), a jugé l’analyse un peu courte : ce n’est pas la politique économique de l’Europe qui était au cœur du débat pendant la campagne britannique, mais sa politique migratoire, a-t-il avancé en substance.

Sur le fond, Podemos a adouci ses positions sur l’Europe depuis sa naissance, en janvier 2014. Le mouvement n’a jamais défendu la sortie de l’Europe, ni la sortie de la zone euro. Mais, de la même manière que Syriza, en Grèce, défendait les premiers temps l'idée d'un effacement partiel de la dette grecque, il plaidait à l’origine pour une restructuration de la dette espagnole – position qu’il a abandonnée depuis (même si elle reste défendue par les communistes d’Izquierda Unida (IU), avec qui Podemos a fait alliance pour les législatives de dimanche).

À l’été 2015, lorsque Alexis Tsipras, le chef du gouvernement grec, a cédé face aux exigences des Européens et du FMI, appliquant un programme d’austérité, Pablo Iglesias a défendu son allié grec, qu'il soutenait depuis la campagne électorale de Syriza, début 2015. Les communistes d’IU, eux, hurlent alors à la trahison. Poursuivant sur cette ligne plutôt modérée, Iglesias choisit d'ailleurs, en février 2016, de ne pas participer à la conférence du « plan B » organisée à Madrid pour défendre une autre Europe (même si d’autres figures de Podemos, membres de l’aile gauche, s'y rendent). À l’époque, Iglesias et ses proches jugeaient que cette thématique du « plan B » était trop associée à la « vieille gauche », celle des communistes d’IU, vouée à l’échec.

Aujourd’hui, Podemos assume un réformisme européen qu’il qualifie de « nouvelle social-démocratie » : il défend par exemple l’instauration d’une taxe sur les transactions financières en Europe (comme les socialistes du PSOE), un assouplissement des règles budgétaires pour tous les États de la zone euro (pour que Madrid obtienne quelques années de plus pour rembourser ses dettes publiques, et lui permettre entre temps d’assurer une relance budgétaire), ou encore une redéfinition – floue – du mandat de la Banque centrale européenne (BCE).

Un double jeu de Boris Johnson ?

La négociation conclue en février dernier par David Cameron et le Conseil européen a, de ce point de vue, été éclairante, tant elle a montré le régime d’exception dont bénéficie déjà le Royaume-Uni. Comme le rappelait une de nos précédentes enquêtes (elle est à lire ici, signée de Ludovic Lamant), le président du Conseil européen Donald Tusk avait pris un malin plaisir à lister dans une lettre la multitude d’« exceptions » britanniques.

Non seulement la Grande-Bretagne ne fait pas partie de la zone euro, mais le pays bénéficie, tout comme le Danemark, d’un « opt-out » qui précise qu’il n’a pas vocation à rejoindre cet espace monétaire (tandis que les autres États membres hors de l’eurozone, eux, espèrent toujours officiellement rejoindre l’euro à terme). La Grande-Bretagne n’est pas non plus membre de l’espace Schengen. Elle ne participe pas aux négociations pour une taxe sur les transactions financières (TTF). Le « rabais britannique » négocié par Margaret Thatcher en 1984, qui permet à Londres de contribuer un peu moins au budget de l’UE, perdure.

Comme le confirme un graphique élaboré par André Sapir et Guntram Wolff (ci-dessous), les Britanniques (« UK » sur l’image) disposent déjà de tous les « opt-out » fondamentaux et sont les plus éloignés du noyau dur des politiques européennes. Outre l’euro, ils n’ont pas davantage signé les textes les plus importants adoptés au plus dur de la crise (lepacte Euro Plus, ou encore le mécanisme de supervision de l’union bancaire).

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Sans article 50, pas de sortie : justement ! Certains militants du Brexit ont volontiers expliqué qu’ils avaient une tout autre idée en tête. Il s’agissait par ce vote d’exercer une pression encore plus forte sur les instances européennes et de décrocher de nouvelles concessions, de nouvelles dérogations. Dans six mois, dans un an, des Britanniques satisfaits des victoires obtenues à Bruxelles accepteraient alors de voter en faveur de l’Europe.

Ce scénario est-il totalement à écarter ? Oui, ont assuré en chœur les Européens et ils l’ont répété ce vendredi. Mais qui peut exclure que dans plusieurs mois, au terme d’une longue crise politique au Royaume-Uni, de négociations bloquées avec l’Europe, un nouveau compromis ne se construise à Bruxelles ? Ce ne serait pas la première fois, tant l’Europe et ses dirigeants nous ont habitués à tordre les résultats de référendums ou à en convoquer de nouveaux pour parvenir à leurs fins.

Tag(s) : #Politique internationale

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