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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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A la tête du gouvernement turc, un comptable a remplacé un idéologue

Le chef du gouvernement turc, Binali Yıldırım, et le président Erdogan écoutent le général Hulusi Akar, le
Le chef du gouvernement turc, Binali Yıldırım, et le président Erdogan écoutent le général Hulusi Akar, le

27 JUIN 2016 | PAR NICOLAS CHEVIRON

Avec sa vision d’une Turquie conquérante, Ahmet Davutoğlu avait subjugué le président Recep Tayyip Erdoğan. Mais son ambition lui a été fatale. Résolu à diriger seul le pays, le chef de l’État lui a préféré au poste de premier ministre un homme de l’ombre, au discours inaudible mais à la loyauté éprouvée et maître des rouages du système, Binali Yıldırım.

Istanbul, Ankara (Turquie), correspondance.- C'est peut-être un effet du changement de premier ministre opéré fin mai par le président turc Recep Tayyip Erdoğan – Binali Yıldırım succédant à Ahmet Davutoğlu. Lundi 27 juin, la Turquie et Israël ont annoncé une normalisation de leurs relations et la signature le lendemain d'un accord en ce sens, après six années de tensions provoquées par l'incident de la flottille de la paix à destination de la bande de Gaza en mai 2010.

Le nouveau premier ministre, Binali Yıldırım, qui a remplacé Ahmet Davutoğlu le 24 mai 2016, a indiqué que les deux pays allaient échanger des ambassadeurs dès que possible en vertu de ce rapprochement, qui prévoit le versement de 20 millions de dollars (18,15 millions d'euros) aux proches des victimes d'un bateau turc qui tentait d'apporter de l'aide dans l'enclave palestinienne.

Devenu ministre des affaires étrangères en 2009, Ahmet Davutoğlu avait imprimé sa vision idéologique à la conduite de la diplomatie turque. « Il a reçu une éducation aux normes occidentales, parle anglais, sait ce qui se passe autour de lui, et s’est efforcé de se comporter en “bon garçon”. […] Mais parfois, il perdait le sens des réalités, en particulier quand il était question d’Israël », rappelle Tolga Tanış, correspondant à Washington du quotidien à grand tirage Hürriyet. Comme après l’assaut meurtrier mené le 31 mai 2010 par des commandos israéliens contre le « Mavi Marmara», navire amiral de cette flottille qui tentait de briser le blocus imposé par Israël. « Lors d’une réunion à Washington, Davutoğlu a menacé la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton de déclencher une guerre contre Israël, un allié majeur des États-Unis », indique Tolga Tanış.

En vertu de l'accord, un premier navire transportant 10 000 tonnes d'aide humanitaire, destinée à la bande de Gaza, se rendra dès le 1er juillet dans le port israélien d'Ashdod.« Nos frères palestiniens à Gaza ont énormément souffert et avec cet accord nous leur donnons la possibilité de reprendre leur souffle », s’est félicité Binali Yıldırım devant la presse à Ankara. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, a indiqué toutefois que le blocus naval se poursuivrait. « Notre intérêt suprême est notre sécurité. Je ne transigerai pas avec cela. Cet intérêt est essentiel pour empêcher que le Hamas constitue une force et cela restera comme ça », a déclaré Benjamin Netanyahou.

« Exceptionnellement dangereux. » C’est par ces termes, empruntés à un ministre turc parlant sous le sceau de la confidence, que l’ambassadeur américain Eric Edelman avait décrit Ahmet Davutoğlu dans un câble diplomatique, à la fin 2004. À cette époque, les chancelleries ne savaient pas grand-chose de ce conseiller en politique étrangère de 45 ans, recruté par le premier ministre Abdullah Gül en novembre 2002, lors de l’accession au pouvoir du parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), puis passé au service du chef de file de l’AKP, Recep Tayyip Erdoğan, en mars 2003, lorsque celui-ci a pris la tête du gouvernement.

Davutoğlu a appris l’allemand au lycée, l’anglais à la prestigieuse université stambouliote du Bosphore, où il a soutenu une thèse en sciences politiques et économie, le malais à l’université internationale islamique de Malaisie, où il a enseigné de 1990 à 1993, ainsi que l’arabe. Homme du sérail islamo-conservateur, Davutoğlu est l’un des rares intellectuels à avoir émergé dans ce camp avec une bonne connaissance des affaires internationales et tout un jeu de théories prêtes à l’emploi, prônant une politique de puissance pour une Turquie libérée de son tropisme pro-occidental, fer de lance d’un ensemble régional allant du Proche-Orient aux Balkans, à forte connotation panislamique. Des idées qu’il a développées à loisir dans ses chroniques pour le quotidien islamiste Yeni Şafak ainsi que dans son grand-œuvre, La Profondeur stratégique, publié en 2001.

Petit de taille et calme de tempérament, Ahmet Davutoğlu est une sorte d’antithèse de son ancien patron – longiligne et emporté, dont le seul diplôme, fourni par une école de commerce, est aujourd’hui sujet à contestations. Habitué à rudoyer ses conseillers, Recep Tayyip Erdoğan est plein de déférence à l’égard de l’universitaire. Il lui donne du hoca(« maître »), un terme qu’il réservait habituellement à son mentor en politique, le fondateur du mouvement islamo-conservateur turc, Necmettin Erbakan, décédé en 2009. L’influence du petit professeur est telle que certains diplomates le surnomment le Nizam ul-Mulk (« administrateur du royaume »), un vieux terme datant de l’époque seldjoukide (entre 1037 et 1194).

Derrière une sémantique apaisante – la politique du « zéro problème avec les pays voisins », la constitution d’une « Alliance des civilisations » –, les objectifs du hoca sont-ils ceux d’un « sunnite intransigeant », comme le désigne l'ambassadeur Edelman ? La réalité est nuancée, assure le sociologue Ali Bayramoglu, ancien collègue de Davutoğlu à l’université et à Yeni Şafak : « Il y a chez lui une synthèse de différentes idées : d’un côté le libéralisme politique et les valeurs universelles occidentales, de l’autre la volonté de créer un système oriental, musulman, ottoman, qui puisse entrer en concurrence avec l’Occident. » Ses écrits, du moins, attestent un véritable radicalisme, constate Behlül Özkan, professeur en relations internationales à l’université stambouliote Marmara, qui a étudié en profondeur les textes de Davutoğlu après avoir été son élève : « Il est moderne, oui, mais dans un sens très radical, la modernité de l’Allemagne des années 1930. Il va chercher chez des théoriciens allemands d’avant 1945, comme Karl Hausofer, des concepts comme le Lebensraum, l’espace vital, que la Turquie doit élargir en modifiant ses frontières. »

La consécration du petit hoca arrive le 28 août 2014, quand Erdoğan, devenu président, impose l’académicien comme son successeur à la tête de l’exécutif turc. Un premier ministre qu’il entend docile et dévoué au grand projet de transformation de la République turque en un régime présidentiel, à sa main. Mais Ahmet Davutoğlu ne parviendra pas à endosser ce rôle, peu en rapport avec son ego. « Davutoğlu a cherché à établir sa propre autorité, en oubliant que c’était Erdoğan qui lui avait confié sa mission. Il a oublié où était la véritable autorité », résume un proche du président, parlant sous le couvert de l’anonymat. « Pour le reste, vous avez lu Darwin : ce sont les lois de la sélection naturelle. »

Visé par des campagnes de dénigrement et dépouillé d’une partie de ses prérogatives par le président, Davutoğlu annonce son retrait le 5 mai 2016, ouvrant la voie à la nomination de Binali Yıldırım, ministre sortant des transports et de la communication, à la tête de l’AKP le 22 mai, du gouvernement le 24.

Un premier ministre «qui sait construire des routes, des voies ferrées et des aéroports»

S’il n’a pas le panache de son prédécesseur, Binali Yıldırım, 60 ans, a d’autres qualités à faire valoir, qui comptent aux yeux du président. Avec lui, pas de grandes déclarations, pas de théorie – son discours devant les délégués de l’AKP s’est d’ailleurs conclu sur une subite extinction de voix, annonciatrice sans doute de son mutisme futur. « C’est quelqu’un de calme, de silencieux. Je n’ai pas senti en lui une grande profondeur politique. Mais on peut voir à son bilan que c’est quelqu’un qui sait construire des routes, des voies ferrées et des aéroports. Il sait organiser ce genre de choses », dit de lui l’ex-vice premier ministre AKP Abdüllatif Şener, qui l’a côtoyé au gouvernement entre 2002 et 2007. Les succès de ce discret technicien se comptabilisent en effet dans sa biographie officielle en milliers de kilomètres de voies rapides (17 500 km), en nombre d’aéroports construits (29).

Le nouveau numéro deux turc a plusieurs points communs avec l’omni-président. Comme Recep Tayyip Erdoğan, dont il est d’un an le cadet, Binali Yıldırım est un enfant de l’exode rural, qui a passé une partie de sa jeunesse à Istanbul dans le même quartier populaire de Kasımpaşa. Après avoir décroché un diplôme d’ingénieur en construction navale, il a occupé diverses positions de 1978 à 1993 à la Direction générale de l’industrie navale et aux chantiers navals de Camialtı, une entreprise de Kasımpaşa qui entretenait une équipe de football où le jeune Erdoğan a joué de 1969 à 1974. La rencontre entre les deux hommes remonte au moins à 1994, quand Erdoğan, nouvellement élu maire d’Istanbul, nomme l’ingénieur à la tête d’IDO, la régie municipale des catamarans assurant des liaisons rapides entre les rives du Bosphore.

Les deux hommes ont aussi en partage l'intérêt de leurs progénitures pour la profession d’armateur. Cette passion s’est révélée en 2002 chez Erkan et Büşra Yıldırım, fondateurs à respectivement 21 ans et 17 ans d’une compagnie de transport maritime, Derin Denizcilik, devenue propriétaire un an plus tard de son premier ferry-boat, pour 445 000 dollars. L’origine controversée de cet argent a donné lieu au dépôt par l’opposition, en juillet 2003, d’une demande d’ouverture d’enquête parlementaire, rejetée par la majorité AKP. Ahmet Burak, l’aîné des Erdoğan, s’est pour sa part lancé dans le transport maritime en 2006, créant consécutivement deux compagnies, Turkuaz Denizcilik et MB Denizcilik, propriétaire d’un vraquier de 95 m, acquis pour 2,5 millions de dollars. Necmettin Bilal, le cadet, a fondé sa propre compagnie, BMG, en 2013. Selon une source bien introduite dans les milieux du transport maritime, c’est une puissante famille d’armateurs, les Ҫetinkaya, qui a mis le pied à l’étrier aussi bien aux Yıldırım qu’aux Erdoğan.

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Surtout, la longévité de Binali Yıldırım à la tête du ministère des transports, de novembre 2002 à décembre 2013, puis de novembre 2015 à mai 2016, atteste la confiance que lui accorde l’actuel chef de l’État. Car il s’agit là d’un poste clé, explique Abdüllatif Şener : « Les affaires dont Binali Yıldırım avait la charge, avec son ministère, étaient des affaires qui impliquent de nombreux appels d’offres. […] Et en général, en Turquie, ce sont les appels d’offres qui permettent les flux d’argent illégaux ou du moins pas très éthiques entre certains hommes d’affaires, les bureaucrates et les politiciens. »

L’ingénieur a été éclaboussé en fin 2013 par un retentissant scandale, impliquant le propre fils du chef de l’État, Necmettin Bilal, et son beau-fils, Berat Albayrak. Au terme d’une enquête commencée quinze mois plus tôt et s’appuyant sur de nombreuses écoutes téléphoniques, le procureur stambouliote Muammer Akkaş a ordonné le 25 décembre 2013 l’arrestation de plusieurs dizaines de suspects, donnant dans un procès-verbal (retranscrit par le journaliste d’investigation Ahmet Şık dans son livre Paralel Yürüdük Biz Bu Yollarda, Postacı yayınevi, 2014) l’explication suivante : « Il a été établi que le chef de file du groupe, Binali Yıldırım, agissait sur ordre d’un individu placé au-dessus de lui, qu’il faisait attribuer des appels d’offres publics aux hommes d’affaires dont il avait récolté l’argent […], que Berat Albayrak et Necmettin Bilal Erdoğan supervisaient et se tenaient informés de cette collecte d’argent. »

Le gros dossier de cette affaire concernait la vente par le groupe Çalık, en décembre 2013, du quotidien Sabah et de la chaîne de télévision ATV, deux fers de lance des médias progouvernementaux, dirigés par Berat Albayrak, à une entreprise du groupe Kalyon. Les enquêteurs mettaient en cause le rôle du ministre des transports dans la constitution d’un « pool » d’entreprises amies chargées de financer ce rachat en échange de faveurs de l’État. La police a cependant refusé de procéder aux arrestations et le parquet a classé l’affaire « sans suites » en septembre 2014, dénonçant une tentative de renverser le gouvernement par des magistrats et enquêteurs affiliés à la communauté religieuse du prédicateur Fethullah Gülen, devenu un adversaire acharné de Recep Tayyip Erdoğan. « Il n’y a pas eu de véritable enquête criminelle sur la base des enregistrements récoltés. On n’a pas pu parvenir à une conclusion définitive sur leur authenticité. […] Cela laisse un grand point d’interrogation », commente l'ancien vice-premier ministre Abdüllatif Şener.

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