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Un Juste s'en va!
Un Juste s'en va!

Août 1979, alors que j’étais en vacances à Paris, je cherchais à rencontrer Hocine Ait Ahmed. J’use d’un canal de proximité familiale. Après quelques jours, on me répond que Si El Hafid viendra pour un premier contact. Si El Hafid ? C’était qui pour un jeune de vingt-deux ans. Dans les discussions familiales qui ont formé mon imaginaire par plein de souvenirs de la guerre de libération, ce nom a été déjà évoqué en bien. Pas plus. Ce n’était pas Aït Ahmed auréolé de sa gloire. Je devine aujourd’hui quantité de jeunes militants qui n’ont connu que la légalité se posant la question : « Mais c’est qui ce Si El Hafid ? » Ils ne savent pas ce qu’ils ont perdu.

Mon intermédiaire ToudertBaouz me fixe rendez-vous, rue de Crimée. Il arrive à l’heure dite, flanqué d’un homme de taille moyenne au visage d’ascète, se dirigeant vers moi avec un sourire irradiant. Il me dit tout de suite : «salut, fils de lion. Ton père en était bien un». Après les salutations d’usage, il me raconta sa première rencontre avec mon feu père, Abderrahmane Mira, à Tizi El Djamaa, près du Col deTirourda. C’était fin 1955, à l’époque du développement de l’insurrection où les maquisards étaient encore si peu nombreux.

Est-il sincère ou veux-t-il seulement me charmer ? Dès les premiers échanges, tu es désarmé par tant de tendresse qui transperçait à travers un visage rayonnant. Sa voix est chaude, portée par un ton presque monocorde, à basse intensité. Contrairement aux montagnards, Si El Hafid parlait doucement. Il n’aime pas attirer l’attention sur lui. La pudeur était son royaume. Deux autres rencontres suivirent. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, cet homme est habité par une force tranquille mais conquérante. Au bout de la troisième rencontre, alors que je m’apprêtais à repartir, il me demanda si je pouvais encore retarder mon retour en Algérie à début septembre car, malheureusement, en ce mois d’août, Hocine Ait Ahmed se trouvait en vacances. Je suis revenu à Alger, déçu de n’avoir pas pu rencontrer Aït-Ahmed mais tellement content d’avoir connu cet homme si rassurant qu’on appelait respectueusement Si El Hafid.

1980, je retourne à Paris pour continuer mes études. Là, j’ai appris à connaître davantage le personnage. Le parti était en voie de léthargie avec la sortie organique des animateurs du « printemps amazigh », du rapatriement à Paris de Rezik Rabah, représentant de la génération du feu auprès des premiers cités et quelques éléments tels que Nait MaoucheMouhoub, élément de 1963, Nait-DjoudiHachimi, dit Mokrane et d’autres.Peu nombreux en réalité. Je rencontrerai plus tard Ali Mecili.

Il est difficile aujourd’hui de s’imaginer cette situation, invraisemblable pour toute conscience rationnelle. Et pourtant, c’était celle-là. Hamid Yacine, sympathisant du Ffs à l’époque, que je rencontre souvent ces derniers temps à Alger, me dit « vous me faisiez pitié tellement vous étiez réduits à la portion congrue».

Cette situation dite pudiquement « vacance des structures », Si El Hafid ne pouvait la concevoir. Qu’a-t-il à dire à tous ceux qui, comme moi, sont à la recherche d’un cadre organique, à ceux qui viennent s’enquérir de la situation du parti pour se rassurer que le changement ne se fera pas sans le Ffs, à ceux qui ont perdu leurs parents au maquis de 1963? Il ne baissera pas les bras, allant à la rencontre de tous, armé de sa patience, de sa détermination et de sa probité. Il donne à tous ses interlocuteurs de l’assurance, rehaussant le prestige du parti. Il était persuadé qu’un jour viendra où le Ffs vaincra la dictature et constituera l’alternative démocratique. Cette croyance était chevillée au corps. Personne ni aucun évènement ne le dissuadera du contraire. Il était trempé d’acier.

Derrière l’armure, Si El Hafid était rongé par l’exil et le souvenir de ceux, hélas nombreux (422), qui sont morts lors de l’insurrection de 1963. Il portait ce drame comme un lourd fardeau. Il n’en parlait jamais. Je découvris ce sentiment presque fortuitement. Choqué par ce que j’ai entendu par un frère d’une victime de 1963 qui soutenait que « son parent est mort alors que Si El Hafid est resté vivant », je lui rapportai cette anecdote. Je m’attendais à un minimum d’énervement. Il me répondit sereinement : « Il a raison. Ces cadres-là, certes ils étaient tous engagés volontairement au Ffs, mais il n’y en avait pas un que je n’ai pas travaillé au corps. Ils m’ont tous fait confiance». Que dois-je répondre à leurs parents, à leurs enfants ? C’est la première et unique fois que j’ai vu Si El Hafid pleurer. Ainsi était fait le personnage. Il portait tout sur lui, allégeant au maximum la peine des autres.Et la parole donnée avait du sens. Elle était et demeurera inaliénable.

YahaAbdelhafid est le produit de l’interaction entre son époque et sa société. Cependant, tous n’étaient pas comme lui. Cette fidélité à ceux qui sont morts aux maquis pour l’indépendance ou pour la démocratie, ses compagnons d’armes, il la portait en bandoulière. C’est difficile de s’imaginer que derrière ce personnage si chaleureux, si bon, si protecteur, se cachait un baroudeur hors pair. L’associer à la violence, légitime ou non, est presque un sacrilège. Il n’aimait pas raconter ses exploits. J’ai tout découvert par ses compagnons : la prise du camp de Taskenfout, son attitude lors de mort de Tahar Temzi (maquis de 1963) et tant d’autres combats. Bellil Youcef, très jeune maquisarden 1963, me rapporta ce fait. Alors que Temzi Tahar rendait l’âme lors d’un accrochage avec l’Anp, Hocine Aït Ahmed est porté disparu. Le dispositif se resserraitdangereusement autour de la petite troupe du Ffs. Certains, persuadés qu’Ait Ahmed est mort, préconisaient de déguerpir pour ne pas livrer un combat trop déséquilibré. La réponse de Si El Hafid est cinglante : « je ne partirai pas d’ici avant de savoir si Si El Hocine est mort ou vivant. Qu’ils ramènent toute leur armée ». Dans la même veine, à la veille du procès d’Aït Ahmed, il envoya un émissaire à Ben Bella : « si tu touches à un cheveu d’Aït Ahmed, tu meurs ». Il avait déjà mis un commando à Alger prêt à passer à l’action. Voilà Si El Hafid dans toutes ses qualités guerrières façonnées par de nif. Il n’abandonne pas ses compagnons, quitte à mourir. C’était un homme d’honneur et de grande vertu.

Sa compassion, y compris à ceux qui ont fait du mal, est naturelle, comme sa bonté. A l’indépendance, on arrête un harki. Que demande ce dernier ? « Emmenez-moi chez Si El Hafid, svp ! »suppliait-il. Celui-ci savait qu’entre les mains de Si El Hafid, il n’y aura pas d’exécution sommaire. La violence, au fond, l’insupportait. Dans son secteur, il bénéficie d’une aura qui dépasse largement la zone. Il était très populaire. Ait-Ahmed me rapporta ceci pour conforter mon propos : « au début du Ffs, à Aïn El Hammam, Si El Hafid mettait deux heures pour arriver de chez lui au lieu de la réunion. Les gens voulaient tous lui parler et le retenait par conséquent ».Cette popularité et le respect réciproque entre ses compagnons d’armes de l’Aln joua énormément pour maintenir le maquis du Ffsquand rapidement le Colonel Mohand Ou lhadj lâcha prise. Malgré cela, il est demeuré indulgent envers « le vieux ».

Aujourd’hui, Si El Hafid s’en est allé. Combien de jeunes le connaissent-ils ? Difficile d’y répondre. Pour ceux qui l’ont connu et milité dans les moments difficiles, ils savent que Si El Hafid, c’était le rouage moteur. Il a porté l’étendard du Ffs au bout de ses forces, sans décliner un seul instant. L’exil, la précarité, les pressions de tout ordre n’arrivaient pas à l’ébranler. Cette grande leçon de morale qu’il a dispensée aux uns et aux autres lui restera comme un témoignage de reconnaissance éternelle. Personne ne peut oublier ces trésors de patience et de tact pour attirer vers soi. Et soi, c’était le Ffs. Rien d’autre. Pas une seule personnalité de la contestation démocratique, y compris les artistes, ne chercha pas à connaître Si El Hafid.

La séparation avec Aït-Ahmed fut vécue de part et d’autre comme une immense souffrance, une douleur indicible. Peut-on s’imaginer cela ? Inconcevable. Et pourtant, ce fut. Que n’a-t-on pas fait pour arriver à cette extrémité ? Le questionnement est toujours dans nos consciences. L’histoire se chargera de livrer ses sentences. Le destin a fait que l’un et l’autre ont disparu à un mois d’intervalle comme si l’un ne pouvait survivre à l’autre. Aucun ne peut nier le rôle majeur joué par Si El Hafid. Essentiel. Ni oublier sa leçon magistrale d’abnégation et de don de soi. Chapeau bas !

Demain, on enterrera un Juste.

Tarik MIRA.

*Paru dans El Watan du jeudi 29 janvier 2016, en page 6.

Tag(s) : #Histoire

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