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Liban : sous les ordures, la révolution

Des milliers de personnes ont de nouveau manifesté hier, alors que Beyrouth est submergé par les déchets. Leur objectif? "Balayer" la classe politique.

On se serait cru revenu quatre ans en arrière, à l'heure des slogans révolutionnaires des printemps arabes. Hier, plus de 50.000 Libanais ont une nouvelle fois répondu à l'appel du mouvement "Vous puez!" et d'autres organisations de la société civile pour appeler à un changement de fond en comble du système politique. Depuis la première manifestation il y a trois semaines, la mobilisation ne cesse de prendre de l'ampleur. "Al chaa'b yourid iskat al nizam" ("le peuple exige la chute du régime") ou "Thawra, thawra, thawra" ("révolution, révolution, révolution") : les manifestants ont ponctué leur rassemblement massif dans les rues de Beyrouth de revendications. Ils ont appelé à la démission du gouvernement, la dissolution du Parlement et un scrutin anticipé ainsi que l'élection d'un chef de l'État. Des revendications que les manifestants souhaitent voir remplies d'ici 72 heures. "Cela fait dix ans que nous sommes mués dans un profond silence et que nous acceptons ce triste sort, qui n'est pourtant pas inéluctable", lance l'une des manifestantes. "J'ai d'abord hésité à descendre dans la rue, car je n'y croyais plus. Mais finalement j'y suis, car je suis persuadée que c'est notre dernière chance pour provoquer un certain changement", ajoute-t-elle.

À l'origine de ce réveil citoyen, la fermeture, le 17 juillet, du plus grand dépotoir d'ordures de la capitale et de ses environs. En quelques jours, les déchets et les détritus se sont entassés dans toute la ville en même temps qu'ont ­éclaté au grand jour les dessous d'une affaire de corruption qui menace désormais de se transformer en catastrophe sanitaire. Les ordures à ciel ouvert, estimées à plusieurs milliers de tonnes, sont empilées à proximité de restaurants, d'hôpitaux, de garderies, d'entreprises agroalimentaires, ou jetées dans les fleuves et la mer, tandis qu'ailleurs elles sont brûlées à l'air libre sous des températures très élevées. Les autorités sanitaires ont mis en garde contre la prolifération des maladies transportées par les insectes et les rongeurs.

L'État accusé de laxisme et de corruption

Pour les Libanais, cette crise est la conséquence directe du laxisme de l'État, qui a montré son incapacité à anticiper la fermeture d'un dépotoir et plus globalement à assurer une gestion adéquate des déchets dans l'ensemble du territoire. Averda, la compagnie chargée du ramassage et du traitement des ordures à Beyrouth et au mont Liban, qui jouit depuis vingt ans d'un monopole confortable dans le pays, est soupçonnée d'avoir versé des pots-de-vin à plusieurs responsables politiques. Son mandat arrivant à expiration en janvier dernier, le gouvernement a lancé, en vain, trois appels d'offres visant à désigner six nouvelles sociétés privées. "Ce projet est une réédition des vieilles méthodes clientélistes. Le pays a été découpé en six zones géographiques dans l'optique apparente d'assurer une meilleure gestion, mais en réalité pour permettre à chaque chef des 18 communautés religieuses recensées dans le pays de renforcer son influence", déplore Rabih El-Chaër, directeur de l'ONG Sakker el Dekkéné ("ferme ta boutique"), qui lutte depuis 2014 contre la corruption. Aucun responsable politique ne semble prêt à concéder, ne serait-ce que provisoirement, une partie de son territoire électoral pour accueillir les déchets de la capitale.

La crise est d'autant plus grave que le pays fait face à une paralysie institutionnelle inédite. Sans président depuis mai 2014, le Liban est également paralysé par un Parlement qui s'est déjà prorogé à deux reprises – du jamais-vu ­depuis l'indépendance en 1943. Cette situation est le résultat d'une profonde division depuis le début de la crise voisine, entre factions politiques pro- et anti-Bachar El-Assad. Le Hezbollah et ses alliés, dont le Courant patriotique libre (CPL) dirigé par le chrétien Michel Aoun, rassemblent plus de 40 députés, ce qui leur permet techniquement d'empêcher toute élection.

Un mouvement issu de la société civile

Dans ce contexte, le sursaut citoyen né de la crise des ordures n'est pas à l'abri des divisions et des tentatives de récupération politique. "Mais contrairement à 2005 [lors de la révolution du Cèdre, pour réclamer la fin de l'occupation syrienne], où la ­mobilisation avait eu lieu à l'appel de grands partis politiques, le mouvement actuel relève de la seule société civile", souligne Assaad Zebian, l'un des fondateurs de la campagne "Vous puez!". Les objectifs sont également différents : en 2005, il fallait coûte que coûte "chasser les forces d'occupation syriennes". Aujourd'hui, il faut "chasser les corrompus qui nous ont toujours gouvernés, avant et après le retrait syrien", martèle un manifestant.

A Beyrouth (Liban), correspondance de Bachir El Khoury - Le Journal du Dimanche

dimanche 30 août 2015

Tag(s) : #Politique internationale

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