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Chahlet Laâyani, la Nedjma du chaâbi

Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr

J'avais promis, la semaine dernière, de revenir sur cette chanson, Chahlet Laâyani, tirée de Quizàs, Quizàs, Quizàs. D'ailleurs, et j’en conviens, ce que j'en dis ici ne satisfait que modérément la curiosité. Grâce à des relais amicaux, j'ai pu établir le contact avec Boubekeur, le fils d'Abdelhakim Garami, mais le défaut de temps m'a empêché de mener le minimum d’enquête qui aurait permis d'apporter des informations plus complètes sur le sujet. Cependant, je m'acquitte, ici, de cette promesse et m'engage – promis, juré ! – d’approfondir dès que possible.
Se peut-il qu'Abdelhakim Garami(1) n'ait jamais entendu Quizàs, Quizàs, Quizàs avant de composer Chahlet Laâyani ? Peu probable. Ceux parmi nous qui soutiendraient, par chauvinisme chaâbiste par exemple, le contraire, ont certainement tort. La gémellité mélodique des deux chansons ne découle pas uniquement de réminiscences ni d'une sorte d'intermusicalité, comme on parlerait d'intertextualité, euphémisme pour dire plagiat en littérature. Il s'agit plutôt d’une reprise, voire d'une adaptation comme il est d’usage d’en faire dans la planète musique(2).
C'est qu'en 1958, année où Abdelhakim Garami donna la chanson à Cheikh Zerbout, qui en fut le premier et singulier interprète, Quizàs, Quizàs, Quizàs, due au fécond musicien cubain, Oswaldo Farrès, prenait son second souffle avec une adaptation en anglais puis une autre en français. Adaptations par lesquelles, de toute évidence, la chanson débarqua sur les ondes algériennes.
Elle existait depuis 1947. Oswaldo Farrès l'avait composée et interprétée pour l'émission radio cubaine qu'il animait, «Le Bar Musical.» Elle fut ensuite reprise en espagnol par Nat King Cole et en français par les Sœurs Étienne. Presque 70 ans plus tard, le tube continue toujours à être repris et adapté. A ce jour, on compte des centaines de versions dans des dizaines de langues et de styles musicaux. Rien que sur le site musicMe, en cliquant sur le titre de la chanson, on tombe sur 126 versions par 56 artistes du monde entier allant de l'original d'Oswaldo Farrès à Roberto Alagna en passant par Les Gypsies, Arielle Dombasle, Cesaria Evora, Jennifer Lopez, un chanteur chinois et bien d'autres.
La prouesse d'Abdelhakim Garami n'est pas seulement d'avoir réussi à faire d'un boléro cubain un standard immortel de chaâbi algérois. La fluidité mélodique de sa version, la simplicité et la poésie romantique des paroles, l'authenticité des sentiments, tout cela confère à sa chanson la puissance émouvante de ces hymnes sans auteur. On croirait l'une de ces œuvres créées ex nihilo, que la douce mélancolie de l'amour contrarié fait pousser jusque dans les déserts comme ces lis des impalas qui égayent l'aridité et même la désespérance.
Pourtant, on a tendance à l'oublier, derrière, il y a une histoire.
Véridique ? Un homme, Abdelhakim Garami. Une femme, Chahlet Laâyani (les yeux languides, ensorceleurs). Cet oubli est peut-être une louange.
Il est la rançon de l'osmose entre une œuvre et un public. Chahlet Laâyani, la femme donc, est d'une certaine manière la Nedjma de la chanson chaâbie. Comme Kateb Yacine faisant d'un amour impossible pour une cousine déjà mariée un chef-d’œuvre de la littérature, Abelhakim Garami a sublimé sa passion pour une femme en poncif musical.
Celle qu'il désigne sous l'attrait hypnotique de Chahlet Laâyani n'est pas uniquement une création artistique. C'est aussi une belle jeune femme de sa proximité cherchelloise qui lui aurait inspiré cette complainte : «Dites à Chahlet Laâyani/Celle dont l'amour me consume/comme il est facile de s'attacher/la séparation m'est cruelle».
On a envie de savoir quel homme était l'auteur de ces vers transis. Abdelhakim Garami est né à Cherchell en 1929. Il eut la chance de poursuivre des études qui le conduisirent à un diplôme d'aide-comptable, une profession qu'il exerça à partir de 1950 à la Pêcherie d'Alger et la malchance, à l'âge de deux ans, de faire une chute dont il garda un handicap.
Il baigna très jeune dans la musique. En 1943, installés à Alger, ses parents habitent dans une maison appartenant au mélomane et maître du chaâbi, Cheikh Hadj Kaddour al Cherchalli. Ce dernier décela la passion du jeune garçon pour la musique et l'encouragea dans cette voie. Entre 1945 et 1950, Abdelhakim ne rata aucun concert maison donné chez Cheikh Kaddour par les jeunes maîtres du moment : El Anka, M'rizek, etc.
Il s’essaya à l'écriture et à la composition. Ses premières créations furent bien reçues par ses amis interprètes. Il quitta son travail à la Pêcherie pour se consacrer au chaâbi. Il vécut alors en animant des mariages et autres fêtes. C'est en 1958 que son étoile commença à luire.
A l'occasion d'une soirée à la salle Bordes à Alger, accompagné d'un orchestre dirigé par El Anka, il chanta deux de ses nouvelles créations dont Chahlet Laâyani. Sa voix grave ne collant guère à ce type de mélodie, le jeune Cheikh Zerbout lui arracha la chanson qu'il sera le premier à enregistrer. Après l'indépendance, Abdelhakim Garami connut une belle carrière dans le chaâbi qui fut abrégée, en 1970, par une mort tragique à l'âge de 41 ans.
L'histoire dramatique de la chanson Chahlet Laâyani a comme rejailli à la fois sur son auteur compositeur, Abdelhakim Garami, et sur son premier interprète, Cheikh Zerbout. Ce dernier, qui fut un jeune prodige du chaâbi, a connu une vie d'exil et de souffrances. Il décéda, nécessiteux, à Alger en 1983 d'un cancer de la gorge après une longue et prométhéenne traversée du désert.
A. M.

  1. Un article biographique est consacré à Abdelhakim Garami dans le site rasdwamaya:
    http://rasdwamaya.skyrock.com/1708788216-Abdelhakim-Garami.html. Il se reporte aux recherches de l’infatigable et précieux Abdelkader Bendamèche, journaliste, parolier et animateur de Maya wa Hssi
    ne.

  2. Nadjib Stambouli me fait observer qu’à l’époque, «l’adaptation était monnaie courante, la plus célèbre étant Min Djibalina de Mahboub Stambouli, sur la musique de Sambre et Meuse. Si Iguerbouchène n'était pas adepte de ces adaptations, d'autres compositeurs, comme Missoum, se faisaient un point d’honneur à en faire, en leur donnant une tonalité algérienne dans sa spécialité, le âsri (moderne) notamment pour Lamari, Seloua et autres.»

Tag(s) : #Vie Culturelle

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