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La littérature nationale algérienne comme horizon

Par Abdellali MERDACI*

Mis en cause nommément dans une contribution publiée dans l’édition de Libertédu jeudi 26 décembre 2014 sous le titre « Meursault, contre-enquête ou la revanche postcoloniale du fils prodige », reprenant des éléments de mon article sur « La sélection-disqualification de Kamel Daoud aux prix Goncourt et Renaudot 2014. Une illusion néocoloniale » (Reporters [Alger], 8 novembre 2014), je m’adresse à ses lecteurs pour répondre aux incriminations à la limite de la malveillance et du dénigrement de l’auteur de contrevérités, empêtré dans ses définitions du colonialisme et du néocolonialisme, qui ne s’autorise que d’une lecture sommaire de mes positions critiques et de théories postcoloniales qu’il a mal digérées, afin d’instruire à mon encontre un procès d’intention. Je m’en tiens à trois aspects de cette philippique :

1) Sur la question de la langue française. Le contributeur de Liberté (qui ne connaît ni mon parcours universitaire ni mes travaux) écrit, dans une affirmation accusatrice, que « l’auteur de cette contribution prend […] le fait que Kamel Daoud ait écrit en français » sans mesurer le ridicule de cette imputation. Professeur de langue et littérature françaises et de théorie littéraire à l’Université, j’ai publié quinze ouvrages et plus d’une centaine d’articles de revues et de journaux sur la littérature algérienne de langue française, qui est l’objet de mes recherches, mais aussi sur la littérature française du XXe siècle, notamment sur Louis-Ferdinand Céline ; j’ai accompagné, pendant plusieurs années, mes étudiants dans l’étude de la modernité littéraire française, notamment à travers la lecture des œuvres de Michel Butor et de Patrick Modiano. Cette littérature française reste attachante ; elle a exprimé et continue à exprimer la permanence et le renouvellement de l’idée littéraire en Europe.

Le signataire de cette contribution, pour mieux forcer le trait d’une relation conflictuelle à la langue française, m’assimile à l’écrivain Tahar Ouettar, campé en croquemitaine, dont il déterre la dépouille et injurie la mémoire. Sur son lit de mort, l’auteur d’El Zilzel (Le Séisme, Alger, SNED, 1977), remarquable roman en langue arabe de la littérature algérienne, a manifesté son amitié pour la France et sa considération pour sa littérature. Il est, certes, intervenu véhémentement, en 1992, dans un rencontre franco-algérienne sur les Accords d’Évian. Commentant la publication, en marge du colloque, d’une anthologie franco-algérienne (Trente ans après. Nouvelles de la guerre d’Algérie, Paris, Le Monde Éditions, 1992), dirigée par le journaliste du « Monde »Daniel Zimmermann et l’écrivain-journaliste algérien Tahar Djaout, Tahar Ouettar pouvait s’étonner, à bon droit, que la littérature algérienne de langue arabe ne soit pas invitée dans ce panorama littéraire célébrant deux pays, au-delà de ce qu’a pu être leur longue et violente histoire commune. Que ses propos ait été ressentis comme polémiques et dénaturés dans les plus sombres recoins d’une francophilie algérienne malheureuse, avec le temps qui passe et n’arrange rien, dans une transcription caricaturale et abusive, ne sert pas la vérité.

Ceci dit – convient-il de le répéter ? –, j’ai relevé dans l’article incriminé que l’auteur Kamel Daoud utilise un ersatz de langue française, une spécificité locale du français, historiquement datée, qui devrait intéresser les chercheurs en littérature et en sociolinguistique. Dois-je donc accepter, pour cela, une insoutenable assignation à une imaginaire censure de l’écriture en langue française en Algérie ? C’est un exemple de propos comminatoires qui épousent, souvent, une ferveur imbécile.

2) Sur les aspects institutionnels de la littérature algérienne. Algérien et fier de l’être, je reste fidèle au combat de mes aînés contre le colonialisme français, inhumain et exterminateur, que rien ne saurait excuser, qui ne peut être oublié ; ce combat pour la dignité et la liberté des Algériens, sortant de la gangue de l’Indigénat, éclaire et aiguise une pensée critique de chercheur universitaire et d’écrivain. Comment ne pas être vigilant face à un néo-colonialisme ambiant, propre aux champs médiatique et littéraire français lorsqu’il s’agit de la littérature algérienne, plus précisément de langue française ? Je renvoie les lecteurs de Liberté à mon ouvrage Engagements. Une critique au quotidien(Constantine, Médersa, 2013) dans lequel j’explique mes positions sur la propension du champ littéraire français à vouloir assimiler les littératures de langue française des anciennes colonies, leurs œuvres et leurs auteurs, comme une périphérie de la littérature française, projetée comme le lieu matriciel de ces littératures étrangères Cet impérialisme culturel français, dont le « Manifeste pour une littérature-monde en français » (diffusé en 2007) est l’illustration, existe et il est condamnable. Il y a une littérature algérienne de langue française, avec ses auteurs et ses œuvres, qui n’a d’autre prétention que d’être algérienne, qui ne recherche pas et qui se défie d’être une littérature de « second collège », qui ne veut et ne peut être phagocyté par la littérature française comme le sont les littératures suisse et belge de langue française qui ont abdiqué leur identité nationale.

Ce n’est pas la liberté d’écrivains algériens (parfaitement assimilables comme au temps de la colonie) de faire explicitement une carrière française dans un « second collège » d’Arabes de service, exhibés comme dans les zoos humains d’antan, qui est discutée dans mes travaux et opinions publiques, mais leur ambigüité, à se proclamer écrivains dans deux pays dans le seul but d’en tirer, contre toute éthique, des profits personnels. Combien d’écrivains, comme Anouar Benmalek, ont témoigné d’un inébranlable cynisme sur cette question d’appartenance en demandant volontairement la nationalité française et en se proclamant « écrivain français d’origine algérienne » en quatrième de couverture de leurs œuvres tout en courant régulièrement les festivités littéraires algériennes ? Il n’y a pas de littérature franco-algérienne et la littérature algérienne se grandira de ne reconnaître que les écrivains qui se réclament d’elle et celle de la France gagnerait à ne plus vouloir assimiler, dans de factices consécrations et intégrations sans lendemain, tous les écrivains algériens qui sollicitent son édition.

Kamel Daoud, auteur d’un récit mimétique qui doit tout à Camus, qui n’a encore rien construit littérairement qui relève de sont art, donnant aux médias parisiens les gages attendus sur l’Algérie et son pouvoir, la Palestine, l’islam et le monde arabo-musulman, a admis d’être assimilé à la littérature française en s’impliquant dans une compétition littéraire franco-française, dans une illusion néocoloniale. Il est toujours obnubilé par le chant de sirènes des académies littéraires du Goncourt et du Renaudot qui n’ont rien décerné, à lui comme à des dizaines de romanciers algériens, depuis les années 1950, dont il poursuit la quête vaine. Il a pu stigmatiser, récemment, le projet d’un Grand prix national de littérature en Algérie. Il est clair que les attitudes de ces écrivains fragilisent, dans notre pays, l’idée d’une littérature nationale.

3) Sur la « littérature nationale ». Comme je le rappelle dans l’article cité par le contributeur de Liberté, « le seul combat, qui soit nécessaire aujourd’hui, c’est de défendre – en Algérie – une littérature nationale dans toutes ses langues sans distinction, libre et autonome, à l’instar de celles de la France et d’autres pays du monde. » Il est certainement difficile de porter et d’approfondir le débat intellectuel autour d’une « littérature nationale », à partir de l’Université algérienne. Dans le domaine de la littérature algérienne de langue française, le concept semble effaroucher des cercles d’enseignants-chercheurs définitivement acquis aux thèses de Mostefa Lacheraf (reprises par le Père Jean Déjeux) sur une littérature algérienne née spontanément au début des années 1950 et qualitativement inséparable de l’édition française. Daoud en est, en 2014, l’exemple. Longtemps ignoré en Algérie après sa publication par l’éditeur algérois Barzakh, son récit a été accueilli par la foule immonde et moutonnière de laudateurs qui, le plus souvent, ne l’ont pas lu, après avoir reçu l’estampille française.

Cette réflexion sur la littérature nationale algérienne de langue française, je la nourris dans mes travaux universitaires et mes interventions publiques, depuis les années 1980, sans aucune discrimination relativement à son inscription dans le temps, aux positions idéologiques et aux postures politiques de ses auteurs pendant la colonisation française. Je me suis ainsi préoccupé ces dernières années, en en construisant les bases théoriques, à proposer un discours historique unifiant sur cette littérature et à en remembrer le cours de l’histoire, en publiant ses textes fondateurs, notamment ceux d’Omar Samar, le tout premier romancier algérien de langue française, écrivant vers la fin du XIXe siècle, et la toute première synthèse sur l’écriture de langue française des Algériens pendant la période coloniale (Auteurs algériens de langue française de la période coloniale. Dictionnaire biographique, Paris-Alger, L’Harmattan-Chihab Éditions, 2010). C’est au nom de la reconnaissance d’une algérianité qui leur fut âprement discutée par une critique littéraire, qui s’est développée dans la proximité de la guerre d’indépendance et de ses attentes nationales, que j’ai introduit dans le champ des études littéraires algériennes les écrivains d’avant 1950, mais aussi les chercheurs universitaires qui, à la suite d’Abdelkader Djeghloul, Ahmed Lanasri et Hadj Miliani, ont reconnu dans leurs écrits le cheminement d’une pensée indigène encore dominée et son inconfortable expression littéraire ; c’est aussi dans la fidélité à ce principe que j’ai pris, en 2011, au moment où l’Université algérienne et ses bien-pensant patentés se taisaient honteusement, la défense de Mouloud Mammeri dont l’algérianité de l’homme, de l’écrivain et de l’œuvre était cruellement contestée par l’écrivain et critique Tahar Benaïcha (Cf. « Un troublant déni d’algérianité. Mouloud Mammeri ou la seconde mort du Juste », Le Soir d’Algérie[Alger], 25 mai 2011).

Je reste dans ce combat, plus que jamais indispensable, pour consolider l’unité de la littérature algérienne et une indépendance culturelle, toujours menacée. Je ne crois pas qu’un débat sincère sur cette littérature puisse se baser sur des propos réducteurs, des attaques perfides et des sommations outrancières. Kamel Daoud, son choix assumé d’une posture néocoloniale et son succès de scandale ne représentent qu’un épiphénomène passager, il importe, aujourd’hui, de croire à une littérature algérienne autonome et de la rendre possible. C’est avec le concours des écrivains, des éditeurs, des critiques, des chercheurs universitaires, mais surtout des lecteurs, que cette littérature des Algériens, riche de toutes ses langues, pourra forger son destin de littérature nationale, qui produira dans son pays ses grands auteurs et ses œuvres sublimes, loin des agressions d’un impérialisme culturel français toujours présent, mais aussi d’étroites surenchères sur ses langues d’usage. Cette littérature nationale algérienne, qui atteindra la maturité, sera d’abord reconnue dans son pays avant de l’être dans le vaste monde dans un échange égal et respectueux avec toutes les cultures littéraires.

*Écrivain-universitaire. Professeur de l’enseignement supérieur. Dernier ouvrage paru : Une histoire littéraire déviée. La réception critique de la littérature algérienne de langue française d’avant 1950, Constantine, Médersa, 2014.

http://www.liberte-algerie.com/pdf/voir?id=2503 page 15

Tag(s) : #Vie Culturelle

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