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29 AOÛT 2014 | PAR LES INVITÉS DE MEDIAPART

« Si les populations palestiniennes sont sous la domination complète d’Israël, elles sont, à l’intérieur de ce morceau de terre morcelé appelé Gaza, dominées par le Hamas », souligne Smaïn Laacher, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg. Pour autant, on ne peut accuser le Hamas de les transformer en bouclier. Prisonniers d'une bande de terre surpeuplée, les Gazaouis ne peuvent être épargnés « par personne ».

Non seulement le conflit israélo-palestinien est le plus vieux conflit d’après-guerre, mais c’est aussi celui qui a sans doute suscité un nombre incalculable d’expressions et d’analyses susceptibles de passer à la postérité. Dans l’horrible carnage qui s’est déroulé à Gaza, les formules cinglantes se multiplient.

La dernière trouvaille rhétorique pour justifier l’injustifiable se déploie sur deux axes. Le premier renvoie dos à dos Israël et le Hamas et ainsi introduit une symétrie entre deux figures du mal. Le second consiste à faire de la population de Gaza un « bouclier » pour le Hamas, dévoilant ainsi sa lâcheté, face à Israël qui serait exclusivement soucieux de protéger ses populations.

La symétrie est objectivement intenable. La victime n’est pas le Hamas et les populations gazaouis n’incarnent pas la figure du mal voulant le mal absolu à Israël. Ces populations sont colonisées par Israël et sont donc sous le joug d’un occupant. Il n’y a donc pas lieu d’inverser la chaîne de causalité : les victimes civiles ne peuvent pas être les colonisateurs. On n’a jamais vu nulle part des agresseurs se défendre contre des victimes. Faut-il rappeler une vérité élémentaire ? A la fin du mois de juillet, Israël avait perdu 53 soldats et trois civils depuis le début de la confrontation. Côté palestinien : plus 1 800 tués à ce jour, et environ 8 000 blessés. Cent mille Palestiniens déplacés à Gaza sur un territoire d’une superficie de 360 km2. Tous les morts de ce conflit méritent respect et compassion. Mais qui tue en masse des civils ?

En réalité, les populations civiles palestiniennes sont des victimes propitiatoires : elles sont sacrifiées pour les péchés du Hamas et de ses roquettes tirées sur Israël. Mais surtout elles payent pour le fait d’être là où elles sont. Après tout, ne dit-on pas en haut lieu en Israël que les habitants de Gaza devraient aller vivre en Egypte, et les Palestiniens de Cisjordanie en Jordanie ? Après tout, ne sont-ils pas tous des Arabes ? Mais si les populations palestiniennes sont sous la domination complète d’Israël, elles sont, à l’intérieur de ce morceau de terre morcelé appelé Gaza, dominées par le Hamas. Certes la domination est de nature différente. Ce sont des Palestiniens qui dominent des Palestiniens. Sur cette domination et sa négation des libertés, les « progressistes » et les « pro-Palestiniens » sont d’un aveuglement criminel.

Pourquoi cette dimension politique fondamentale du Hamas est-elle délibérément ignorée ? Oui le Hamas, organisation politico-religieuse totalitaire, emprisonne, torture et voue une haine à la liberté d’expression, au droit de choisir ou non une religion, à l’égalité homme-femme Dans ce dernier registre, c’est bien le Hamas qui a fait voter, en avril 2013, une loi interdisant aux garçons et aux filles de plus de 9 ans de fréquenter les mêmes écoles. Ce sont des Palestiniens de Gaza qui le disent eux-mêmes et qui en souffrent. Il suffit de lire « Le manifeste de la jeunesse de Gaza » publié le 28 décembre 2010 par Gaza Youth Breaks Out, collectif de jeunes artistes et militants associatifs de la bande de Gaza. Il dit : « (…) Nous, les jeunes de Gaza, on en a marre d’Israël, du Hamas, de l’occupation, des violations permanentes des droits de l’homme (…) Au cours des dernières années, Hamas a tout fait pour prendre le contrôle de nos pensées, de notre comportement et de nos attentes ». En février 2009, Amnesty International publie un rapport (pdf ici) accusant « (…) les milices du Hamas d’être impliquées dans une campagne d'enlèvements, d'homicides délibérés et illégaux, de tortures et de menaces de mort contre ceux qu'ils accusent de “ collaborer avec Israël ” ainsi que contre des opposants politiques et des personnes critiquant le Hamas ».

Cette population violentée physiquement par Israël, assujettie au Hamas et relativement délaissé par le Fatah, organisation de notables corrompus, servirait, paraît-il, en plus, de « bouclier » au Hamas manquant de virilité face aux soldats de Tsahal. Ce propos de piètre propagande pêche par une déroutante inculture.

Gaza est une parcelle de terre surpeuplée dépourvue de toute ressource ; y vivent environ 1,5 million de Palestiniens, soit l'une des densités de population les plus fortes au monde. Selon des chiffres officiels palestiniens, plus de la moitié des habitants de la bande de Gaza vivent sous le seuil de pauvreté et au moins 45% de la population active est au chômage. Les organisations islamistes, Hamas en tête, quadrillent de bout en bout cette parcelle de terre depuis la défaite et l’éviction hors de Gaza du Fatah de Mahmoud Abbas. Dans cette configuration il est absurde de penser que vie civile etvie combattante ne peuvent se confondre.

Elles se confondent, ici plus qu’ailleurs, que les Gazaouis le veulent ou non. Est-ce qu’une humble et pauvre famille palestinienne peut refuser au Hamas de cacher des armes dans leur maison ? Certainement pas. Sinon c’est une accusation de « collaboration ». A Gaza il n’y a ni montagnes ni épaisse forêt à partir desquelles mener une guérilla classique (semblable à celle du FLN algérien par exemple). C’est Gaza (à la fois ville et « pays ») qui est le lieu du combat. Aussi, la « guérilla » se mène nécessairement dans la ville ou réside l’écrasante majorité des Palestiniens sans armes. Résultat : les attaques contre Israël sont montées au sein de la population gazaoui, et par la force des choses et de la structure topographique de Gaza, le Hamas ne peut se déplacer et élaborer ses « tactiques de guérilla » qu’au sein de sa population.

Celle-ci n’est et ne peut être épargnée par personne, ni par les Israéliens ni par le Hamas. Un très grand nombre de palestiniens à déjà appelé à la vengeance. David Meyer, rabin et professeur de littérature rabbinique (Le Monde du 5 août 2014), rappelle à juste titre que « (…) dans une expression de profonde compréhension de la nature humaine, le texte biblique reconnait la légitimité du “ sentiment de vengeance ” de la famille endeuillée ». Les Palestiniens dans ce nouveau deuil et cette répétition sans fin du malheur « ont le droit de haïr ceux qui ont tués leurs proches » (David Meyer). Israël n’a pas encore trouvé le repos.

Peut-on faire des sacrifices, d’un côté comme de l’autre, sans effusion de sang ? Aristophane, dans La Paix, exprime son accablement à la vue de ses contemporains qui ne pensent qu’à s’anéantir les uns les autres, à tel point que les dieux eux-mêmes, sans plus d’espoir, abandonnent l’Olympe, tandis que seuls les fabricants d’armes sont plein de joie tant que dure la guerre.

Smaïn Laacher, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, directeur du Centre de recherche Constructions européennes, mobilités et frontières. Dernier ouvrage paru: Insurrections arabes. Utopie révolutionnaire et impensé démocratique, Paris, Buchet-Chastel, 2013.

Tag(s) : #Politique internationale

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