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24 JUIN 2014 | PAR PIERRE PUCHOT

Alors que son dirigeant, Rached Ghannouchi, achève une visite en France, le parti Ennahda ne s'est jamais aussi bien porté. Après avoir abandonné le pouvoir en janvier, participé à l'adoption d'une nouvelle Constitution, il est le grand favori des prochaines élections législatives et présidentielle. Enquête sur un mouvement qui a bousculé sa stratégie et ses alliances et conserve une base militante surmobilisée.

Tunis, de notre envoyé spécial. Il a été le premier parti dit «islamiste» à abandonner le pouvoir après avoir été élu dans le cadre d’un processus démocratique. En ce mois de juin, cinq mois après avoir passé la main à un gouvernement provisoire, et à quelques mois des élections législatives et présidentielle qui doivent se tenir à la fin de l'année en Tunisie, le mouvement Ennahda ne s’est jamais aussi bien porté. C'est le principal message qu'a voulu faire passer son leader, Rached Ghannouchi, qui vient d'achever une visite de quelques jours en France (lire et écouter ici).

Le parti musulman conservateur a réussi la prouesse de quitter le gouvernement sans perdre l’estime de ses militants. Il a surtout amélioré son image aux yeux d’une opinion publique tunisienne et internationale qui le vouait aux gémonies il y a encore six mois.« Rached Ghannouchi s’est comporté en homme d’État », concède aujourd’hui la députée Rim Mahjoub, d’Afek (centre droit), fervente opposante à Ennahda.

La décision du parti de quitter le gouvernement en janvier, après l'adoption d'une nouvelle Constitution, ne fut pas seulement celle de Ghannouchi. Fin 2013, après des mois de crise politique, plusieurs de ses cadres avaient compris qu’Ennahda ne pouvait plus ignorer les critiques dont il était l’objet. « Nous sommes dans une phase transitionnelle et il fallait garder cette dimension consensuelle, explique la vice-présidente du parlement, Meherzia Laabidi, qui mena le groupe des députées, toutes tendances confondues, pour obtenir que la parité et la liberté de conscience soient inscrites dans la Constitution. On ne pouvait pas se contenter uniquement de la légitimité électorale. »

L'adoption d'une nouvelle Constitution n’était pas à l’origine la priorité du parti, qui s’était focalisé sur l’administration et avait largement délaissé le travail parlementaire.« Nos députés ont été laissés libres de leurs mouvements, des élections d'octobre 2011jusqu’à juillet 2013, raconte Karim Azouz, consul de Tunisie en France et membre du parti musulman conservateur. L’Assemblée nationale constituante n’était pas la priorité du parti. Le gouvernement et l’État concentraient toutes les énergies de la direction. Cela duré jusqu'en juillet 2013.»

D’août 2013 à janvier 2014, le parti reprend en main son groupe parlementaire, appuie les revendications de députés clés comme Meherzia Labidi et co-pilote les négociations avec les autres composantes de l’Assemblée constituante. « Le parti a compris qu'il fallait absolument une nouvelle Constitution, explique Karim Azouz, qu’on puisse aller aux élections avec un texte ouvert, qui ne fasse pas honte à nos électeurs mais qui contente aussi ceux qui ne votent pas pour nous.» Le texte a été finalement salué par la communauté internationale avant même son adoption formelle.

Peu d’observateurs auraient parié sur un tel épilogue, il y a un an de cela. En février 2013, après le premier assassinat politique, celui de l’opposant Chokri Belaïd, le parti devait faire face à un mécontentent populaire sans précédent, qui allait pousser son premier ministre, Hamadi Jebali, à proposer la mise en place d’un «comité des sages» pour gérer le pays. Il démissionnera finalement de son poste face au refus de son parti de s’engager dans cette voie. Ennahda s'accroche alors à sa «légitimité électorale» et ne veut pas voir l’impasse qui se profile. «Tout au long de cette période, explique Karim Azouz, Ennahda a couru après l’actualité, comme tout le monde. Chaque position arrêtée était dépassée le lendemain. La crise de février 2013 provient du manque d’expérience, nos mécanismes n’étaient pas opérationnels.»

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Plusieurs membres du Majliss Choura, le conseil consultatif du parti, voient dans cette crise l’amorce d’une nouvelle stratégie du parti : regagner le centre à tout prix pour redorer l'image d'Ennahda et l'installer durablement dans le paysage politique tunisien. Ghannouchi s'appuie aussi sur des sondages d’opinion dont il est féru et que lui communique le département des études du parti, restructuré et doté de moyens plus importants depuis le congrès de l’été 2012.

Mi-2013, au moment où il amorce ce changement d’orientation politique, Ennahda dispose cependant d’une marge de manœuvre très limitée, d’autant qu’il ne s’est attaqué à aucune grande réforme (justice, système sécuritaire, économie). La répression contre les jeunes activistes et les militants syndicaux se poursuit. Sur le plan économique, les militants d’Ennahda soulignent que le pays s’est redressé après une année 2011 particulièrement difficile, avec une croissance annuel de 2,6 % en 2013 et une inflation contenue à 5,5 % . Mais l’absence de plan de rééquilibrage économique des régions de l’intérieur du pays, toujours marginalisées, et la publication d’un tableau des prix par le syndicat unique UGTT, ont marqué les esprits. Entre 2010 et 2014, les produits de première nécessité, comme les œufs, la viande ou les légumes, ont connu une augmentation de plus de 100 %, selon les chiffres publiés mi-mars par l’UGTT!

«Rien n'a été fait»

Lorsque nous la rencontrons début mai, la députée Fattoum Attia n’a plus parlé à la presse depuis plus d’un an. La dernière fois, ce fut un entretien au journal tunisienDernières Nouvelles pour réclamer le départ d’Ennahda du pouvoir, Ennahda qui est pourtant son parti! « En février 2013, j’ai effectivement dit ce que je pensais, explique-t-elle. Qu’Ennahda devait quitter le pouvoir, parce que le parti n’avait pas les compétences pour l’assumer. Les fautes de gouvernance étaient tellement nombreuses… »

De formation juridique et financière, diplômée de l’École nationale d’administration, Fattoum Attia, qui a monté une affaire de textile, se définit comme conservatrice, pieuse et libérale sur le plan économique. Elle vote indépendamment du groupe Ennahda depuis la fin de l’année 2012. « Je m’étais engagée pour aider à développer les régions, explique-t-elle. Mais je n’ai jamais eu la possibilité de le faire. J’ai présenté un rapport au premier ministre pour améliorer le développement de trois régions, Sousse, Monastir, Kairouan. Rien n’a été fait et mon rapport n’a servi à rien. »

La gestion désastreuse d’Ennahda, il n’y a finalement qu’Ali Laarayedh pour la nier. Quand Rached Ghannouchi parle aujourd'hui« d’erreurs » et d’« apprentissage » (lire notre entretien), celui qui fut chef du gouvernement et ministre de l'intérieur proteste: « On a fait ce qu’on a pu durant ces trois ans avec trois gouvernements. Mais dire que le bilan est faible… »

Fin février, lorsque nous rencontrons l’ancien premier ministre, il est déjà en campagne auprès des sympathisants franciliens du parti, réunis ce jour-là pour l’écouter dans une salle de Saint-Denis. « Il faut rapporter ce bilan aux possibilités du pays et aux autres expériences, affirme-t-il. La Tunisie a déjà subi beaucoup de tentatives pour faire avorter la révolution. Vous pouvez comparer avec les autres pays qui ont fait la révolution en même temps. Un petit pays comme le nôtre, sans beaucoup de moyens, a pu préserver son modèle de société, l’ouverture, le dialogue. Et même le terrorisme, ou ce qui s’est passé chez nos voisins en Libye, n’a pas eu l’occasion de nous déstabiliser. Nous avons gagné la guerre contre le chaos, et avons assuré la continuité de l’État. »

Muni de ce même argumentaire, les cadres du parti multiplient les rencontres avec les militants dans toute la Tunisie depuis le vote de la Constitution. Mi-mai, Ali Laarayedh est à Médenine (Sud), où il remplit une salle de plusieurs milliers de personnes, explique la Constitution et le sens des compromis acceptés par le parti, pour remobiliser la base et se projeter déjà vers le prochain scrutin.

Le parti a aussi réussi une démonstration de force: le report du congrès, qui devait se tenir à l’été, a été adopté à une large majorité des adhérents, ce qui permet à la fois au parti de revendiquer près de 40 000 militants et de faire la démonstration de sa capacité de mobilisation. Mais d’autres considérations ont poussé la direction à envisager ce report après les élections.

«Un congrès, cela coûte cher, explique Seif Trabelsi, journaliste et sympathisant du parti. Pour Ennahda, c’est une grosse machine, les mécanismes sont assez compliqués, il doit y avoir des réunions thématiques dans chaque section. C’est un souci de démocratie interne et de légitimité de l’appareil. Le report, c’est aussi une manière d’éviter les divisions. Les congrès d’Ennahda sont longs et complexes. Cette fois-ci, l’organisation n’a pas le temps ni les moyens, parce qu’il faut partir à la reconquête de la base, après deux années d’exercice du pouvoir. » Selon ce sympathisant, le travail de terrain des cadres demeure indispensable pour rassurer une partie de la base du parti :« Il y a une déception générale face à l’incapacité du gouvernement à réaliser les objectifs de la révolution

Ennahda doit aujourd’hui expliquer sa nouvelle stratégie « centriste » et son rapprochement avec Nida Tounes, le parti de l’ancien premier ministre Beji Caïd Essebsi, considéré, il y a encore moins d’un an par Rached Ghannouchi comme « le pire danger pour la Tunisie ». Ce nouveau pragmatisme amène désormais la direction d’Ennahda à réclamer un gouvernement d’union nationale au lendemain des prochaines élections, ce qui voudrait donc dire s’allier avec Nida Tounes.

Le dernier secrétaire général du RCD (l'ancien parti de Ben Ali) a récemment été nommé conseiller de ce parti... Hier diabolisés, les cadres de l’ancien régime sont aujourd’hui acceptés comme un moindre mal. La position est paradoxale pour Ennahda qui ne manque jamais de rappeler le douloureux passé de ses militants dans les geôles de la dictature. «A Ennahda, ce sont avant tout des politiques, explique le journaliste et sympathisant Seif Trabelsi. C'est un parti qui agit en tant que tel, avec des stratégies et des tactiques, ses dirigeants peuvent être aussi cyniques que n’importe quel autre politique. »

«Des militants à toute épreuve»

L’autre raison du report du congrès est la nécessité pour Ennahda de conserver une organisation unie quand, ces deux dernières années, beaucoup de partis tunisiens ont explosé et perdu l’essentiel de leurs députés et militants. Or début mai, trois députés de l'aile dure du parti ont annoncé qu'ils quittaient le groupe. « Pourquoi militer à Ennahda ? Parce qu’il a un projet sociétal et une représentativité un peu partout sur le territoire tunisien, juge la vice-présidente de l’Assemblée, Meherzia Labidi. C’est une chance pour la Tunisie, un parti aussi implanté dans une phase aussi sensible. Comment aurions-nous dépassé la crise du 25 juillet 2013 (date de l’assassinat de l’opposant politique Mohammed Brahmi) sans cela ? S’il n’y avait pas Ennahda, la Tunisie aurait sombré dans la violence. Nous avons été les gardiens de la paix sociale. »

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« Ennahda considère que sa mission historique est de sécuriser la transition, qu’il devienne incontestable que la Tunisie se gouverne démocratiquement, qu’il y ait des élections qui donnent lieu à des gouvernements légitimes», explique le consul Karim Azouz. Mais il ajoute : « L’autre aspect est la dimension “réconciliation avec l’identité”, refermer la parenthèse bourguibiste de la confrontation avec l’islam et ses fondements, ce que la partie conservatrice de la Tunisie a vécu comme une importation de conseils occidentaux. Il faut se rappeler qu’il n’y a pas longtemps encore, le fait pour une femme de se voiler pouvait lui causer beaucoup de torts. Cela ne doit plus jamais arriver. »

Pour cela, comme pour l’avenir du parti, la députée Fattoum Attia, pourtant très critique et en rupture de ban avec Ennahda, ne se fait pas trop de souci: «Ne vous en faites pas pour eux. Ennahda, c’est une machine, et ils ont des militants à toute épreuve. Ils ne feront peut-être pas 40 % des voix comme en 2011, mais ils seront encore les premiers."

Rached Ghannouchi, dirigeant d'Ennahda.© Reuters

Rached Ghannouchi, dirigeant d'Ennahda.© Reuters

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