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26 JUIN 2014 | PAR JOSEPH STIGLITZ

Le constat du prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz est sévère : au rythme actuel de la « reprise », aucun retour à la normale ne peut être envisagé avant la prochaine décennie dans la zone euro. « L'extrême austérité que de nombreux pays européens ont adoptée a presque été un coup de grâce » pour la monnaie unique : une réforme ambitieuse de la structure et des politiques est nécessaire, explique-t-il.

En exclusivité pour la France, Mediapart publie cette tribune du prix Nobel de l'économie Joseph Stiglitz. Le texte original en anglais a été publié dans le quatrième numéro du magazine d'opinion publique européenne Queries.

Lors de notre étude portant sur les dommages résultant des années de crise et de récession en Europe, qui finalement semblent être en train de décliner, le fait que la zone euro ne se soit pas désagrégée nous a fait pousser un soupir de soulagement. Mais le retour à la croissance est bien loin d'être un retour à la prospérité. Au rythme actuel de la « reprise », aucun retour à la normale ne peut être envisagé avant la prochaine décennie. Même l'Allemagne, qui est souvent vantée comme étant le pays réussissant le mieux, a vu une maigre croissance de 0,63 % ces cinq dernières années – un taux qui dans d'autres circonstances aurait été synonyme d'échec total.

L'euro n'est pas une fin en soi. Il était supposé être l'instrument d'une Europe plus prospère, avec des niveaux de vie plus élevés. En ce qui concerne la zone euro dans sa totalité, les revenus se situent aujourd'hui à 20 % en dessous de qu'ils auraient dû être si la tendance de la croissance prédominant lors des années précédant l'euro avait perduré. Il a été demandé aux Européens de consentir davantage de sacrifices – baisse des salaires, baisse des avantages, affaiblissement des systèmes de protection sociale –, tout cela au nom du sauvetage de l'euro.

Promouvoir un programme ambitieux

Un programme beaucoup plus ambitieux, et différent, est nécessaire : il est évident que, sous sa forme actuelle, l'euro met le continent en échec. Et pourtant, dissoudre la monnaie serait également extrêmement coûteux. Ce qu'il faut, par-dessus tout, c'est une réforme fondamentale de la structure et des politiques de la zone euro. À l'heure actuelle, ce qui est nécessaire ne fait plus aucun doute :

  • Une véritable union bancaire, avec une surveillance commune, une assurance-dépôt commune et une résolution commune ; sans cela, les capitaux continueront à circuler des pays les plus pauvres vers les plus forts.
  • Une certaine forme de mutualisation de la dette, comme les Eurobonds (ou euro-obligations) ; avec le ratio dette de l'Europe/PIB inférieur à celui des États-Unis, la zone euro pourrait emprunter à des taux d'intérêt réels négatifs, comme le font les États-Unis.
  • Des politiques industrielles permettant aux pays retardataires de rattraper leur retard. Les structures actuelles font obstacle à ce genre de politiques en tant qu'interventions inacceptables sur des marchés libres.
  • Une banque centrale se concentrant non seulement sur l'inflation, mais également sur la croissance, l'emploi et la stabilité financière.
  • Le remplacement des politiques d'austérité anti-croissance par des politiques pro-croissance se concentrant sur les investissements dans les peuples, la technologie et l'infrastructure.
  • Un fonds de solidarité pour la stabilisation – tout comme il y a eu un fonds de solidarité pour aider les nouveaux entrants dans l'UE.

Une grande partie du concept de l'euro reflète les doctrines de l'économie néolibérale qui prédominaient lorsque la monnaie unique a été conçue. On pensait qu'il était nécessaire de maintenir une inflation à un faible niveau et que cela serait presque suffisant pour la croissance et la stabilité ; que de rendre les banques centrales indépendantes était la seule façon d'assurer la confiance dans le système monétaire ; qu'une dette et des déficits faibles assureraient la convergence économique entre les pays membres ; et que la libre circulation des capitaux et des personnes garantirait l'efficacité et la stabilité.

Des doctrines erronées

Chacune de ces doctrines s'est révélée fausse. Par exemple, partiellement à cause de l'importance malencontreusement donnée à l'inflation au lieu de la fragilité financière, partiellement à cause de présupposés idéologiques selon lesquels les marchés, tout seuls, sont toujours plus efficaces et que, par conséquent, la régulation devrait être conservée a minima, les banques centrales américaines et européennes indépendantes ont réalisé des performances bien plus mauvaises lors des années d'avant crise que ne l'ont fait des banques moins indépendantes dans certains des principaux marchés émergents.

L'Espagne et l'Irlande avaient des excédents financiers et de faibles ratios dette/PIB avant la crise. La crise a entraîné des déficits et une dette élevés, et pas le contraire.

La libre circulation des personnes comme la libre circulation des capitaux semblaient logiques. Mais lorsque les capitaux ont quitté les banques dans les pays touchés, les prêts ont contracté une austérité du secteur privé qui a exacerbé celle du secteur public. De la même façon, la migration en provenance des pays frappés par la crise a creusé les économies plus faibles et imposé une pression fiscale croissante aux laissés-pour-compte.

La dévaluation interne – réduisant les salaires et les prix nationaux – n'est pas un substitut à la flexibilité du taux de change. En effet, il existe une inquiétude croissante sur la déflation qui augmente l'effet de levier et le poids des niveaux de la dette qui sont déjà trop élevés. L'extrême austérité que de nombreux pays européens ont adoptée après la crise a presque été un coup de grâce. Une récession à double creux et la flambée du chômage représentent des coûts terribles à payer pour des soldes de comptes courants légèrement améliorés – qui vont mieux dans la plupart des cas, plus parce que les importations ont diminué que parce que les exportations ont augmenté.

L'Allemagne et quelques autres pays du nord de l'Europe ont hésité à aider leurs voisins en difficulté pour leur permettre de sortir de la crise. Mais s'ils veulent absolument poursuivre les politiques actuelles, ces pays, ainsi que leurs voisins du sud, finiront par payer un prix bien plus élevé que si la zone euro adopte le programme décrit ci-dessus.

L'euro peut être sauvé, mais il faudra plus que des beaux discours affirmant un engagement envers l'Europe. Si l'Allemagne et d'autres pays ne sont pas prêts à faire ce qu'il faut – s'il n'y a pas assez de solidarité pour que les politiques fonctionnent – alors il se pourrait que l'on doive abandonner l'euro pour sauvegarder le projet européen.

Joseph E. Stiglitz, économiste américain, professeur à l'Université de Columbia. Il a reçu le prix Nobel de sciences économiques en 2001 et il est également ancien premier vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale (1997-2000).

Cette tribune vient d'être publiée en anglais dans le quatrième numéro du magazine d'opinion publique européenne Queries et traduite en français pour Mediapart. Le trimestriel Queries est édité par la FEPS, le think tank des sociaux-démocrates au niveau européen.

Tag(s) : #Vie economique

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