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Immigration, écoutes: Trump taillé en pièces par les contre-pouvoirs

16 MARS 2017 PAR PHILIPPE COSTE

Un juge fédéral a suspendu le deuxième décret antimusulmans de Trump. Le président fulmine face à ce nouveau camouflet, alors que ses accusations d'avoir été mis sur écoute par Obama font flop. Le président est pris au mot et contré par les institutions et la presse.

New York (États-Unis), de notre correspondant.– La voix est rauque, étranglée par la colère. À sa tribune de Nashville, ce mercredi soir 15 mars, Donald Trump espérait se requinquer de douze jours difficiles par un de ces délicieux bains de foule au milieu de ses supporteurs, dans un hangar pavoisé de bannières « Make America Great Again ». Mais le candidat d’hier est aujourd’hui président des États-Unis, en butte à tous les obstacles légaux et politiques de Washington autant qu’à ses propres démons. Ses outrances, jusqu’alors seulement grotesques, minent maintenant un peu plus chaque jour son action à la Maison Blanche.

Avant qu’il ne monte à la tribune d’un de ses chers « Victory tours », un membre de son équipe lui a annoncé qu’un juge fédéral siégeant à Hawaï venait de suspendre son décret, le deuxième du genre, qui quelques heures plus tard, après minuit ce 15 mars, devait interdire l’entrée aux États-Unis des ressortissants de six pays musulmans réputés à risque.

 

Donald Trump, mercredi soir en meeting à Nashville. © ReutersDonald Trump, mercredi soir en meeting à Nashville. © Reuters

Donald Trump avait déjà pris pour un affront personnel la mise à la casse de son premier décret, signé le 27 janvier et qui, après 30 heures de chaos dans les aéroports et l’annulation de 60 000 visas, avait été repoussé pour soupçons d'inconstitutionnalité par un juge fédéral de Seattle, décision approuvée quelques jours plus tard en appel par trois autres juges. Et voilà que le cauchemar de Trump recommence.

Au micro, ce mercredi soir, le président fustige une décision qualifiée de politique, de « pire excès de pouvoir judiciaire jamais commis ». Il tente même de prouver sa bonne foi : « Ce décret est une version “diluée” du premier acte présidentiel, assure t-il. Et il apporte des précisions juridiques qui devaient satisfaire cette fois la justice fédérale. » L’Irak, où l’armée américaine appuie les forces locales dans la lutte contre Daech, ne figure plus dans la liste des bannis, qui comprend encore l’Iran, le Soudan, la Somalie, le Yémen, la Syrie et la Libye. Qui plus est, l’interdiction d’entrée ne s’applique pas aux détenteurs de visas ou aux personnes déjà admises comme résidents permanents, et un délai de deux semaines sépare la signature du décret et son entrée en application le 16 mars afin d’éviter que des passagers ne découvrent leur sort aux contrôles d’entrée sur le territoire.

Aux yeux du juge Watson d'Hawaï, ces améliorations ne changent en rien l’intention discriminatoire et antimusulmane du décret du 6 mars. À ses yeux, le fait qu’il ne touche que six pays musulmans, comme le clament les avocats du gouvernement, « ne peut empêcher un observateur raisonnable et objectif d’en voir le but, qui est de défavoriser les membres d’une religion particulière ». Watson coupe même court au débat en rappelant qu’il est inutile d’aller « sonder le psychisme occulte » des auteurs de ce décret quand il suffit de lire le communiqué de presse de la campagne de Donald Trump, appelant « à l’interdiction d’entrée totale des musulmans aux États-Unis ».

Donald Trump, quel que soit le génie déployé par ses juristes pour garantir la conformité à la Constitution de son décret, sera-t-il à jamais voué aux rebuffades des cours fédérales en raison du racisme qu’il a affiché pendant sa campagne ? C’est tout le débat. Le soir même, le prestigieux avocat Alan Dershowitz rappelle que le président est habilité à interdire l’entrée du territoire à tout individu ou catégorie d’immigrants, s’ils représentent un risque pour la sécurité nationale. L'arrêt du juge Watson, ajoute-t-il, supporterait difficilement un examen par la Cour suprême, la plus haute juridiction fédérale. Nombre d’anciens procureurs fédéraux assurent pourtant que le contexte de ces mesures, et les intentions affichées dans les propos passés de Trump ou de son administration, ne peuvent que vicier le décret.

Stephen Miller, adjoint de Stephen Bannon et idéologue patenté de la Maison Blanche directement impliqué dans la rédaction du premier décret, s’est ainsi répandu le 6 mars sur les télévisions pour expliquer que « le second executive order comportait des modifications, mais qu’il aboutissait au même résultat que le premier ». Donald Trump, au comble de la fureur mercredi soir, jure « que cette décision de justice donne l’impression que nous sommes faibles, ce que par ailleurs nous ne sommes pas, je vous l’assure » et s'enferre une nouvelle fois en rappelant ses intentions initiales : « S’ils refusent ce nouveau texte, alors nous reprendrons le premier et nous irons nous battre jusqu’à la Cour suprême ! » 

Les juges fédéraux regardent la télévision et lisent Twitter. Ils pourraient rappeler à Trump que, par-delà le libellé de ses actes présidentiels, il ne cesse d'assumer l'« esprit » inconstitutionnel de ses décisions.

Une accusation sans fondement sur les écoutes

Au beau milieu de la campagne de 2016, la journaliste Salena Zito, du magazine The Atlantic, avait éclairci en deux phrases la mystérieuse invulnérabilité de Trump en dépit de ses outrances de tribune : «La presse tient précisément compte de ses propos sans pour autant le prendre au sérieux.  Ses partisans, en revanche, le prennent au sérieux sans trop s attarder sur ses propos». Pour son malheur, le président n’a plus droit à ces nuances. Les médias, et plus encore les institutions judiciaires américaines, prennent aujourd’hui sérieusement au mot le plus puissant chef d’État de la planète.

Si ses harangues islamophobes reviennent le hanter dans ses décisions exécutives, Donald Trump doit aussi répondre de chacun des 140 caractères de ses tweets. En particulier de l’un des plus récents et spectaculaires, celui du 4 mars, rédigé un samedi matin grognon dans son palais de Mar-a-Lago, Floride. Dans ce tweet, le président accusait Barack Obama de l’avoir mis sur écoute téléphonique à la Trump Tower avant son investiture. Un chef-d’œuvre conclu par : « Nixon/Watergate ? Un type malfaisant ou malade. »

 

Le juge Derrick Watson, qui a cassé le deuxième décret contre l'immigration. © ReutersLe juge Derrick Watson, qui a cassé le deuxième décret contre l'immigration. © Reuters

 

Les théories abondent. Le président aurait-il pris au pied de la lettre un article de la presse « alt-right » (de l'ultradroite) accusant Barack Obama des plus sombres desseins ? Ou lançait-il une diversion pour faire oublier les fuites, provenant de tous les niveaux du gouvernement, sur une enquête concernant les contacts de son entourage avec les Russes ? Quel que soit son but, délirant ou tactique, ses propos ont été pris cette fois au sérieux, car ils reviennent à accuser Obama d’avoir commis un crime dans l’exercice de ses fonctions. Depuis le Watergate, un président ne peut, sous peine de destitution et de condamnation, ordonner directement la surveillance d’un citoyen américain. En revanche, une écoute téléphonique peut être requise par le FBI auprès d’un juge fédéral si la police prouve qu’elle dispose d'éléments à charge sur le suspect. Serait-ce le cas pour Donald Trump, s’il se plaint ainsi d’une surveillance policière ?

Si Barack Obama en personne n’était sorti de son silence pour envoyer un porte-parole nier ces accusations, la presse aurait pu vite attribuer ce tweet à une saute d’humeur d’un week-end. Mais le patron du FBI, James Comey, a fait part de son mécontentement. Les dénégations incompréhensibles de Sean Spicer, un porte-parole de Trump débordé par les élucubrations de son patron, n'ont fait qu’attiser les questions des journalistes à la Maison Blanche. Et le Congrès s’y est mis.

 

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Lindsey Graham, sénateur républicain de Caroline du Sud et président de commission, a demandé au président « les preuves et éléments qui fondent ses soupçons », estimant que « ces accusations représentent un véritable tremblement de terre institutionnel ». Après trois semaines de silence de la Maison Blanche, la commission du renseignement de la Chambre des représentants, longtemps réticente à traiter le sujet, a dû admettre qu’aucun élément ne venait corroborer les propos de Trump. Enfin, le ministre de la justice en personne a répondu d'un « non » accablé aux questions sur une éventuelle surveillance du président Trump avant son investiture.  

Donald Trump, quelques heures avant son discours rageur de Nashville, a accordé une interview à Fox News dans laquelle il justifie son tweet par des rumeurs sur une enquête, et même par un article du… New York Times. Cet article évoquait l’enregistrement accidentel de membres de sa campagne lors de leurs conversations avec l’ambassadeur russe à Washington, écouté lui en permanence par les services américains.

Artiste de la diversion et du contre-feu, Donald Trump est allé trop loin. Ces propos délirants ne font que remettre au cœur de l’actualité l'enquête bien réelle concernant les contacts de membres de sa campagne avec le Kremlin. Cette fois, l’Amérique et ses institutions le prennent au mot et au sérieux. Il n’y gagne pour l’instant que des ennuis.

Tag(s) : #Politique internationale

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