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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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La Tunisie encore loin de la parité en politique 8 MARS 2017 PAR LILIA BLAISE

 

8 MARS 2017 PAR LILIA BLAISE

Si le pays compte plus de députées que la France, et se targue de favoriser l'émancipation des femmes, leur participation à la vie politique est encore limitée, malgré le principe de parité inscrit dans la Constitution issue de la révolution.

 

Tunis (Tunisie), de notre correspondante.– Sur les 217 députés tunisiens, 68, soit 31 %, sont des femmes : c'est plus qu’en France, où les 155 députées forment 26,5 % du total. Mais cette avancée relative cache une autre réalité, comme le montre une étude de l'ONG néerlandaise IDEA que Mediapart s’est procurée. Aucun des partis représentés à l’Assemblée des représentants du peuple, élue en 2014, n’est présidé par une femme. Les rédacteurs du rapport, qui ont étudié les règlements et statuts de chaque parti, ont aussi montré qu’aucun ne stipule l’application de la parité, consacrée par l’article 46 de la Constitution, en termes de quotas dans ses organes de décision tels que le bureau politique ou encore le bureau exécutif.

D’après cette étude, si certains acteurs comme le parti islamiste Ennahdha ou le parti progressiste Nidaa Tounes ont mis l’accent sur la promotion de la femme au sein du parti ou la lutte contre les discriminations liées au genre, peu mettent en avant ces principes dans leur fonctionnement interne. Lors des élections de 2012 au conseil de la Choura, Ennahdha a dû ajouter des femmes car seulement 7 sur 150 membres avaient été élues. Leur nombre est désormais de 30. Le parti, qui s’est souvent targué d’avoir beaucoup de députées, a toutefois 296 bureaux régionaux dont aucun n’est dirigé par une femme. Le bureau exécutif de son rival, Nidaa Tounes, compte très peu de femmes (15 pour 97 membres selon l’étude), mais il a adopté le principe de parité dans l’élection de son bureau politique dont près de 60 % des membres sont des femmes.

Mais ces changements sont davantage liés à des politiques internes et à des accords implicites qu’à une action juridique. Les mécanismes de sanction pour un parti (à savoir, l’inéligibilité) qui ne respecte pas le principe de parité ne sont mis en place que pendant les élections. A posteriori, il n’existe pas d’organe de contrôle du respect de la parité. Et une fois que les femmes sont élues, ont-elles réellement un pouvoir de décision ? Une étude réalisée en 2015 par la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) sur la présence des femmes dans le débat public tunisien montre que les hommes sont surreprésentés dans la première chaîne publique avec un taux d’intervention de 91 % contre 9 % pour les femmes – la représentation des femmes politiques ou syndicalistes dans la majorité des chaînes étudiées ne dépasse pas en moyenne 23 %. « La plupart des partis ont seulement en tête les échéances électorales. Certes, ils vont présenter des têtes de liste femmes, mais ensuite, ils n’ont pas de stratégie sur le long terme pour mettre en place le principe au sein même du parti », témoigne Hamza Amor, chargé de projet à IDEA.

L’étude met aussi en avant les obstacles imposés aux femmes dans la répartition des horaires des meetings politiques, souvent tard le soir, empêchant certaines d’y participer. Le poids des charges familiales et du manque de répartition des tâches au sein de la famille est aussi un autre facteur de désengagement. « Beaucoup de partis rejettent la faute sur la société tunisienne elle-même, les problèmes de mentalité contre lesquels ils ne peuvent pas lutter », ajoute Hamza.

Cette mentalité, Nawrez Ellafi, originaire de Gafsa dans le centre du pays, en a fait les frais. Militante depuis son plus jeune âge, elle s’est engagée après la révolution dans le parti de gauche Watad. Sa décision n’a pas été acceptée par ses parents, conservateurs, encore moins par son fiancé qui, en août 2016, la tabasse alors qu’elle rentre d’un meeting. « Il était très jaloux et n’acceptait pas du tout le fait que j’accorde autant de temps à mon engagement politique », témoigne Nawrez, qui aujourd'hui maintient son implication au sein du parti.

« Même au sein du parti, je suis victime d’un certain machisme, avec la réplique favorite : “aiche benti” [expression familière pour dire “ma fille” – ndlr] quand on s’adresse à moi lors d’une réunion. Je suis obligée d’interrompre mon collègue et de lui dire “je ne suis pas ta fille mais ta camarade” », ajoute Nawrez. Pour elle, le problème est commun à tous les partis, même si le Front populaire, rassemblement le plus à gauche, a créé une organisation spécialement dédiée aux femmes, l’organisation Horra, qui se focalise sur les problématiques de discrimination et de droits liés aux femmes. Peu arrivent à obtenir une égalité parfaite ou des femmes dans des postes clés.

Enfin, même élues à des postes clés ou députées, rares sont celles qui s’attachent à défendre des problématiques liées à leur genre. « On observe que la plupart des femmes élues s’en tiennent plus à l’agenda de leur parti politique qu’aux problématiques liées aux femmes », atteste Sarah Ben Saïd, directrice exécutive de l’association Aswat Nissa qui propose des formations dans le renforcement du leadership pour les femmes qui participent à la vie politique. À l’Assemblée par exemple, la constitution d’un groupe de députées de différents partis pour défendre les questions liées aux femmes a plusieurs fois échoué. Quand la polémique autour de la loi sur l’héritage, qui autorise l’homme à hériter plus que la femme, ou celle sur le mariage du violeur à sa victime sont revenues dans le débat public, peu de femmes députées sont montées au créneau dans l’hémicycle. 

Le problème n’est pas seulement interne aux partis mais concerne aussi l’électorat. Dans la région de Monastir, ville natale de l’ancien leader de l’indépendance Habib Bourguiba, connu pour avoir mis en place des mesures favorables aux femmes telles que le planning familial, l’accès à l’éducation ou encore le code du statut personnel, près de 60 000 femmes travaillent dans le secteur du textile. Pratiquement aucune d’elles ne vote, comme le confirme le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). « On voit qu’elles se mobilisent beaucoup sur le plan syndical à cause des récentes fermetures d’usines, mais sur la politique, beaucoup confient ne pas avoir le temps de s’y intéresser », confie Mounir Hassine, représentant du FTDES à Monastir où 123 usines ont fermé entre 2007 et 2015.

« Ce ne sont pas non plus des catégories sociales avec lesquelles les partis politiques sont en contact, ils font rarement du terrain sur place », ajoute-t-il. Dans l’une des usines de confection de Ksibet Al-Mediouni, une municipalité du gouvernorat de Monastir, Maha Hadjfraj, 27 ans, ouvrière depuis six ans dans le secteur textile, confie qu’elle votait avant la révolution « parce qu’on envoyait directement la carte électorale à la maison ». Mais après 2011, dit-elle, elle a eu du mal à suivre les partis politiques et leurs idées. « Je n’ai pas le temps avec le travail d’aller voter ni de m’intéresser à la politique, je travaille pour nourrir ma famille et je dois me focaliser là-dessus », insiste-t-elle. Pourtant, elle dit qu’elle ira voter aux municipales pour « avoir plus de propreté dans les rues ».

À ses côtés, une autre jeune femme prend sa pause déjeuner sur le pouce, une demi-heure pour une journée de travail payée environ 2 dinars (0,50 centime d’euros) de l’heure. Mamia Werghani, 26 ans, vient de l’extrême sud tunisien, Médenine. Contrairement à ses collègues, elle s’était engagée dans la politique dès son plus jeune âge via le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti du dictateur déchu Ben Ali. Puis après la révolution, elle a tenté de militer auprès de différents partis mais n’a pas supporté d’être toujours mise de côté en tant que femme. « Le problème venait à la fois du fait que je suis une femme mais aussi parce que je suis jeune, on ne m’écoutait pas », témoigne-t-elle, aujourd’hui dégoûtée des partis politiques.

Pourtant, des changements s’opèrent aussi dans les régions les plus marginalisées de la Tunisie comme à Al-Hamma, une ville non loin de Gabès, ville natale et bastion de Rached Ghannouchi, le leader du parti islamiste Ennahdha. Alors que les femmes ne prennent habituellement pas part à la politique, du fait des mentalités encore conservatrices de la ville, l’histoire de la localité imprégnée de militantisme (la ville a vu naître la famille de Taher Haddad, célèbre syndicaliste, ainsi que Mohamed Daghbaji, résistant tunisien à la colonisation ou encore Mohamed Ali el-Hammi, père dans les années 1920 du syndicalisme tunisien) commence à inspirer les femmes. Dans sa maison, où elle retrouve chaque après-midi ses sœurs et cousines, Afef Harizi, une quadragénaire, professeure d’éducation civique, admet suivre les débats télévisés et vouloir s’investir d’avantage dans la politique de son pays.

« Il y a des progrès même si ici, la femme n’est pas l’égale de l’homme. Mais par exemple, quand je vais à des réunions du parti politique auquel j’adhère, mon mari me soutient et vient même avec moi, il m’a aussi accompagnée lors de l’assemblée nationale du parti qui se tenait à Tunis. » Le déclic est venu pour elle d'un petit logo bleu sur l'écran de son téléphone portable, celui du réseau social Facebook qui lui a permis de communiquer avec différentes femmes de la région, hors du cercle familial ou des connaissances. « Je partage des textes sur ma page où j’écris mes idées, je communique avec d’autres femmes de Douz ou de Médenine sur certains aspects de la politique. Ma priorité, c’est vraiment d’améliorer la situation de l’éducation et de l’enfance ici », commente-t-elle. Sa famille la pousse à se présenter aux municipales, mais elle dit aimer trop son travail d’enseignante pour tout laisser tomber.

Alors que l’Instance supérieure indépendante pour les élections planche sur la mise en place de la loi électorale et la tenue des élections pour octobre 2017, l’enjeu sera double selon Lamia Zargouni, membre du conseil de l’Instance. « Nous devons à la fois nous assurer que les partis vont mettre en place une parité horizontale et pas seulement verticale dans leurs listes, mais aussi nous assurer que la majorité silencieuse des femmes qui ne votent pas puisse aller voter puisque seulement 47,8 % étaient inscrites sur les registres électoraux en 2014, alors que les statistiques montrent que les femmes représentent 50,2 % de la population », dit-elle.

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