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16 DÉCEMBRE 2016 PAR MARTINE ORANGE ET YANN PHILIPPIN

Il y a dix ans, Donald Trump et Tevfik Arif étaient les meilleurs amis du monde. Trump louait très cher son patronyme à l’homme d’affaires kazakho-turc derrière le groupe Doyen. Ce dernier a ainsi pu faire circuler des millions d’argent douteux. Aujourd'hui, Trump ne se souvient plus de lui.

 

 

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Il y a dix ans, Donald Trump et Tevfik Arif étaient les meilleurs amis du monde. Il faut dire qu’ils avaient tout à y gagner. Trump louait fort cher son patronyme à l’homme d’affaires kazakho-turc. En retour, celui-ci a pu installer son activité immobilière, faire circuler des millions d’argent douteux aux États-Unis, grâce au prestige de la marque Trump. « Donald Trump a été pour nous d’une grande aide depuis le début et il est très utile pour ouvrir certaines portes », confiait Tevfik Arif en 2007 au journal spécialisé Real Estate.

 

footballleaks-logo-trans

L’article a aujourd’hui disparu du site internet du journal. Comme pratiquement toutes les références  publiques à cette association. Donald Trump, qui vantait en 2007 « les grandes connexions internationales » de Tevfik Arif, qui annonçait de grands projets immobiliers internationaux en commun, désormais ne se souvient plus de son ancien partenaire. C’est à peine s’il se rappelle avoir été en association avec Bayrock, la société américaine de promotion immobilière de la famille Arif. 

 

De son côté, la famille Arif a pris officiellement ses distances avec Trump, trop visible à son goût. Du moins officiellement. Alors que le nom de Bayrock commençait à être prononcé dans de nombreuses affaires, une certaine panique semble s’être installée dans le groupe, comme en témoignent de nombreux mails internes recueillis dans le cadre des Football Leaks et analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau EIC.

Tout a été entrepris pour replonger Bayrock, le groupe Doyen et la famille Arif dans une obscurité bienvenue pour mener leurs diverses affaires. Dès 2012, l’agence de communication Schillings avait été appointée par la famille Arif et le groupe Doyen pour faire le ménage sur Internet, effacer toutes les traces possibles, racheter les photos où Tevfik Arif est en compagnie de Donald Trump et de ses enfants, Donald Jr. et Ivanka. Comme s’il était urgent de part et d’autre d’enfouir ce passé encombrant et trop visible.

 

Donald Trump et Tevfik Arif lors du lancement de Trump Soho en 2007 © Getty ImagesDonald Trump et Tevfik Arif lors du lancement de Trump Soho en 2007 © Getty Images

 

Il fallait éviter, par tous les moyens, d’attirer trop l’attention sur Bayrock, son rôle de recyclage dans le circuit financier de la famille. À l’occasion d’un procès engagé par Jody Kriss, ancien directeur financier de la société, celui-ci en a décrit le fonctionnement, passé jusque-là inaperçu. « En 2004, Bayrock Group a commencé à recevoir des apports, qui représentent 10 millions de dollars sur deux ans. Un informateur confidentiel a indiqué aux plaignants que cet argent provenait des frères Arif en Russie, qui avaient accès à l’argent d’une raffinerie de chrome au Kazakhstan », rapporte-t-il dans sa plainte, accusant les dirigeants de Bayrock de blanchiment d’argent, de fraude et d’évasion fiscale à grande échelle.

Cet argent, c’est la fortune des Arif, dont les documents Football Leaks révèlent l’importance. Des quatre frères kazakho-turcs, Tevfik était à ce jour le seul membre connu. « Mon père [Tevfik Arif] est la figure la plus publique [de la famille], compte tenu de son implication dans des activités très grand public comme l’immobilier avec Donald Trump », écrit son fils dans un mail adressé à l’agence d’investigation K2 Intelligence (l’ex-Kroll), mandatée en 2014 pour redorer la réputation du clan.

Au départ de la fortune des Arif, il y a cette usine géante de produits chimiques, ACCP. Les quatre frères en ont pris le contrôle au moment de l’effondrement de l’URSS, à l’époque où les oligarques s’appropriaient les actifs industriels avec l’aide du crime organisé. ACCP est placée sous la coupe de protecteurs si dangereux qu’ils peuvent ruiner la famille Arif d’un claquement de doigts (lire notre enquête ici). Ses profits, qui se chiffrent en centaines de millions de dollars, sont siphonnés par le clan Arif à travers un réseau de sociétés offshore dans des paradis fiscaux, puis recyclés afin d’alimenter les différentes activités du groupe. Dans le football européen notamment, au travers de Doyen Sports (lire ici et là). Et sans aucun doute, dans l’immobilier américain, via les projets avec Donald Trump.

 

Extrait de la brochure de BayrockExtrait de la brochure de Bayrock

À côté de cette usine située dans la ville d’Aktobe au Kazakhstan, il y a justement une usine de chrome, possédée par le groupe Eurasian Natural Resources Corporation (ENRC), dont Alexander Mashkevich est l’un des trois principaux actionnaires. En 2013, le groupe minier ENRC a été renommé Eurasian Resources Group (ERG) et déménagé de Londres au Luxembourg, afin d’effacer les accusations de corruption et de blanchiment. Les documents Football Leaks démontrent les liens étroits entre les Arif et Alexander Mashkevich. Ce dernier aide Tevfik Arif « à tenir son business principal », écrit sa fille dans un SMS confidentiel. Du temps où Bayrock s’affichait publiquement, la société ne manquait jamais de signaler dans sa brochure de présentation qu’Alexander Mashkevich était l’un de ses partenaires stratégiques. 

 

Jusqu’alors, ces relations douteuses entre l’argent sale kazakh et Donald Trump n’ont guère attiré l’attention. Cela fait pourtant des années que la presse américaine se penche sur les projets menés par Bayrock en association avec le nouveau président élu des États-Unis. Mais les enquêtes se sont surtout focalisées sur l’un des associés américains de Bayrock, et sur l’implication de Trump dans ces projets immobiliers qui ont tous mal tourné (voir ici ou là). Ces articles auraient dissuadé Donald Trump de se présenter à la présidentielle de 2012, comme le rapporte Wayne Barrett, auteur d’une biographie sur Donald Trump et ses liens avec le crime organisé en 1992.

 

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La campagne de 2016 a relancé le sujet. En octobre, le Financial Times révélait qu’un oligarque kazakh poursuivi dans son pays aurait blanchi son argent en achetant des appartements dans un immeuble Trump construit par Bayrock (voir l’enquête du Financial Times). « Des responsables étrangers corrompus ou des organisations criminelles transnationales peuvent utiliser l’immobilier de prestige américain pour investir secrètement des millions d’argent sale », rappelait Jennifer Shasky Calvery, alors responsable de l’agence américaine luttant contre les crimes financiers.

Les documents Football Leaks permettent d’aller plus loin. Ils montrent que les liens entre Donald Trump et la famille Arif ont été beaucoup plus étroits qu’ils ne l’ont prétendu. Monnayant au prix fort son nom et son influence, Donald Trump a réussi à obtenir des intérêts exceptionnels dans les projets immobiliers de Bayrock sans y apporter le moindre centime. Le tout dans une opacité complète. Ce qui a permis pendant des années à Donald Trump d’esquiver toutes les questions.

À partir de 2004, Bayrock et Donald Trump ont cheminé main dans la main dans des projets immobiliers. Ils lancent ensemble Trump Soho, un projet d’hôtel et de résidence dans le sud de Manhattan, conçu sur le modèle de la multipropriété – les propriétaires, tout en payant le prix du marché, n’ont le droit d’utiliser leur résidence que 120 jours par an, ce qui sera source de procès multiples par la suite. Puis ils annoncent un autre projet sur le même modèle à Fort Lauderdale (Floride), une Trump Tower à Denver en Arizona (qui sera vite abandonnée). Lyrique, Donald Trump évoque la collaboration future avec Bayrock dans une demi-douzaine de projets internationaux prestigieux « à Moscou, à Yalta, à Kiev ». Rien ne verra le jour.

Adresse : Trump Tower

Comment Donald Trump a-t-il pu se laisser convaincre d’accepter une telle association ? Tevfik Arif, qui vient de s’installer à New York, a certes développé en Turquie une chaîne hôtelière, Rixos. Mais l’homme est un parfait inconnu aux États-Unis. Dépêché par la famille pour y développer des activités immobilières, il n’a aucune référence. Mais il sait tracer son chemin et installe sa société Bayrock à une adresse prestigieuse : le deuxième étage de la Trump Tower, à l’angle de la 5e avenue et de la 56e rue à New York. Là où sont installés aussi les bureaux de la Trump Organization.

« Pour tirer d’immenses bénéfices de Bayrock, ils avaient besoin d’être engagés sur une grande échelle dans des projets immobiliers prestigieux. Cela supposait 1) un soutien financier et le prestige de promoteurs reconnus et d’investisseurs fortunés. 2) des centaines de millions de dollars de prêts financiers. 3) les services de professionnels financiers », a résumé plus tard Jody Kriss dans une de ses plaintes.

Dans un mail confidentiel, le fils de Tevfik Arif écrit que son père a fui le Kazakhstan parce que son premier business dans les matières premières était devenu « lié au crime organisé ». À peine débarqué à New York, Tevfik Arif s’associe avec un partenaire qui va lui ouvrir des portes américaines : il s’appelle Felix Sater. Il a un lourd passé. Émigré russe, il a d’abord été courtier en Bourse. En 1998, il est impliqué dans une affaire de manipulation de cours et de fraude boursière estimée à 40 millions de dollars. Accusé de travailler pour la mafia et le crime organisé, il accepte de collaborer avec la justice en échange de son immunité : plusieurs grands noms de la mafia américaine tombent à l’occasion de ce procès.

Par la suite, il travaille avec le FBI et est chargé, selon plusieurs témoignages, d’aller racheter des missiles Stinger qui sont écoulés sur le marché noir par des organisations proches de Ben Laden. Cette collaboration lui vaudra une protection totale : dans tous les procès y compris civils auxquels il est mêlé, les documents relatifs à son passé sont classés secrets, au nom de la sûreté nationale.

 

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De gauche à droite. Eric Trump, Tevfik Arif, Donald Jr., Ivanka, Donald Trump, Tamir Sapir, Alex Sapir, Julius Schwarz (Bayrock), lors du lancement de Trump Soho en septembre 2007

 

Lorsque le New York Times révèle le passé de Felix Sater dans une très longue enquête publiée en 2007, Donald Trump dit tomber des nues. D’ailleurs, à l’en croire, il le connaît à peine. « S’il était assis dans la pièce, je ne saurais pas à quoi il ressemble », assure-t-il même lors d’une déposition devant une cour de Floride, le 5 novembre 2013.

Pourtant, après l’enquête du New York Times, Bayrock juge plus prudent d’exfiltrer Sater, avec en cadeau un bonus de 750 000 dollars, plus 1,5 million pour régler ses arriérés d’impôts, selon des documents internes. Felix Sater trouve alors refuge pendant quelque temps à la Trump Organization comme senior advisor. Conseiller spécial du groupe en quelque sorte. « Je ne pense pas qu’il était en lien avec la mafia », a soutenu Donald Trump lors de sa déposition de 2013.

Un autre associé rejoint le projet Trump Soho : le milliardaire Tamir Sapir. « Un grand ami », dit Donald Trump. Lui aussi est un émigré géorgien. Il a commencé comme chauffeur de taxi, avant de rencontrer Sam Kislin, autre milliardaire soupçonné à un moment par le FBI d’avoir eu des liens étroits avec la mafia de l’aluminium russe. Sam Kislin a prêté de l’argent à Tamir Sapir pour monter un commerce d’électronique grand public. Mais la vraie fortune arrive lorsque Tamir Sapir se lance, au milieu des années 1980, dans l’import-export entre la Russie et les États-Unis. Il s’empresse de reconvertir le fruit de ce négoce fructueux dans l’immobilier. Son empire, géré par son fils Alex – Tamir Sapir est décédé en 2014 – est estimé à 1,4 milliard de dollars. Hasard ? Ses bureaux sont aussi situés dans la Trump Tower. L’adresse porte chance, décidément. 

Cet environnement assez « particulier » semble ne pas avoir préoccupé outre mesure Donald Trump. Tout juste reconnaîtra-t-il en 2011 qu’« il n’a jamais vraiment compris qui possédait Bayrock ». Étrange absence de curiosité. Tout au long des enquêtes journalistiques et des procédures judiciaires, l’homme d’affaires américain a la même attitude : il ne se souvient plus, il ne savait pas, il ignorait tout.

Donald Trump, il est vrai, n’a jamais été très regardant dans ses relations d’affaires. Il l’est encore moins à l’époque où il s’associe avec Tevfik Arif. Au début des années 2000, il n’est plus le « tycoon » à qui tout réussit. S’il reste une star médiatique, son groupe, emporté par la crise immobilière, a frôlé la faillite. Les banquiers hésitent à lui prêter.

Profitant de sa réputation de milliardaire incarnant le rêve américain, qu’il alimente avec une autobiographie et des émissions de télé, Donald Trump a entamé un nouveau business : vendre son nom comme une marque. « Un univers de luxe et de rêve », à l’entendre. Moyennant finances, il accepte de l’apposer sur tout : une vodka, des matelas, des cravates, des steaks et naturellement des hôtels. « Nous nous sommes retirés du monde de la promotion et des développements immobiliers trop risqués. Nous avons changé de modèle pour adopter celui de la licence », déclarera plus tard son fils Donald Jr. La marque a ainsi rapporté 75 millions de dollars en 2014, selon les déclarations du groupe.

Alors, pourquoi ne pas monnayer aussi son nom à Bayrock ? Donald Trump, semble-t-il, a accepté de le vendre très cher à la famille Arif. Selon ses explications, Tevfik Arif était prêt à lui accorder sur toutes les opérations communes à l'étranger entre 20 et 25 % des intérêts économiques, auxquels s’ajouteraient des commissions pour la gestion de l’hôtel (management fees) dont la Trump Organization assurerait la gestion, plus un possible intéressement calculé sur le chiffre d’affaires de l’hôtel, le tout sans investir un centime. Il y a des propositions qui ne se refusent pas.

Mais l'offre de la famille Arif, manifestement, ne s'arrêtait pas seulement aux associations à l'étranger. Des schémas d'intéressement assez semblables semblent avoir été proposés à Donald Trump pour les projets immobiliers aux États-Unis. Pour Trump Soho, Donald Trump a reconnu avoir obtenu 15 % des intérêts économiques. Sans compter les 3 % accordés à son fils Donald Jr. et à sa fille Ivanka, tous les deux très impliqués dans le projet. Il n’a pas été plus explicite. Mais est-ce vraiment tout ?

À l’occasion du procès en Floride en novembre 2013, les plaignants ont obtenu des documents confidentiels sur les accords entre Donald Trump et Bayrock pour le projet de Fort Lauderdale – qui n’a jamais vu le jour. La liste est impressionnante. Trump n’a, comme d’habitude, rien investi. En échange de l’usage de son nom, il a reçu tout de suite 250 000 dollars plus des actions estimées à 960 000 dollars. « Sans droit de vote », précisa-t-il à plusieurs reprises. Certes, mais avec un droit à dividende de 25 000 dollars par mois. Sans oublier un intéressement en cas de succès estimé à 19,3 millions. Difficile de croire que le même montage n’ait pas été élaboré pour la Trump Soho.

Ce schéma d’intéressement reprend une formule chère au capitalisme financier : pile je gagne, face je ne perds pas. Ces montages ont aussi le mérite de mettre une distance entre l’homme d’affaires et son partenaire kazakh, comme si l’homme d’affaires américain avait voulu prendre ses précautions au cas où. Ainsi, tout en ayant un intérêt à tout, un droit de regard sur tout – « sur les matériaux, la hauteur des plafonds des chambres, la décoration », comme le reconnaît un des responsables de Bayrock –, Donald Trump n’est responsable de rien. Ces montages astucieux lui ont permis de se sortir sans trop de casse des multiples scandales et procès liés aux projets immobiliers de Bayrock.

Vu les sommes promises par Bayrock, on comprend mieux l’enthousiasme avec lequel Donald Trump et ses enfants se sont démenés pour vendre les futurs projets communs. Ainsi l’homme d’affaires annonce-t-il lui-même, lors de son émission de téléréalité The Apprentice, le lancement de Trump Soho. Il s’affiche dans toutes les promotions du projet en Floride, n’hésitant pas à signer des lettres de bienvenue à tous les nouveaux souscripteurs d’appartement. Sa fille Ivanka mentira par la suite allègrement, assurant que les appartements de Trump Soho s’arrachent. Son frère Donald Jr. et elle surveillent au jour le jour tous les projets et s’alarment au fur et à mesure que les déboires s’accumulent.

L’Islande, base arrière des oligarques russes

Les difficultés étaient prévisibles dès le départ. Bayrock n’avait ni les équipes, ni le savoir-faire, ni la surface financière suffisante pour mener de tels projets immobiliers. L’entreprise est maintenue à flot par des versements providentiels venus du Kazakhstan via des paradis fiscaux. « Mois après mois, pendant deux ans (…), Bayrock a de façon magique pu présenter un virement venu de “quelque part” juste suffisant pour permettre à la société de continuer. Sans ces virements, Bayrock n’aurait pas pu allumer les lumières, littéralement. Aucun prêteur sensé n’aurait accepté de prêter de l’argent à Bayrock dans ces conditions », a raconté l’ancien directeur financier Jody Kriss.

Bien que la période soit encore à l’exubérance financière et immobilière, les banques et les investisseurs semblent pourtant se montrer circonspects à l’égard de Bayrock et de ses amis, en dépit du nom magique de Trump. Il faut les rassurer, afin d’obtenir les prêts nécessaires, faire cet effet de levier sur lequel compte la famille Arif pour faire circuler l’argent et s’enrichir un peu plus.

En avril 2007, Bayrock annonce l’arrivée à son capital du groupe islandais FL Group : celui-ci se propose d’apporter 50 millions de dollars supplémentaires au groupe. FL fait alors la une des journaux économiques. Créé en 2005 par Hannes Smarason, qualifié de « corporate viking » par la presse islandaise, il est parti à l’abordage de compagnies aériennes comme Icelandair ou Easyjet. FL est aussi, avec 32 % du capital, l’un des principaux actionnaires de la Glitnir Bank.

La genèse de cette association avec Bayrock est fort instructive. « Au début des négociations avec FL en janvier 2007, Bayrock avait été approché par Novator, un concurrent islandais de FL. Celui-ci (…) offrait de meilleures conditions financières. Arif et Sater ont dit à Kriss que ce n’était pas possible, car l’argent derrière ces compagnies était majoritairement russe, et que les Russes derrière FL étaient en faveur de Poutine, alors que les Russes derrière Novator ne l’étaient pas. Donc qu’ils devaient faire le deal avec FL. L’enquête doit nous révéler si cela est vrai ou non et s’il y a une implication russe », écrit Jody Kriss dans sa plainte.

Officiellement, FL Group ne semble faire aucun cadeau à Bayrock : il accorde 50 millions de dollars à la société de la famille Arif sous la forme d’actions préférentielles assorties d’un intérêt de 7,5 % jusqu’à ce que le prêt soit remboursé. Il a aussi droit à la moitié des bénéfices. Mais Bayrock ne remboursera pas un centime à FL.

Fin 2008, la Glitnir Bank fait faillite et doit être nationalisée en catastrophe. Elle entraîne dans sa chute FL Group. Cette faillite bancaire marque le début de la crise financière islandaise. Appelée en 2009 par le gouvernement islandais comme conseillère spéciale dans l’enquête sur les origines de la crise et les liens avec une possible criminalité financière, Eva Joly se rappelle avoir fait un signalement sur les risques d’utilisation du système bancaire islandais comme base arrière des oligarques russes. Juste après le déclenchement de la crise, fin novembre 2008, 50 oligarques russes se retrouveront d'ailleurs dans un hôtel de Reykjavik pour y tenir conseil. Dans son rapport sur la crise bancaire, la commission d’enquête islandaise écrira qu’un an avant la crise financière, la Glitnir Bank était déjà en grande difficulté en raison de ses prêts douteux.

 

La tour Trump Soho à New York. © Framepool

 

Aux États-Unis, l’argent apporté par FL lève les préventions. Les banques sont rassurées. Istar Financial accepte de prêter 275 millions de dollars pour Trump Soho. Alors que l’immobilier s’effondre dans la foulée de la crise financière, Istar revendra quelques années après son prêt à la casse, persuadée de ne jamais retrouver sa mise. Première défaillance d’une longue série dans le projet Trump Soho, qui a coûté plus de 400 millions de dollars.

Dans une très longue enquête publiée en mai, The Daily Telegraph revenait sur les 50 millions de dollars de FL. Documents internes à l’appui, le quotidien britannique racontait comment Bayrock avait trompé le fisc américain pour éviter de payer un impôt sur les plus-values, en faisant passer cet argent pour un prêt. Plus surprenant, des documents publiés dans l’article prouvent que Donald Trump était partie prenante dans cette affaire. Sans son accord et sa signature, rien n’aurait pu se faire. Une nouvelle fois, l’avocat du futur président américain a répondu que son client « n’avait rien à voir avec cette transaction ».

Selon des documents internes à Bayrock issus de Football Leaks, le fisc américain a aussi fini par s’intéresser à cette opération en 2013. Cela a créé un certain émoi dans la société et pas mal de travail pour les conseils du groupe. « Alex [Salomon, conseiller financier – ndlr] travaille sur le sujet. Nous espérons que le passif fiscal découlant de l’audit sera effectivement réduit voire éliminé. Sans le travail d’Alex sur le sujet, les résultats pourraient être différents », prévient alors Julius Schwarz, l’un des responsables de Bayrock, dans un mail confidentiel.

Alex a bien travaillé. Une longue note interne, diffusée aux responsables de Bayrock, récapitule l’usage de l’argent islandais venu de FL Group. D’après les apparences, il s’agit de la version officielle à présenter au fisc américain. Celle-ci donne, malgré tout, des indications étonnantes. Sur les 50 millions de dollars reçus, seulement 7,4 sont allés dans les sociétés portant les différents projets immobiliers, essentiellement pour payer des conseils d’ailleurs. Tout le reste est dépensé à autre chose.

L’argent est à peine touché que Bayrock s’empresse de rembourser un prêt de 10,5 millions de dollars, par paquet de 1 à 2 millions,  à une mystérieuse société londonienne nommée BexGold finance, aujourd’hui dissoute. 7,2 serviront à rembourser en urgence un prêt consenti par une banque israélienne. 2,8 millions de dollars partiront vers Bayrock Holdings – il a été impossible de comprendre de quelle entité il s'agit au juste – pour rembourser un prêt. Cela fait décidément beaucoup de prêts pour une si petite structure, alors que les projets n’ont pas encore démarré.

C’est loin d’être le seul canal de distribution. Quelque 2,2 millions de dollars partent pour des projets au Kazakhstan, par le truchement de deux filiales néerlandaises du groupe, Bayrock BV et KayBay BV. 1,5 million est consacré à racheter des options sur la société. Tevfik Arif, lui, s’attribue un dividende exceptionnel d’1,5 million.

Et puis il y a le paiement de commissions à n’en plus finir : 1,5 million pour les intermédiaires auprès FL Group. Près de 400 000 dollars pour des conseillers à l’occasion du rachat d’un hôtel à Juan-les-Pins pour 1 million de dollars, rachat qui finalement ne se fera pas ; plus de 100 000 francs suisses de conseils pour la promesse d’achat d’un hôtel à Genève pour 1,9 million de francs suisses et qui sera recédée pour 1 million. Pour ces opérations non réalisées, Bayrock écrit simplement qu’il passe en pertes et profits les coûts d’acquisitions annexes. Une désinvolture financière étonnante pour un groupe qui, comme en attestent de nombreuses conversations internes, traîne à payer ses factures et se montre en revanche très à cheval sur le paiement de ce qui lui est dû. 

Le solde de l’argent islandais – 12 millions de dollars environ – a servi à faire vivre la société. Alors qu’elle compte une petite dizaine d’employés, 8 millions seront dépensés en salaires en deux ans. Il y a aussi les à-côtés : conseillers, restaurants, locations de voiture de luxe, et même les factures de supermarché. En deux ans, tout l’argent s’est volatilisé.

Donald Trump, carte maîtresse

À l’issue de son audit, le fisc américain adresse en décembre 2013 une lettre aux dirigeants de Bayrock, qui figure dans les Football Leaks. C’est une victoire pour la société. Le fisc conclut que la transaction de 50 millions avec FL « a été correctement traitée comme une dette ». Bayrock n’a procédé à aucun remboursement auprès des créanciers des projets immobiliers ? Normal, la plupart de ses projets sont en faillite ou abandonnés en raison de la crise immobilière. Il n’a procédé à aucun versement d’intérêts ou de remboursement de capital auprès de FL Group ? Normal encore, FL Group est tombé en faillite.

Pourtant, le groupe islandais n’a pas disparu. Après sa faillite, FL est reparti sous le nom de Stodir. La nouvelle société a d’ailleurs recensé ses participations dans différents programmes immobiliers partagés avec Bayrock jusqu’en 2014, dans ses rapports annuels. À cette date, Stodir a annoncé que tous les projets ont été mis en faillite et saisis avant d’être revendus, et qu’elle annule ses participations. Il n’y a pas un mot de plus. 50 millions de dollars se sont envolés.

Avant même la crise des subprimes, les programmes immobiliers de Bayrock battaient de l’aile. Après, c’est naturellement plus grave. En mars 2009, Donald Trump envoie une lettre annonçant qu’il se retire du projet de Fort Lauderdale, arguant qu’il ne correspond pas « aux standards de la marque Trump ». En fait, il est minuit moins une : la Trump Organization se retire juste avant que tout ne capote, dans l’espoir – vain – d’éviter d’être mêlée au scandale. La défection de Trump précipite la faillite du projet de Floride, qui laisse 130 millions de dollars de prêts impayés.

 

Extrait d’une publication de Bayrock. Présentation du projet Trump de Fort Lauderdale, en Floride. © DR

 

Les procès se succèdent. Les souscripteurs veulent récupérer leur mise, poursuivant Bayrock et Donald Trump pour fraude et publicité mensongère. « Ils [les souscripteurs du programme – ndlr] ont eu de la chance de ne pas mettre leur argent dedans, de ne pas acheter des appartements qui vaudraient aujourd'hui une fraction du prix qu'ils auraient payé alors que le marché était au plus haut », expliquera-t-il lors d’un procès. En fait, il leur avait rendu service. En 2010, c’est au tour de Trump Soho de changer de main, sous la pression des créanciers : le projet est au bord de l’effondrement.

Combien d’argent a été perdu dans toutes ces opérations ? Mystère. Combien de fonds ont pu être détournés de leur objet initial ou servir à d’autres buts ? Mystère encore. Combien d'argent a fait juste l'aller et retour pour obtenir un certificat de fonds “propres” ? Encore plus impossible à dire. La crise financière a l’immense mérite de tout effacer.

Devenue trop voyante, Bayrock a été mise en sommeil et remplacée par la société Green Investments. Celle-ci a la même adresse et emploie les mêmes personnes. Malgré tous ces déboires, les relations entre Donald Trump et Tevfik Arif ne semblent pas totalement interrompues.

La famille Arif semble, en tout cas, toujours considérer Trump comme une carte maîtresse. Soho Trump leur sert de référence immobilière, rappelée à chaque investisseur qui se présente, comme en attestent des mails internes. Tevfik Arif paraît à un moment souhaiter poursuivre ces relations fructueuses, en dépit des apparences. Lors d’un voyage en Azerbaïdjan en 2012, il envisage de créer un hôtel Trump à Bakou, au sujet duquel tout le groupe paraît se mobiliser pendant quelque temps.

Puis, comme les choses semblent difficiles à Bakou, le groupe étudie un projet identique au Brésil. Nelio Lucas, patron de la filiale footballistique Doyen Sports (lire ici), pourtant bien éloigné de ces sujets, est chargé de prospecter des investisseurs locaux pour financer un programme immobilier, juste à côté des cinq Trump Towers qui doivent pousser à Rio de Janeiro. L’affaire sera finalement enterrée, comme d’ailleurs les Trump Towers brésiliennes. La Trump Organization fait aujourd’hui l’objet d’une enquête judiciaire pour corruption sur ce projet.

En 2014, le groupe CIM a définitivement pris le pouvoir dans Trump Soho, excluant toutes les autres parties prenantes. Sauf la Trump Organization, qui a conservé la gestion de l’hôtel, et paraît avoir un contrat en or massif. « Nous n’excluons pas la possibilité de racheter l’hôtel à un moment avec M. Trump et Bayrock », déclarait alors Alex Sapir au Wall Street Journal.

Mais on n'en est plus là. En 2015, Bayrock a engagé un procès, estimant qu’il conservait le droit d’être remboursé des frais engagés pour le projet immobilier et celui de continuer à bénéficier des services de l’hôtel pour un montant de 75 000 dollars par mois, en plus d’autres privilèges.

Le clan Arif semble beaucoup tenir à ces privilèges, selon des correspondances internes. Tous les membres de la famille Arif et les responsables du groupe Doyen, comme quelques joueurs de football liés au groupe, n’ont cessé pendant toutes ces années de demander des tarifs, des faveurs dans les hôtels Trump. « Nous voulons descendre au Trump Hotel », exigent les responsables de Doyen à chaque réservation aux États-Unis. En retour, les directions des Trump Hotel se mettaient en quatre pour leur accorder des conditions d’accueil hors normes. Pourtant, Donald Trump connaît très mal Tevfik Arif. « Je ne l'ai vu qu'une ou deux fois. »

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